L’héritage de Mandela : et si l’Apartheid n’a jamais vraiment pris fin ?

Alors que la bataille sur l’héritage de Mandela fait rage, il serait bon de regarder au-delà de sa “sainteté” et d’évaluer les résultats de sa présidence sobrement.

Quelques jours seulement après son décès, une bataille féroce est engagée sur l’héritage de Nelson Mandela.

D’une part, des libéraux béats qui n’ont jamais osé lever un seul doigt contre l’injustice dans leur propre pays et des conservateurs hypocrites qui font tout leur possible en tant que leaders mondiaux pour porter atteinte aux droits de l’homme, sont tous aux pieds du bon vieil homme, le louant pour son immense force morale. Outre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu – qui, dans une tentative de diluer le soutien de Nelson Mandela pour la cause palestinienne, le salue en tant que « combattant pour la liberté qui a rejeté la violence » au moment où ses soldats lourdement armés ont violemment brisé les rassemblements palestiniens pacifiques en l’honneur de Nelson Mandela –, il est difficile d’imaginer une déclaration plus hypocrite que le titre orwellien du New York Times qui salue le fondateur de la branche armée de l’ANC comme une « icône de la résistance pacifique ».

D’autre part, une petite armée de socialistes auto-proclamés s’engage dans un combat d’arrière-garde contre la “désinfection” du passé révolutionnaire de Mandela. Mon flux de nouvelles est en feu avec des amis de gauche qui n’en finissent pas avec des citations interminables pour affirmer l’éternelle essence de Mandela comme un radical et défendre son héritage de la cooptation entreprise par le courant libéral. Bien entendu, ils n’ont pas tort. Certes, ses liens étroits avec le parti communiste, son amitié avec Cuba et les frères Castro et son goût du “matérialisme dialectique” parlent d’un côté beaucoup plus subversif de l’homme qui est souvent ignoré par ses adorateurs libéraux. Mais il ne suffit pas de déplorer l’hypocrisie de l’establishment. Il est également nécessaire de souligner que la vision radicale de Mandela pour une Afrique du Sud post-raciale et socialement équitable ne s’est jamais réalisé – et que sa propre acceptation des politiques économiques néolibérales et ses relations amicales avec l’élite mondiale du monde des affaires sont largement responsables de ce fait.

Le documentariste primé et journaliste d’investigation John Pilger a une opinion alternative, désenchantée mais convaincante sur l’héritage de Mandela. Dans un essai pour The New Statesman en juillet dernier, Pilger a défendu que les “forces vives” derrière la chute de l’Apartheid n’ont pas été les héroïques combattants de la liberté de l’ANC, mais plutôt les puissants hommes d’affaires blancs qui sentaient le poids des politiques de désinvestissement internationales contre le régime de l’Apartheid. Pilger note que, deux ans avant la libération de Mandela, des négociations secrètes avaient déjà lieu entre les dirigeants en exil de l’ANC et des hommes d’affaires Afrikaners qui visaient à l’intégration de l’Afrique du Sud dans le marché mondial, ce qui nécessitait que les investissements reprennent, ce qui à son tour requérait la fin de l’Apartheid, ce qui enfin supposait une transition pacifique sous l’égide d’un gouvernement racialement inclusif. Pour cela, ils avaient besoin d’alliées modérées et fiables parmi les leaders de l’ANC.

C’était la pression conjuguée d’une insurrection dans les townships, la cession des investissements par la communauté internationale et l’effort vers la libéralisation des marchés par l’élite blanche du monde des affaires qui a forcé le gouvernement raciste à faire des concessions. Mandela a été délibérément transféré de la prison de Robben Island [où il a passé ses 18 années d’emprisonnement les plus difficiles, ndlr] à la prison de Pollsmoor, où il pouvait recevoir des visiteurs et agir en tant que négociateur privilégié au nom de l’ANC. Comme le remarque Pilger, « L’objectif du régime d’Apartheid était de diviser la résistance entre les “modérés” ave qui il pouvait “faire des affaires” (Mandela, Thabo Mbeki, Oliver Tambo) et ceux dans les cantons de première ligne qui dirigeaient le Front Démocratique Uni ». Par ailleurs, le régime voulait s’assurer que les restes révolutionnaires du mouvement de libération soient impitoyablement éradiqués. En 1993, Chris Hani, chef du parti communiste d’Afrique du Sud et le deuxième leader noir le plus populaire d’Afrique du Sud après Nelson Mandela, a été brutalement assassiné par un tueur à gage blanc – avec la complicité avérée d’un député nationaliste du parti conservateur qui lui a prêté le pistolet.

L’assassinat de Hani et le discours d’homme d’État de Mandela comme réponse à celui-ci, dans lequel le chef de l’ANC et candidat à la présidence a appelé à l’unité nationale et au rejet de la violence raciale, a fermement établi Mandela comme la figure de proue de l’ordre post-Apartheid émergent. À ce stade, cependant, Mandela avait déjà été soigneusement coopté par ses ravisseurs d’alors. Lors de son investiture en tant que premier président noir démocratiquement élu d’Afrique du Sud, le gouvernement de l’ANC a désavoué presque tous les éléments les plus “radicaux” de la Charte de la Liberté, dans laquelle il avait promis de reprendre en main l’économie de l’Apartheid détenue en grande partie par l’État blanc et utiliser son contrôle sur les autorités dominantes pour redistribuer la terre et la richesse. Comme Pilger le dit, « avec les élections démocratiques de 1994, l’Apartheid racial s’est achevé et l’Apartheid économique a eu un nouveau visage » (pour en savoir plus sur ce sujet, consultez cet article et cet essai).

Soweto Au sein des Sud-Africains ordinaires, la survie de l’Apartheid économique et la corruption politique généralisée ont donné lieu à des désillusions quant à l’ANC et quant au système politique “démocratique” plus généralement – un fait qui a été puissamment souligné par les longues huées contre le président Jacob Zuma lors des cérémonies funèbres du 10 décembre à Soweto. Ce sont précisément de nouvelles formes de lutte populaire qui apparaissent déjà dans une quête populaire de réappropriation des promesses brisées de l’ANC,  par l’encouragement des pauvres Sud-Africains à prendre les choses dans leurs propres mains. Nous avons publié récemment un article sur le mouvement des habitants de cabanes sud-africains appelé Abahlali baseMjondolo qui a promis honorer la mémoire de Mandela en intensifiant sa lutte contre les nouveaux oppresseurs au sein de l’ANC.

Écrivant pour The Guardian le mois dernier, S’bu Zikode – qui est le fondateur de Abahlali et qui déjà été appelé le « prochain Mandela » par le journaliste Raj Patel, bien que Zikode insiste lui-même sur le fait que le prochain Mandela sera la multitude sans visage de Sud-Africains pauvres – a souligné cette dynamique avec des mots percutants :

« [N]ous ne pouvons pas attendre dans la boue, la merde et le feu de la vie de cabane pour toujours. Le vote n’a pas fonctionné pour nous. Les partis politiques n’ont pas fonctionné pour nous. La société civile n’a pas fonctionné pour nous. Aucun parti politique, aucune organisation de la société civile ne nous invite dans les villes ou dans ce qui reste de la démocratie en Afrique du Sud. Nous n’avons pas d’autre choix que de prendre notre propre place dans les villes et dans la vie politique du pays. »

Pour tous ceux qui ont encore des doutes sur l’héritage politique de Mandela, ou ceux qui veulent simplement en savoir plus sur le processus tragique à travers lequel le plus ancien mouvement de libération du continent est venu à reproduire le système oppressif de ses oppresseurs d’hier sous une forme légèrement plus racialement inclusive, l’excellent documentaire de 1998 de John Pilger, l’Apartheid n’est pas mort [ci-dessous, ndlr], est un à-ne-pas-manquer absolu. Dans ce film, Pilger évalue de manière critique l’objectif de vérité et de réconciliation recherché par Mandela, ses résultats dans la lutte contre la pauvreté et les actions de l’ANC comparées aux intentions stipulées par le mouvement dans la Charte de la Liberté. Ne regardez pas ce film si vous ne souhaitez pas que vos croyances soient brisées. La lutte continue.

  • Jerome Roos @ roarmag.org. Traduction : Pensées Noires.

Apartheid Did Not Die from John Pilger on Vimeo.