Qu’est-ce qui divise l’Amérique noire ?

Les funérailles de l’adolescent afro-américain Mike Brown la semaine dernière ont marqué une nouvelle étape dans le mouvement naissant contre la brutalité policière et le profilage racial aux États-Unis. Les parents de Mike Brown ont tenu à l’organisation de funérailles publiques qui ont attiré des milliers de gens ordinaires provenant de tout le pays, ce qui a permis d’assurer la poursuite de cette lutte, plutôt que de sonner sa fin.

En effet, dans les semaines qui ont suivi la mort de Brown, il y a eu une prise de conscience nationale quant à la terrible régularité de la brutalité et du harcèlement policier qui imprègnent la vie de presque tous les Noirs à travers le pays. La persistance de la rébellion de Ferguson telle qu’elle s’est développée au cours des dernières semaines a ramené à la surface des discussions franches sur le racisme, les inégalités et sur le rôle de la police dans ce tout.

Outre le cas Brown, il y a eu, en quelques semaines, une succession de cas d’assassination d’hommes noirs non armés par la police américaine – y compris le cas d’Eric Garner, étranglé à mort par la police de New York ; celui de John Crawford, abattu par la police dans un magasin Walmart de la banlieue de l’Ohio alors qu’il tenait un pistolet en jouet ; et celui d’Ezell Ford, dont des témoins affirment que la police lui a tiré dans le dos alors qu’il était étendu sur le sol à Los Angeles.

L’effet cumulatif de ces meurtres exécutés par des policiers – en combinaison avec l’exécution barbare de Mike Brown, dont le corps a été laissé au beau milieu de la rue pendant plus de quatre heures – a exposé à la nation ce que chaque communauté noire connaît déjà bien : le harcèlement de la police, l’humiliation, la brutalité et même l’assassinat sont la norme et non l’exception.

S’il y avait encore le moindre doute à ce sujet, l’effusion de ces cas via les médias sociaux a fourni à beaucoup de personnes des plateformes immédiates pour partager leurs histoires de rencontres tendues avec des policiers bien armés, agressifs et souvent racistes. Mais tout comme les manifestations en cours ont permis de créer un cadre national pour apprécier l’activité policière, elles ont également été politiquement polarisantes. La plupart des commentateurs ont caractérisé cette polarisation comme une “fracture générationnelle” entre les personnes âgées qui épousent la “non-violence” et les jeunes qui, apparemment, font la promotion de la “violence”.

Il n’est pas inexact de noter qu’une ancienne génération de militants des droits civiques, y compris les révérends Al Sharpton et Jesse Jackson, ont appelé à “la non-violence”, tandis qu’une foule plus jeune, se regroupant à Ferguson tous les soirs, était plus disposée à se battre contre les railleries et les menaces de la police. Cependant, ce malheureux récit a contribué à détourner l’attention des uns et des autres loin des actions violentes et antagonistes de la police locale, qui a utilisé son matériel de type militaire pour harceler, arrêter et détenir illégalement des résidents locaux, des journalistes et tous ceux qu’elle estimait être en travers de son chemin. C’est bien la police qui a été l’instigatrice de toutes les violences qui ont eu lieu à Ferguson – de l’assassinat de Mike Brown aux tentatives répétées pour réprimer les manifestants.

La division plutôt arbitraire des commentateurs omet également la division plus substantielle qui existe entre l’élite politique et économique noire-américaine (avec sa certitude que les États-Unis sont capables de produire une société juste et équitable) et la classe ouvrière noire, dont le cynisme à propos de la démocratie américaine s’approfondit en même temps que l’état global des Afro-Américains s’aggrave. La vraie division qui se joue à Ferguson et à travers l’Amérique noire en général est une division de classe, pas une division générationnelle.

Certains sites-web et médias ont mis en évidence les similitudes qui existent entre les images des manifestations pour les droits civils des années 1960 et la réaction de la police aux manifestations de Ferguson aujourd’hui – en mettant l’accent sur les chiens d’attaque policiers prêts à être lâchés sur les manifestants noirs et l’utilisation abondante de gaz lacrymogènes pour disperser les protestations. Mais il y a également beaucoup de différences notables entre alors et maintenant.

La différence la plus importante est que, non seulement il y a un président et un procureur général afro-américains aujourd’hui (Barack Obama et Eric Holder), mais il y a littéralement des milliers de fonctionnaires noirs élus et servant le peuple à travers le pays. Néanmoins, malgré cet accès sans précédent au pouvoir et aux mandats politiques, très peu de choses ont changé pour les Noirs ordinaires.

Ainsi, quand bien même les observateurs pointent du doigt le faible taux de participation des électeurs à Ferguson comme étant la cause de la répartition inégale du pouvoir politique dans la ville, ils sous-estiment à quel point les Noirs de cette ville se demandent si changer les acteurs politiques de la ville mettra fin au harcèlement de la police, améliorera les perspectives d’emploi ou permettra d’en finir avec la discrimination et la ségrégation relatives au logement.

Ce n’est pas simplement une expression de désespoir ou d’apathie – après tout, 54 % des électeurs noirs ont voté pour Obama en 2012. C’est plutôt la conséquence douloureuse du constat de vivre sous le premier président noir de la nation mais de connaitre encore plus de difficultés qu’auparavant. Les Afro-Américains se sont mobilisés en nombre record afin d’élire Barack Obama – à deux reprises en 2008 et 2012 – ; néanmoins, les porte-paroles d’Obama, comme Al Sharpton, se vantent encore de l’absence d’une politique spécifique aux populations noires.

Ainsi, dans le parti démocrate dirigé par Obama, la plupart des élus noirs et les directions sclérosées de nombreuses organisations de défense des droits civiques aident à formuler et à légitimer une politique perverse qui accuse la plupart des Noirs de leurs propres conditions – conditions basées, parait-il, sur une litanie de mauvais comportements allant du rôle parental défectueux à une attitude désinvolte vis-à-vis de l’école, à la simple paresse ou encore à l’absence d’ambition. À l’enterrement de Mike Brown, Sharpton s’est ainsi lancé dans une condamnation de type Obamaesque des populations noires en disant : « Et maintenant, nous arrivons au 21ème siècle, nous arrivons là où nous avons des positions de pouvoir. Et vous décidez qu’il n’est plus assez “noir” que d’avoir du succès. Maintenant vous voulez être des “nègres” et vous voulez appeler vos femmes des “salopes”. Vous avez oublié d’où vous venez. »  Sharpton a ensuite continué de châtier les Noirs qui selon lui se livrent à des « célébrations de la désolation du ghetto ».

Il n’est pas très évident de savoir quel lien tout cela a à avoir avec l’assassinat de Mike Brown, mais l’élite noire est implacable quand il s’agit de dénigrer et d’avoir une attitude condescendante vis-à-vis des classes pauvres et prolétaires noires. Comme historien Peniel Joseph l’a déjà noté, « la sous-classe raciale américaine, les débrouillards et entrepreneurs marginalisés que les nombreuses élites noires ignorent ou diabolisent, voient rarement les dirigeants politiques de quelque race que ce soit plaider en leur faveur ».

Cette éruption de moralisme et de mépris des communautés noires les plus démunies ne peut pas être réduite à la promotion d’une quelconque “politique de la respectabilité”. Croire cela serait suggérer que ce vitriol n’est qu’une façade destinée à plaire aux Blancs. Il se pourrait qu’il y ait du vrai à cela, mais cette attitude reflète surtout la philosophie “post-noire” ou supposée “sans préjugés raciaux” d’une élite politique noire qui défend le libre-marché capitaliste et toutes les logiques qu’on lui connait.

Cela inclut la croyance selon laquelle le travail acharné et les bonnes mœurs sont le fondement de “l’exceptionnalisme” américain. Comme Obama l’a dit dans son dernier discours sur l’État de l’Union, « Ce que je crois unit les habitants de cette nation… est la simple et profonde croyance aux opportunités pour tous – l’idée que si vous travaillez dur et assumez vos responsabilités, vous pouvez aller de l’avant ».

L’hostilité [envers les communautés noires les plus modestes] est également une indication du fait que, soit les dirigeants politiques d’aujourd’hui n’ont aucune solution face à l’inégalité structurelle qui nuit à la vie des Noirs, soit ils sont si profondément investis dans les politiques qui soutiennent la pauvreté des communautés afro-américaines que cela porte atteinte à leur capacité à offrir des solutions autre que le “changement personnel” comme unique et meilleur moyen d’aller de l’avant.

Dans les villes américaines, le Parti démocratique défend la privatisation des services publics et les attaques contre les dépenses du gouvernement, en laissant tranquillement faire pendant que les capacités de régulation propre des États sont systématiquement sapées. Par exemple, les Démocrates dirigés par Obama et le ministre de l’éducation Arne Duncan, sont les architectes du mouvement de réformes scolaires financé par les entreprises, qui s’appuient sur le transfert du revenu des impôts publics aux coffres des écoles à charte à gestion privée. Le résultat final de ce projet a été un nombre record de fermetures d’écoles publiques au cours de ces dernières années. Non seulement cela a eu un impact négatif sur les résultats scolaires d’un nombre disproportionné d’élèves noirs, mais cela a également entraîné le déménagement de milliers d’enseignants noirs qui, historiquement, ont été l’épine dorsale des écoles publiques urbaines.

Et tout cela s’est passé sans aucune protestation ou presque des organisations de droits civiques noirs. En fait, en 2009, Sharpton était en tournée avec Arne Duncan et le fanatique de droite Newt Gingrich pour vanter les vertus de contrôle de l’enseignement public par le secteur privé. Mais ce n’est pas seulement d’éducation publique qu’il s’agit – toute la sphère publique a été attaquée. Les logements publics, les hôpitaux et cliniques publics, les bibliothèques publiques et les autres institutions qui ont été les piliers de la société civile sont vicieusement attaqués au moment où les gouvernements municipaux, étatiques et fédéraux coupent et éliminent impitoyablement les programmes destinés à atténuer les pires aspects de la pauvreté. En lieu et place, la philanthropie et le capital privé sont requis pour exécuter certains de ces services – à coût d’allègements fiscaux et de subventions qui garantissent l’implication des riches avec peu de risques pour leurs investissements. Cela est et cela a toujours été une recette désastreuse. Après tout, les communautés afro-américaines ont toujours demandé une plus grande régulation de l’État et une surveillance plus accrue du secteur privé parce que, sans cela, la discrimination reste totalement incontrôlée.

Les responsables politiques noirs les plus influents sont donc totalement complices de la lente détérioration du secteur public et de la promotion d’une plus grande participation du secteur privé. Non seulement ces personnes ont peur de s’aliéner un président qui refuse de discuter les questions d’inégalités raciales, mais beaucoup d’entre elles – en tant que les produits d’une supposée ère politique “post-raciale” aux États-Unis – acceptent les principes de l’investissement privé en lieu et place de la promotion d’un secteur public plus robuste.

Est-il surprenant que le Congressional Black Caucus [le CBC i.e le comité électoral du congrès américain qui rassemble les élus noirs, ndlr] soit déconnecté des difficultés quotidiennes de l’Afro-Américain moyen quand son conseil d’administration comprend des géantes comme Wal-Mart, Boeing, Dell, Citigroup et Verizon ? Les organisations libérales noires traditionnelles comme la NAACP, la Urban League ou le CBC sont, soit absentes, soit en marge du combat pour le minimum salarial de 15 dollars à l’heure dans le secteur des services à bas salaires, au sein duquel de nombreux Noirs essaient de gagner leur vie (Walmart, après tout, est le plus grand employeur de Noirs aux États-Unis).

Ces mêmes groupes se sont tenus à l’écart du combat pour sauver le service postal américain (USPS), quand bien même, historiquement, la poste a été une source stable de rémunérations salariales plutôt correctes et assorties de nombreux avantages pour les travailleurs noirs. Ces groupes ont également été absents de la lutte pour sauver les droits à la retraite du secteur public qui financent de façon disproportionnée la retraite des Afro-Américains. Enfin, ces groupes ont ignoré la lutte pour établir un plan de sauvetage de Detroit, une ville dont la population est constituée de 85 % de Noirs – alors même que l’industrie automobile de Detroit a été secourue par le gouvernement fédéral.

L’idée que le capital doit jouer un rôle dominant dans l’élaboration de la société en général est tellement largement acceptée dans le milieu politique noir que la principale critique de la plus complète des initiatives politiques du président Obama axée sur la lutte contre la pauvreté noire – à savoir le projet My Brother’s Keeper [i.e le gardien de mon frère] -, était son manque d’inclusion des filles noires comme groupe cible. Il est clair que l’absence de tout programme spécifique au sort des filles noires mérite critique. Mais cette critique semble omettre un point plus large, à savoir, que la seule politique notable sous Obama relative aux disparités raciales est un programme public-privé basé sur les dons des majors listées dans le Fortune 500, avec peu ou pas de contrôle ou de participation public et aucun engagement sur le long terme pour transformer les communautés où la pauvreté, la violence et la négligence institutionnelle ont travesti l’avenir des Noirs qui y vivent.

Le prix de la supposée démarche “sans préjugés raciaux” n’est pas simplement l’omission de l’inégalité raciale comme une critique de la société américaine. Les pièges idéologiques de “l’exceptionnalisme” américain sont fondés sur des récits de transcendance personnelle, d’aptitude à “jouer selon les règles du jeu” et à “travailler dur”, comme étant les fondements pour “gravir les échelons de la réussite”. L’inverse est également vrai dans ce type de récits – si vous ne réussissez pas, ce doit être parce que vous n’avez pas surmonter les obstacles, parce que vous avez enfreint aux règles ou parce que vous ne travaillez pas assez dur.

Tel est le récit partial de la vie noire aux États-Unis depuis 45 ans [i.e depuis les mouvements de lutte pour les droits civiques des années 1970, ndlr]. L’élite politique noire s’extasie devant ses propres succès et conclut que les travailleurs et les pauvres noirs qu’elle prétend représenter ont encore de l’effort à fournir. En fait, l’approche “sans préjugés raciaux” est l’effacement des obstacles institutionnels, historiques et actuels à la réussite noire. Cette approche rejette activement le racisme [pourtant bel et bien existant] et instaure à sa place une “culture de la pauvreté” [censée être propre aux communautés afro-américaines] comme explication des disparités entre les Noirs et les Blancs.

Le résultat final est que, lorsque l’élite politique noire demande un “changement” à Ferguson ou dans quelque autre endroit subjugué de cette nation, les horizons pour que ce changement soit vraiment effectif sont extrêmement lointains. Selon le député de Maryland Elie Cummings, un chef de file du CBC, « Les gens doivent se rappeler que les élections [de mi-parcours] de 2014 sont très, très, très importantes. Ces élections pourraient être le facteur déterminant pour savoir quel genre de loi nous serons en mesure de passer ». Après avoir entendu que les élections de 2004, 2008 et 2012 étaient les élections les plus importantes de nos vies, il est difficile d’imaginer quel genre de législation transformatrice émergera du Congrès élu aux élections de mi-parcours de 2014. Mais c’est bien tout ce que les leaders noirs comme Cummings ont à offrir aux Afro-Américains.

Mike Brown, protestants noirs, Al SharptonVoter n’est pas non important, mais l’idée que nous allons tout simplement voter afin de nous sortir de la crise qui a éclaté à Ferguson et qui menace d’exploser dans toutes les villes américaines est naïf ou spécieux. Ce qui permettrait de protéger la santé et la sécurité des communautés noires – entre autres, un secteur public entièrement financé, la fin de la brutalité policière, des emplois avec salaires adéquats et assurance maladie, etc. – n’est presque jamais inscrit sur le bulletin de vote.

[En réalité,] ces requêtes se trouvent rarement dans la sphère de la politique électorale. Par contre, [vu l’urgence et l’actualité de la situation], elles seront très certainement les produits des mouvements sociaux et autres luttes [déjà entamées]. Comme un jeune homme à Ferguson, Dontey Carter, disait de la fameuse “fracture générationnelle” : « Je crois sincèrement que [nos leaders politiques noirs] ont échoué. C’est à cause d’eux que les choses sont telles qu’elles sont aujourd’hui. Ils ne nous représentent pas. C’est pour cela que nous sommes là pour un nouveau mouvement. Et nous avons des guerriers ici, sur le terrain. »