Ébola : la longue et douloureuse tradition de présenter l’Afrique comme sale et malade

La une du magazine américain Newsweek [en son numéro du 29 août 2014] présente l’image d’un chimpanzé derrière les mots, “Une porte dérobée pour Ébola: la contrebande de viande de brousse pourrait déclencher une épidémie États-Unis”.

Cet article est problématique pour plusieurs raisons, à commencer par le fait qu’il n’y a pratiquement aucune chance que le trafic de viande de brousse puisse envoyer Ébola en Amérique (le terme “viande de brousse” est un fourre-tout qui a trait aux animaux non domestiques consommés en tant que source de protéine ; toute personne vivant aux États-Unis qui chasse le chevreuil et consomme sa viande comme gibier mange de la viande de brousse sans l’appeler ainsi). Bien que manger de la viande de brousse soit assez commun dans la zone touchée par le virus Ébola, la grande majorité de ceux qui en consomment ne mangent pas de chimpanzés. En outre, il y a peu de chance que l’épidémie actuelle d’Ébola ait quoique ce soit à avoir avec la consommation de viande de brousse.

Ainsi, loin de présenter une préoccupation de santé publique légitime, les auteurs de cet article et la décision éditoriale d’utiliser l’image d’un chimpanzé à la une de Newsweek place le magazine au centre d’une longue et affreuse tradition qui consiste à traiter les Africains comme des animaux sauvages et l’Afrique elle-même comme sale, malade et à craindre.

Comment donc les sciences sociales nous éclairent-elles sur le fait que l’article de Newsweek pose problème ?

La catégorisation des peuples à l’époque coloniale

Les Européens qui ont colonisé l’Afrique à la fin du 19ème siècle faisaient partie d’une culture obsédée par la classification et la catégorisation du monde naturel. Cette quête a créé une grande partie de la biologie moderne (pensez à Darwin et à sa collection de coléoptères), mais elle a également conduit à des justifications plutôt non scientifiques du projet colonial.

L’une d’elle était une idée développée par [l’Américain] Frederick Coombs, auteur de La phrénologie populaire de Coombs. Dans ce livre, Coombs expose une idée alors en vogue (et tout à fait incorrecte) selon laquelle la taille, la forme et d’autres caractéristiques physiques du crâne d’une personne déterminent l’intelligence de cette personne. Coombs et ses collègues phrénologistes ont commencé avec l’hypothèse selon laquelle les Européens occidentaux et non-nordistes du Nord – à savoir, les Européens du Sud qui, à l’époque, n’étaient pas considérés comme étant de race blanche) ainsi que les personnes de couleur – étaient intrinsèquement moins intelligents que les Européens du Nord d’une couleur de peau plus claire.

Sans surprise, cette hypothèse erronée a conduit ces messieurs victoriens à parvenir à une conclusion erronée : que les gens avec des têtes qui étaient soi-disant de forme plus “simiesque” étaient moins intelligents que les Européens du Nord et avaient donc besoin de la “mission civilisatrice” que la colonisation était censée apporter. Les phrénologistes victoriens ont donc développé des typologies élaborées prétendant montrer que les Africains avaient les types de cranes les plus proches de celui du singe – donc les plus “sauvages” -, ce qui justifiait leur assujettissement à l’autorité coloniale.

Bien que le livre de Coombs soit peut être la plus connue des œuvres de la phrénologie victorienne, le racisme caractéristique de ses conjectures était profondément ancré dans la culture de la plupart des États colonisateurs. La majorité des Occidentaux de l’époque croyaient ainsi que les gens de couleur étaient des “sauvages” qui avaient désespérément besoin des avantages de la modernité, du christianisme et de l’intelligence que les colons estimaient être les plus aptes à apporter à l’Afrique.

Blacks as monkeysComme les normes sociales ont tendance à le faire, le racisme incarné dans l’idée que les crânes des populations africaines sont plus semblables à ceux des autres primates que ceux des autres homo sapiens a fait son bout de chemin jusqu’au sein de la culture populaire. Et il l’a fait d’une manière particulièrement insidieuse : en décrivant les Africains comme des sauvages et comme des singes. À cette époque, ainsi, les images montrant les Africains comme étant des singes étaient monnaie courante. Dans la culture populaire, les Africains étaient présentés sur des cartes postales, au cinéma et dans la littérature comme des “sauvages” qui n’étaient pas aussi “civilisés” que leurs colonisateurs. Ces stéréotypes se sont même étendus à des livres pour enfants. Le livre de la bande dessinée belge, Tintin au Congo, est peut-être la plus célèbre de ces représentations. Dans ce livre, les personnages congolais que le héros aventurier Tintin rencontre sont parfois presqu’impossible à distinguer des grands singes d’Afrique centrale. En outre, les Africains aux lèvres exagérées et aux autres caractéristiques qui maintiennent des membres prolongés et des postures simiesques sont dépeints tout au long de la série Babar.

Comme note l’historienne Sarah Steinbock-Pratt, l’imagerie représentant des Africains comme étant des sauvages hyper-sexualisés – même des cannibales – a persisté dans les représentations cinématographiques de l’Afrique à travers le 20e siècle. Cette longue histoire des Blancs associant les Africains aux primates – sauvage et courant dans la jungle, quand bien même la plupart des Africains ne vivent auprès d’aucune jungle et d’aucun grand singe -, en menaçant les personnes de race blanche qui les approchent, n’a pas évolué autant que nous l’aurions souhaité dans le siècle dernier.

L’altérité/altérisation culturelle

Coombs, les Victoriens et ceux qui ont créé l’effroyable culture populaire du 20e siècle concernant l’Afrique se sont livrés à une pratique que les chercheurs appellent “l’altérité”. [On parle du processus de l’altérité qu’est l’altérisation] quand un groupe de personnes (dans ce cas, les Blancs du Nord Européens) traitent un autre groupe extérieur au premier (à savoir, ici, les Africains et les autres gens de couleur) comme s’il y a quelque chose d’anormal les concernant et/ou en identifiant chez eux des “lacunes” dans les apparences, les pratiques et les moeurs.

L’altérisation culturelle a des conséquences réelles. Par exemple, l’altérisation par les médias internationaux du cas de la Somalie pendant les années 1990 a conduit à une identification erronée et simpliste de la dynamique du conflit par les acteurs politiques mondiaux. Plutôt que de comprendre la nature complexe de la société somalienne, la violence qui avait lieu a été dépeinte comme une guerre des clans entre peuples sauvages qui se détestaient entre eux depuis des temps immémoriaux. Cette déformation a conduit à deux décennies de réponses politiques erronées et inefficaces à la crise en Somalie.

L’utilisation par Newsweek de l’image d’un chimpanzé pour représenter une histoire scientifiquement invalide sur une maladie africaine est un cas classique d’altérisation. La une suggère que les immigrants africains sont à craindre et que les singes – et les immigrants africains qui les consomment – pourraient apporter une maladie mortelle sur les berges américaines.

L’altérité est particulièrement préjudiciable dans le contexte d’une épidémie infectieuse, comme le fait remarquer un savant, car elle “entrave à la maîtrise de la contagion lors d’une épidémie infectieuse en conduisant les gens à rejeter les instructions en matière de santé publique”. L’article de Newsweek s’inscrit dans la pire tradition de ce que le journaliste américain Howard French appelle le journalisme “Ooga-Booga”, à savoir, la pratique qui consiste à écrire de façon exotique et déshumanisante au sujet de l’Afrique.

La recherche des faits et le #NewsweekFail 

Un des aspects les plus troublants de l’article de Newsweek est cette affirmation :

“Il y a un risque supplémentaire – totalement ignorés par la presse populaire et le grand public  – qui se cache dans les soutes de bagages [des vols transatlantiques] ci-dessous : la viande de brousse contaminée par le virus et illégalement exportée aux États-Unis.” 

[En réalité,] la raison pour laquelle ce “risque” est ignoré est parce qu’il est infiniment proche de zéro. Aucun scientifique prétend avoir des preuves concluantes qui démontrent comment le virus Ébola se transmet des animaux aux êtres humains. Néanmoins, la théorie ayant le plus de traction implique les chauves-souris frugivores (et non les les chimpanzés) comme des réservoirs du virus Ébola. Une recherche approfondie relative à l’épidémie d’Ébola de mai à novembre 2007 en République Démocratique du Congo ainsi affirme que :

“En remontant aux transmissions initiales d’homme à homme, nous avons pu montrer que, en mai, la première victime humaine putative avait acheté des chauves-souris fraîchement tués par les chasseurs pour les manger. Nous avons pu ainsi reconstituer la probable première transmission d’homme à homme qui a précédé le déclenchement de la maladie. Cette étude fournit la séquence la plus probable des événements qui relient une épidémie humaine du virus Ébola à l’exposition aux chauves-souris frugivores, un réservoir de virus putatif.”

De même, le quotidien [anglais] The Guardian rapporte qu’une équipe de scientifiques qui étudient la source de l’épidémie d’Ébola en cours en Afrique de l’Ouest fait état “du contact d’un enfant en bas âge avec une seule chauve-souris infectée”.

BushmeatBien que le virus Ébola ait été trouvé sur des primates non humains – comme celui présenté en couverture de Newsweek -, les “aulacodes” – à savoir ces mets décrits par l’unique source de Newsweek comme étant la preuve de la disponibilité en viande de brousse dans le Bronx – sont trouvables nulle part. [NB : concernant le terme “viande de brousse”, pourquoi ne l’appellerions-nous pas tout simplement “gibier”, le terme que nous utilisons pour décrire les viandes des animaux non domestiques chassés et consommés de temps à autres aux États-Unis – dont certains sont connus pour mettre à risque la santé des hommes qui les manipulent (par exemple, les cerfs, les élans, les tatous, les lapins, etc.)?]

Quel danger réel représente l’importation illégale de chauve-souris frugivores comme vecteur potentiel d’une épidémie d’Ébola aux États-Unis ? L’étude citée par Newsweek au sujet d’animaux sauvages illégalement importés ne fait aucune mention de chauves-souris frugivores en contrebande dans le pays. Il n’y avait pas non plus de chauves-souris frugivores parmi les spécimens confisqués dans le cadre d’une vague de répression contre (et d’une étude au sujet de) l’importation illégale de viande en provenance des pays africains via l’aéroport Charles de Gaulle de Paris. Les auteurs de l’étude décrivent également Paris comme étant “le dernier maillon d’une chaine” – ce qui signifie que la ville ne serait pas représentative des autres villes internationales vers lesquelles les populations des pays africains pourraient voyager.

[Il faut noter par ailleurs que] le saut du virus Ébola de son réservoir animal vers l’homme est une occurrence extrêmement rare – même dans les endroits où les potentiels réservoirs animaux sont très répandus. Choisir d’extrapoler la probabilité d’un saut du virus Ébola de l’animal à l’homme aux États-Unis – un environnement où il n’y a probablement aucune chauve-souris frugivore en vente – est non seulement trompeur mais également irresponsable.

Le magazine Newsweek n’est pas le seul à adopter une posture alarmiste à propos de l’épidémie d’Ébola. Newsweek n’est même pas original dans son approche – en pointant du doigt les immigrés africains contrebandiers de viande de brousse. Des journaux britanniques et suédois ont déjà publié des récits similaires.

Quelques faits politiques et historiques quant à l’association entre immigrants et maladies en Amérique 

Il y a une association persistante entre immigrants et maladies dans la société américaine. La loi sur l’immigration de 1891 exclut explicitement d’entrée aux États-Unis  toutes les “personnes souffrant d’une maladie contagieuse répugnante ou dangereuse”. Cent ans plus tard [soit en 1991], ce sont les réfugiés haïtiens porteurs du VIH qui ont été confinés comme des prisonniers à la base navale de Guantanamo Bay – malgré le fait connu au moins cinq ans plus tôt que le VIH ne soit pas transmissible par le simple contact. Dans l’épidémie SRAS (Syndrome respiratoire aigu sévère lié au coronavirus) de 2003, le quartier chinois de New York City a été identifié comme un site de contagion et de risques en dépit du fait qu’il n’y avait jamais eu un seul cas de SRAS dans ce quartier.

Dans le cas de l’Ébola, un article en ligne du Monkey Cage [le blog dédié à la recherche scientifique du journal américain The Washington Post, ndlr] rapporte les préoccupations (sans fondements aucuns) soulevées par Phil Gingrey – médecin retraité et actuel député américain de Georgie – relativement aux enfants migrants du Mexique vers les États-Unis qui seraient probablement porteurs du virus Ébola, ainsi que d’autres “maladies mortelles inexistantes aux États-Unis”.

L’article de Newsweek insinue qu’il existe une vulnérabilité accrue aux virus Ébola aux États-Unis, insinuation qui, selon les recherches psychologiques, amplifiera probablement les réactions négatives aux personnes arbitrairement associées à la maladie, dans le cas d’espèce, les nombreux immigrants africains vivant dans le Bronx – et potentiellement ailleurs aux États-Unis – accusés par Newsweek d’aimer la viande de brousse – bien que les journalistes d’investigation de Newsweek ne soient toujours pas capables de localiser un seul point de vente de viande de brousse aux États-Unis. Les réactions négatives à cette vulnérabilité accrue à l’Ébola incluent avoir des attitudes de plus en plus xénophobes [vis-à-vis des immigrants]. Dans le même ordre, une récente analyse de l’attitude du public envers l’immigration par les politologues Jens Hainmueller et Daniel Hopkins souligne comment les préjugés et l’ethnocentrisme peuvent engendrer des soutiens à des réformes plus restrictives sur l’immigration.

L’article de Newsweek pourrait donc générer un préjudice supplémentaire contre les immigrants africains, une population qui souffre déjà de plus de préjugés que les autres groupes d’immigrants. Dans l’étude psychologique mentionnée ci-dessus, les chercheurs ont constaté que la manipulation toute simple de l’origine géographique d’un groupe d’immigrants hypothétique – de l’Afrique de l’Est à l’Asie de l’Est à l’Europe de l’Est – ont engendré des différences significatives dans les attitudes d’une population donné envers le groupe d’immigrants.

GraphLes récits alarmistes sur l’Ébola qui circulent dans les médias populaires peuvent également avoir un effet grave sur les connaissances et les réactions au mal. Bien qu’il n’y ait aucun cas d’infection de personne à personne aux États-Unis, un récent sondage mené par la Harvard School of Public Health rapporte que 39% des Américains pensent qu’il y aura éventuellement une grande épidémie d’Ébola aux États-Unis et plus d’un quart des Américains sont préoccupés par le fait qu’eux-mêmes ou un membre de leur famille immédiate puisse être infecté par le virus Ébola l’an prochain. Un sondage similaire effectué pour le magazine Reason-Rupe révèle que quatre Américains sur dix estiment qu’une épidémie d’Ébola aux États-Unis est probable et que les conservateurs américains sont plus susceptibles de croire que ladite épidémie soit probable. Ces deux enquêtes nationales montrent combien les Américains surestiment grossièrement leur risque d’infection.

[En conclusion,] la longue histoire qui consiste à lier les immigrés et les maladies qu’il y a en Amérique, ainsi que l’impact problématique de cette histoire sur les attitudes envers les immigrants devraient nous rendre sensibles aux conséquences de l’altérisation des immigrés africains aux États-Unis, en pleine épidémie actuelle d’Ébola en Afrique de l’Ouest. Apeurer les populations au sujet de risques infiniment petits (…) ne sert à rien quant à la volonté bien plus urgente d’essayer de lutter contre la propagation de la maladie en soulageant la souffrance des populations (…).

Newsweek : A back door for Ebola
NB des auteurs :

* L’ironie d’écrire sur l’utilisation de l’imagerie primate comme une technique “d’altérité” dans un blog [le Monkey Cage, ndlr] qui tire son nom d’une référence à des singes ne nous échappe pas. Nous espérons que nos lecteurs comprendrons, cependant, que le nom du blog Monkey Cage découle d’une citation relative aux politiciens et à la politique américaine et que ce nom n’a jamais rien eu à voir avec l’Afrique ou à une tentative d’altérisation de qui que ce soit. 

* Nous remercions Adia Benton, Melissa Browning, Michelle Carey, Mohammed Hamze, Meredith Killough, Kennedy Opalo, Charles Thomas, et Ben Witt pour leurs suggestions et de l’aide pour ce papier.