Le Mandela en question

Le décès de Nelson Mandela est une occasion rare et importante d’examiner certaines questions très graves. Nous ne devrions pas craindre d’émettre une critique raisonnée même des personnes que nous admirons mais, en lieu et place, nous avons eu droit à une auto-indulgence larmoyante, un culte de la personnalité inutile et une défense obtuse de la mémoire de Nelson Mandela.

Tout le monde apparaît grand une fois mort et il est particulièrement difficile d’être honnête quand une personne de la stature de Mandela passe de vie à trépas. Le système de l’Apartheid en Afrique du Sud était un paria international, vilipendé par la majorité de l’humanité et Mandela était l’icône qui, on l’espérait, le détruirait définitivement.

Les Noirs-Américains particulièrement se reconnaissaient dans les images de Sharpeville et Soweto. Mandela ressemblait à [leurs] leaders assassinés, prisonniers politiques et victimes du Cointelpro [programme mis en place par le FBI pendant les années 1960 pour se débarrasser des leaders civiles et politiques dissidents, notamment Noirs-Américains, ndlr]. La lutte en Afrique du Sud est devenue [leur] lutte et [leur] chance de réaliser ce qui [leur] était refusé chez eux. Bien sûr, la libération de Mandela après 27 ans d’emprisonnement a été presqu’universellement saluée mais elle aurait également du soulevé plus de questions.

Mandela a été l’un des signataires de la Charte de la Liberté [Freedom Charter, ndlr] qui, entre autres choses, exigeait la nationalisation des ressources naturelles sud-africaines et des dédommagements quant au vol des terres africaines par les Européens. Il était un membre du parti communiste sud-africain, comme d’autres dirigeants du Congrès National Africain (ANC) l’étaient. Nous aurions dû savoir que le gouvernement sud-africain ne l’aurait jamais remis en liberté sans exiger un sacrifice énorme. Il est difficile de regarder les choses en face, mais ce silence a créé un vide qui a permis que la domination des capitalistes internationaux demeure, quand bien même ces derniers ont semblé abandonner le pouvoir politique.

Le Mandela de ses débuts est un Mandela à honorer et dont il faut se souvenir mais, aujourd’hui, sa mémoire est enveloppée dans la pilule empoisonnée de l’acceptation par les grands médias et les politiciens Démocrates et Républicains américains [gauche et droite, ndlr] peu recommandables. Aujourd’hui, quand la droite condamne Mandela en l’appelant communiste, ses admirateurs grincent des dents et nient ce qui est vrai. Au lieu d’examiner ce qu’est un communiste et pourquoi l’ANC a été prise en charge par le mouvement communiste, nous voyons au contraire des Noirs prendre la position de [leurs] ennemis et utiliser le mot comme une insulte. Or, nous devons nous rappeler que le mépris provenant de certains cercles est en réalité un insigne d’honneur.

Contrastez la réaction à la mort de Mandela avec celle de la mort du président vénézuélien Hugo Chavez. Alors que Chavez était également aimé dans le monde entier, le gouvernement américain n’a fait ni hommages élogieux à son égard ni envoyé une quelconque délégation de haut niveau lors de ses obsèques. Chavez était tout aussi digne d’honneur que Mandela mais, contrairement à ce dernier, il a réussi à tenir tête à l’empire américain. Il a personnellement protesté contre George W. Bush et l’a même appelé le diable à l’ONU. Hugo Chavez a prévalu quand les présidents américains voulaient le faire capituler. Il a été réélu et fait honte aux États-Unis quand il offert du pétrole vénézuélien pour que de pauvres Américains puissent rester au chaud pendant l’hiver. Bien sûr, Barack Obama, George W. Bush, Jimmy Carter et Bill Clinton étaient absents de ses funérailles.

Nelson Mandela a eu des choix difficiles à faire. Il a choisi d’accepter un prêt du FMI assorti de contraintes douloureuses qui a enfermé des millions de Sud-Africains dans la pauvreté. Lui et ses successeurs ont tourné le dos à la Charte de la Liberté. Personne ne sait qu’elles étaient ses véritables intentions, mais les conséquences de ces décisions ont été désastreuses pour les masses noires sud-africaines. La libération de Mandela aurait dû être considérée comme une nouvelle étape dans la lutte et non comme la fin de celle-ci. Ceux d’entre nous qui ont grandi pendant le mouvement anti-Apartheid et qui aimaient vraiment cet homme doivent admettre les insuffisances de l’amour quand la liberté est en jeu.

Nelson MandelaIl y a beaucoup de leçons à tirer pendant ces temps de deuil. Nos émotions jouent un rôle important en nous inspirant de nous élever contre l’injustice, mais elles peuvent aussi nous trahir quand nous ne comprenons pas ce qu’est vraiment l’émancipation. La liberté peut ou peut ne pas venir avec une inauguration présidentielle. Elle n’a certainement pas eu lieu si les suspects habituels parmi les grands médias, Pennsylvania Avenue [la Maison-Blanche, ndlr] et Downing Street [en Angleterre, ndlr] entonnent soudainement des paroles de louanges. Le succès de certaines personnes ne signifie pas non plus l’émancipation. Il y a maintenant des millionnaires noirs en Afrique du Sud, mais cela n’a aucune influence sur les masses appauvries.

Les peuples libérés ne vivent pas dans la misère. Ils gagnent plus qu’un simple salaire de subsistance. Ils n’ont pas à craindre de perdre leur emploi ou même leur vie s’ils protestent contre leurs salaires ou leurs conditions de travail. Ils ont des soins médicaux et scolaires gratuits. Ils n’ont pas à craindre d’être emprisonnés et ne vivent pas dans des sociétés stratifiées. Ils sont en sécurité  et la loi les traite tous comme égaux les uns des autres. Ils peuvent protester et s’opposer au pouvoir sans craindre de représailles. L’Afrique du Sud ne remplit pas ces critères, les États-Unis non plus, et nous qui aimons la liberté et la justice ne devrions épargner personne quand nous exprimons ces vérités simples et évidentes.