Le Vatican, organisation criminelle ?

« Injustice anywhere is a threat to justice everywhere. »
– Dr. Martin Luther King, Jr. (1963)

Josh Shapiro, Procureur Général de l’État de Pennsylvanie aux États-Unis vient, ce 14 août 2018, de jeter un pavé des plus lourds dans la mare catholique déjà boueuse en publiant les résultats d’une investigation minutieuse menée pendant dix-huit (18) mois dans six (6) diocèses. Le rapport révèle que les responsables de l’Église catholique ont su, toléré et organisé de façon systématique, pendant soixante-dix (70) longues années, le masquage de plus de mille (1000) cas de viols et autres abus sexuels sur des enfants et adolescents mineurs, filles et garçons, perpétrés par plus de trois cent (300) prêtres catholiques.

Dixit Josh Shapiro :

« Un groupe d’au moins quatre prêtres prédateurs à Pittsburgh a agressé sexuellement de jeunes garçons. Un garçon a été forcé de se tenir sur un lit dans un presbytère, dénudé et posé comme un Christ sur la croix pour les prêtres. Ils ont pris des photos de leur victime, les ajoutant à une collection de pornographie juvénile qu’ils ont produite et partagée au sein de l’Église. Pour faciliter le ciblage de leurs victimes, les prêtres ont offert à leurs garçons préférés des cadeaux et des croix en or à porter comme colliers. Les croix étaient des marques permettant de savoir quels garçons avaient été préparés pour être violés (…) Les monseigneurs, évêques auxiliaires, évêques, archevêques, cardinaux ont pour la plupart été protégés. Beaucoup, y compris certains nommés dans ce rapport, ont même été promus. Le père Schlert, identifié dans le rapport, est maintenant l’évêque Schlert. Monseigneur Wuerl est maintenant Cardinal Wuerl. Le père Zubik est maintenant évêque Zubik. Les prêtres prédateurs ont été autorisés à rester dans le ministère pendant dix (10), vingt (20) voire quarante (40) ans après que les dirigeants de l’Église aient appris leurs crimes. Au cours de ces années, leurs listes de victimes se sont rallongées (…) Le mode opératoire était l’abus, le déni et la dissimulation. Cela a eu pour effet non seulement de victimiser des enfants, mais cela a permis d’atteindre un objectif légal que les responsables de l’Église ont manipulé à leur avantage. Plus longtemps ils cachaient les agissements des prêtres, moins l’application de la loi risquait de poursuivre ces prédateurs, car le délai de prescription courrait. Conséquence directe de la dissimulation systématique par les hauts responsables de l’Église : presque tous les cas d’abus sexuels contre les enfants que nous avons trouvés sont trop anciens pour être poursuivis (…) »

La gravité des faits interpelle. Outre la loi américaine, le Droit international pourrait-il un jour réclamer des autorités catholiques des explications officielles sur la question ? Pour l’heure, l’hypothèse même de cette interpellation semble rencontrer l’opposition d’un grand nombre de fidèles catholiques qui s’offusquent d’ores et déjà que le Vatican puisse être directement indexé. Citant “quelques loups dans la bergerie”, parlant de “rares fruits avariés sur l’arbre”, expliquant que “l’Église catholique n’approuve pas de tels actes”, soulevant la question du “vœu de chasteté des prêtres” ou alors rappelant que “des problèmes existent depuis la nuit des temps dans toutes les organisations humaines”, ces fidèles font usage de clichés aussi médiocres les uns que les autres pour condamner pudiquement “le mal” et proposent comme solution de “prier pour les victimes et leurs familles”.

Pape François 1erUn rappel s’impose, cependant : le Vatican est bien plus que le siège du catholicisme. Il est aussi et surtout l’État de la Cité du Vatican, à savoir une puissance politique qui bénéficie et jouit de toutes les prérogatives reconnues à tous les États indépendants du monde. Son site officiel indique ainsi que :

« L’État de la Cité du Vatican est le plus petit État indépendant du monde (…) L’État de la Cité du Vatican a été créé avec les Accords du Latran, signés le 11 février 1929 par le Saint-Siège et l’Italie et qui en ont défini son existence en tant qu’organisme souverain de droit public international (…) Le but de ces accords était d’assurer au Saint-Siège, en sa qualité d’institution supérieure de l’Église catholique, “l’indépendance absolue et visible et [de] lui garantir une souveraineté indiscutable, même dans le domaine international” (…) L’Église catholique réalise sa mission évangélique à la fois par le biais de ses différentes Églises, distinctes et locales, et de son gouvernement central, formé du Souverain Pontife et des organismes qui l’aident (…) Ce gouvernement se présente sous la forme d’une monarchie absolue. Comme chef de l’État, le Souverain Pontife a la plénitude des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire (…) L’État de la Cité du Vatican dispose de son propre drapeau (…) Il bat sa propre monnaie, actuellement l’euro, et il émet ses propres timbres (…) Actuellement, le Vatican compte presque 800 habitants, dont 450 environ jouissent de la nationalité vaticane (…) La sécurité du pape et de l’État revient d’une part au corps des Gardes Suisses, fondé en 1506 (…) La sécurité est assurée aussi par le corps de la Gendarmerie qui s’occupe de tous les services de police et de sécurité de l’État (…) »

Le Vatican est donc une entité politique, économique, financière, juridique, territoriale, sociale et militaire avec, en sus, une spécificité qu’aucun autre État ne possède : le Vatican jouit de toutes les prérogatives reconnues à une organisation religieuse légale, en possédant des satellites – les églises locales – qui sont, en quelque sorte, des ambassades officieuses qui représentent et rendent compte aux autorités vaticanes.

Cette dualité pour le moins singulière est unique dans l’histoire moderne : aucune autre religion au monde n’est officiellement représentée par un État reconnu devant le Droit international et aucune autre que le catholicisme ne peut prétendre à ce statut. C’est ce dernier, justement, qui permet au Vatican d’osciller entre les lignes politiques et religieuses à sa guise, en fonction de ses intérêts propres.

Ainsi, au sujet de questions politiques, les dirigeants catholiques, revêtant leurs apparats de gouvernants, espèrent devenir membre à part entière de l’Union Européenne et d’en tirer tous les avantages économiques. Par contre, en matière de justice, ces mêmes dirigeants, revêtant cette fois leurs apparats de religieux, ne peuvent que “demander pardon” sans jamais n’avoir à assumer une quelconque responsabilité devant le Droit international. Quel luxe !

Aujourd’hui, cependant, au vu des faits établis en Pennsylvanie, il serait plus juste d’assimiler le Vatican à une organisation de type mafieuse, où la loi du silence (la fameuse omerta) qui permettait hier à la mafia sicilienne de sévir en toute impunité est mise en œuvre pendant des décennies pour dissimuler des crimes, protéger et même promouvoir des criminels et, par ce seul fait, perpétuer d’autres crimes similaires. L’argument déplaira probablement aux fidèles catholiques qui pourraient nous opposer que le Vatican, contrairement à la mafia, n’a jamais planifié de tels actes et que sa vocation religieuse s’oppose à toute forme de violence, etc. Mais est-ce vraiment le cas ?

James Faluszczak, ex-prêtre pendant dix-huit (18) ans et victime de viol à l’âge de 16 ans, pense que non. Après avoir témoigné devant le Grand Jury de Pennsylvanie, il estime aujourd’hui, « qu’il y a apparemment dans l’ADN de l’Église catholique quelque chose qui encourage ces actes de viols pédophiles » et que lesdits actes sont des « meurtres de l’âme ». Il ajoute : « Je me suis senti appelé à être prêtre et c’était presque comme si c’était une question complètement distincte. Alors que je me frayais un chemin à travers le ministère, il est devenu très clair pour moi que c’était un problème systémique. Presque comme une contagion, que c’était une épidémie ».

Victimes de l'Église catholiqueRobert Hoaxton, ancien prêtre et lui aussi victime, renchérit : « Eh bien, j’ai passé quarante (40) ans à l’intérieur de cette Église. Vingt-trois (23) ans en tant que religieux et quatorze (14) ans en tant que prêtre. Alors je l’ai vu de l’intérieur. J’ai été abusé sexuellement par trois (3) hommes différents pendant ma vie religieuse. Et je savais ce qui se passait à l’intérieur. Et ce n’était qu’une corruption abjecte dès le départ. Cette Église est une entreprise criminelle qui couvre les abus sexuels massifs subis par les enfants depuis des siècles ».

De même, cinq sœurs violées par le Père Augustine Giella du diocèse de Harrisburg (formellement inculpé en 1992, mais mort dans l’attente de son procès) expliquent que « la profondeur de ces abus sexuels a radicalement transformé nos vies pour nos générations présentes et futures ».

La gangrène est donc profonde. Et toutes les réflexions sur la question qui s’établissent à la lumière des textes religieux sont d’ores et déjà hors sujet : il s’agit ici non pas de foi, mais de loi ; non pas de droit divin mais de droit bel et bien humain ; non pas de péchés mais de crimes. Il s’agit de quête de justice. Et dans un contexte similaire, aucune autre organisation sociale, politique, économique ou autre, prouvée comme étant complice active ou passive d’actes criminels de ce type, pendant si longtemps, pourrait continuer de prospérer sans être ouvertement condamnée et/ou démantelée. Mais dès lors qu’il s’agit de l’Église catholique et du Vatican qui la dirige, une supposée politesse – lire : une forme policée de couardise – est censée prévaloir, pendant que de vagues regrets sont proférés et que des appels à la prière sont lancés.

En réalité, “prier pour les victimes” est, au mieux, insuffisant et, au pire, une belle moquerie. Quand on sait l’envergure tentaculaire de l’Église catholique à travers le monde, toute spéculation sur la forte probabilité d’actes similaires ailleurs qu’en Pennsylvanie n’est-elle pas justifiée ? En Afrique, par exemple, où il existe plus de cent cinquante (150) millions de fidèles catholiques mais où les mœurs traditionnelles cultivent un silence sur tous les sujets d’ordre sexuel ayant trait aux enfants, quelle chance y a-t-il que de tels actes, s’ils étaient avérés, soient exposés ? Si au sein de la grande Amérique, première puissance mondiale et État supposément de droit, l’Église catholique arrive à dissimuler des crimes si graves pendant soixante-dix (70) ans, qu’est-ce qui empêche qu’elle fasse de même dans toutes les contrées pauvres et reculées du monde où il existe au moins une paroisse ? Même au Chili, sur le continent natal du Pape François 1er, l’on se souvient qu’en mai 2018, celui-ci avait fait l’objet de vives critiques alors qu’il avait promu un évêque accusé de bloquer une enquête sur un prêtre, Fernando Karadima, reconnu coupable par le Vatican lui-même d’avoir agressé sexuellement des jeunes garçons. Suite aux accusations du Pape contre l’Église chilienne à qui il voulait faire porter l’entière responsabilité de ce problème, les trente-quatre (34) évêques du Chili avaient soumis leurs lettres de démission au Vatican. Au terme de ce scandale ? Un regret papal, une demande de pardon aux victimes et puis… plus rien.

Il va donc sans dire que la justice internationale devrait se saisir de ce type de dossier et contraindre le Saint-Siège, en sa qualité d’autorité gouvernementale, à répondre pénalement ou civilement des actes de certains de ses membres. N’importe quel autre État au monde aurait été interpellé si trois cent (300) “fruits avariés” parmi ses milliers de fonctionnaires étaient présumés coupables de viols sur mineurs. C’est peut-être en connaissance de cause que, deux (2) jours après que la publication du rapport de Pennsylvanie, le porte-parole du Vatican a exprimé « honte et chagrin » et laissé entendre que « l’Église doit tirer des leçons du passé et les auteurs d’abus et ceux qui ont permis que des abus se produisent devraient être tenus responsables ».

Alleluia ! Qui donc pour interpeller la justice internationale afin que « ceux qui ont permis que des abus se produisent (soient) tenus responsables » ? Les fidèles catholiques sont les premiers à être pointés du doigt, eux qui continuent d’accorder un blanc-seing actif ou passif au Vatican en le défendant mordicus et en le soutenant par leurs dons en tous genres. En réalité, dans le silence, ces personnes sont complices moraux des crimes masqués par l’Église catholique.

Il est donc grand temps que certains parmi eux aient le courage de débattre la question, de demander des explications à leurs autorités ecclésiastiques et même – pourquoi pas ? – de sortir des chapelles catholiques en masse jusqu’à ce que ce problème soit édulcoré et que l’omerta prenne fin. N’est-ce pas cela le véritable “amour du prochain” ?