RDC : la guerre oubliée

Bosco NtagandaQuel est le rapport entre un chef rebelle, Bosco Ntaganda, une poignée d’États africains, votre téléphone portable et une Playstation ? Aucun ? Détrompez-vous. La guerre au Kivu, dans l’Est de la République démocratique du Congo est la grande oubliée des médias. Pourtant ce qui s’y passe n’est qu’un épisode d’une guerre mondiale qui déchire le coeur du continent depuis près de vingt ans. Une guerre qui aurait fait près de 6 millions de victimes, entre les combats et les maladies, sans compter des milliers de déplacés. “Mondiale” parce qu’elle dépasse les frontières de la République Démocratique du Congo. Mais pas seulement : en arrière-plan, il y a aussi les États-Unis, des multinationales, la Chine, et au bout de la chaîne, nous, consommateurs occidentaux. Pour comprendre, il faut revenir aux origines de ce conflit, qui découle du génocide rwandais de 1994 (800 000 victimes).

Juin 1994 : 1 million de Hutu fuient les Tutsi, arrivés au pouvoir à Kigali, et se réfugient de l’autre côté de la frontière en RDC. Deux guerres s’ensuivent. La première, en 1996 : Laurent-Désiré Kabila, aidé notamment par le Rwanda et l’Ouganda, part du Kivu, traverse le pays jusqu’à Kinshasa, la capitale, à 2 000 km de là, et renverse le maréchal Mobutu. Deux ans plus tard, en 1998, le Rwanda, l’Ouganda et le Burundi, lâchés par Kabila, lancent un nouveau conflit sans parvenir à faire chuter le président congolais.

Ces deux guerres vont installer durablement des groupes armés au Kivu. Fin 2008, le tutsi Laurent Nkunda, à la tête du Congrès national pour la défense du peuple (CNDP) mène une nouvelle rébellion. Mais il est arrêté en 2009. Deux ans plus tard, en 2011, des ruines du CNDP, naît le “Mouvement du 23 mars”, (M23) dont l’homme-fort est Bosco Ntaganda, seigneur de guerre sous le coup d’un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale (CPI).

Pourquoi ce pays que l’on surnomme le “ventre mou” de l’Afrique déchaîne-t-il autant de passions ?

Tout simplement parce que la RDC regorge de ressources minières. Cuivre et étain, cobalt, diamant, or et le fameux coltan, un conducteur électrique si résistant à la chaleur qu’il est devenu indispensable dans la composition des téléphones et ordinateurs portables, mais aussi des consoles de jeu comme la Playstation. On y trouve même de l’uranium. Le “ventre” a beau être mou, il est surtout très fécond. De quoi attirer des prédateurs bien plus intéressés par le gain que par la prise du pouvoir à Kinshasa. Groupes rebelles armés par les États ou armées régulières dont l’objectif principal était de prendre le contrôle des mines. En 1996, l’avancée des rebelles menée par Kabila vers la capitale s’est ainsi faite bizarrement… en zigzag, en suivant la localisation des zones minières.

Entre 2000 et 2003, l’Onu a publié plusieurs rapports sur l’exploitation illégale des ressources de la RDC. Avec une grande précision, un groupe d’experts y détaille le dépeçage du pays, aux lendemains de la seconde guerre du Congo, par des “réseaux d’élite”. En clair, des mafias composées de dirigeants politiques et militaires d’Afrique centrale et australe, d’hommes d’affaires africains et occidentaux en lien avec des chefs rebelles. Ceux-ci ont “la mainmise sur une série d’activités commerciales comprenant l’exploitation des ressources naturelles, le détournement des recettes fiscales et d’autres opérations productrices de revenus”. Selon le groupe d’experts de l’ONU, l’argent ainsi récolté sert à financer en partie l’armée rwandaise. Celle-ci a quitté le Kivu après les accords de paix de 2002, mais le Rwanda semble avoir continué à bénéficier du pillage par l’intermédiaire de bandes armées, comme le CNDP de Laurent Nkunda. Aujourd’hui un rapport de l’ONU rendu public en juin dernier, établit que c’est depuis le Rwanda qu’ une “aide directe” a été organisée par des militaires de haut rang pour former les hommes du M23.

Quel rôle joue le Rwanda ?

Au coeur du dispositif, le Rwanda est un pays entrepôt par lequel transite une partie des minerais exploités au Kivu, sans qu’aucune taxe ne soit jamais payée. Pourquoi ? “Ce petit État grand comme un tiers de la Belgique mais peuplé de 8 millions d’habitants considère cette région comme une zone naturelle d’expansion économique et souhaite l’intégrer à sa zone d’influence”, nous expliquait ainsi en 2008, Alain Bischoff, historien, spécialiste de l’Afrique centrale. “C’est grâce à l’instabilité et à la terreur entretenue dans la région par les milices armées que le Rwanda empêche l’État congolais d’exercer son autorité régalienne sur sa province de l’Est et peut se permettre d’espérer la réussite de ses visées hégémoniques sur le Kivu : l’intégration de facto du Kivu dans la zone économique du Rwanda.”

Mais tout cela ne serait pas possible s’il n’y avait pas des clients. Le Rwanda n’est qu’un sous-traitant au profit d’autres acteurs internationaux. Le coltan, par exemple, transite par le Rwanda vers l’Europe, le Kazakhstan ou encore l’Asie. De là, il est renvoyé vers les raffineurs occidentaux.

Que faire, face à ce faisceau de responsabilités internationales ?

“Les solutions ont déjà été évoquées : Il faut cesser ou conditionner l’aide internationale au Rwanda tant que celui-ci n’arrêtera pas d’armer les milices. Le Rwanda est très aidé par la communauté internationale, nous expliquait Alain Bischoff en 2008. Le FMI finance ainsi la moitié du budget annuel de l’État. En échange, les États-Unis en ont fait un cheval de Troie pour la pénétration des entreprises américaines dans la région des Grands Lacs. Une pression internationale forte et directe sur Kigali est seule en mesure d’obliger Kagame.”

Les consommateurs occidentaux ont également un rôle à jouer en exigeant une transparence totale sur le coltan. En 2002, une campagne intitulée “Pas de sang sur mon GSM” portée par une coalition d’ONG belges appelait déjà les sociétés européennes de téléphonie mobile à arrêter tout commerce de coltan avec le Congo. Difficile encore aujourd’hui de savoir d’où provient le minerai utilisé dans les téléphones ou les ordinateurs portables, les entreprises cultivant le flou sur leurs achats. Et si, finalement, la paix au Kivu dépendait aussi de nous ?.