Université d’Abidjan : la corruption et la chienlit ont la peau dure

L'université de Cocody à AbidjanDepuis la fermeture de l’université de Cocody et la délocalisation de son service “scolarité” au CIRES [Centre ivoirien de recherches économiques et sociales, sis à Abidjan, Cocody, route de l’Hôtel Ivoire ; ndlr], une chienlit qui ne dit son nom s’y est installée, alors que les étudiants croyaient en avoir fini avec les vieux démons du service “scolarité” de “l’ancienne” université. Ainsi pour avoir recours aux différents services de la dite scolarité, l’étudiant doit être prêt à un véritable parcours du combattant. Enquête.

Corruption à ciel ouvert : payer pour se faire établir un relevé de notes et une attestation

Comme pour l’avertir de ce à quoi il doit s’attendre, une atmosphère très peu académique accueille l’étudiant désireux de s’établir un document administratif dans ces locaux de la CIRES où la scolarité de l’université de Cocody a été délocalisée. Dans la salle allouée, entre autres, à la délivrance des relevés de notes et des attestations de réussite, chaque table représente une UFR. Il n’existe aucune indication pour l’étudiant : il doit se renseigner pour trouver la bonne UFR [unité de formation et de recherche, ndlr] et ensuite s’adresser au responsable de ladite table. Sur certaines tables, des agentes devenues vendeuses pour l’occasion profitent de cet espace gratuit pour y étaler leurs marchandises (gâteaux, beignets…) juste à côté des documents empilés des étudiants.

Ici, ce voisinage incommode ne choque personne. Cela fait partie du décor “normal” quotidien. Se faire de l’argent en toutes circonstances, telle semble être leur devise. Et justement, pour se faire établir son attestation et relevé de notes, il faut payer 500 francs CFA par document voulu, hormis la “main d’œuvre” qui varie entre 1000 et 3000 francs CFA selon l’agent sur lequel vous tombez. Cette “main d’œuvre” aléatoire a atteint son pic de 4000 francs CFA lors de la période du recrutement des professeurs lancée par le ministère de l’éducation nationale ivoirien en mars 2012. Ainsi, ces agents véreux profitent de toute occasion favorable pour se faire des besoins urgents des pauvres étudiants leurs choux gras. Nul ne sait sur quoi ce tarif est basé. Les agents de la scolarité ne seraient-ils pas payés en fin de mois depuis la fermeture de l’université, au point de racketter directement les personnes désireuses de se faire établir leurs documents académiques ?

À la question de savoir pourquoi ce service est facturé, un agent de la scolarité nous répond : « On doit fouiller les PV de l’année demandé, retrouver l’étudiant en question, ensuite bien vérifier les informations pour pouvoir les reporter sans fautes sur le bulletin ». Après cela, il ajoute : « De toute façon, vous n’êtes pas obligé de payer. Dans ce cas, vous recevrez votre document dans une semaine environ. Et là encore, on ne sait jamais, nous recevons tellement de demandes qu’il peut arriver que votre document se perde. Voyez-vous, il est donc mieux de “donner quelque chose” [payer de l’argent, ndlr] pour que votre document soit prêt l’après-midi du même jour ou au plus tard le lendemain et sans risque de se perdre ni aucun autre problème. Et voilà, tout le monde sera satisfait ».

Le requérant ayant été subtilement informé du “bien-fondé” de cette pratique est alors placé devant un dilemme. Dilemme parce qu’il n’y a pas que les étudiants qui ont besoin de leurs documents académiques. Les employés, les personnes constituant un dossier pour un concours ou pour une admission dans un institut étranger ont tous besoin des services de la scolarité de l’université qu’elles ont fréquentée. Et payer pour être sûr d’obtenir ses documents ou attendre dans l’incertitude sans compter le stress lié à la contrainte du délai de dépôt de dossier, constitue un véritable dilemme. Pourtant avant la fermeture de l’université [donc avant la guerre, ndlr], on ne faisait pas payer aux étudiants 500 francs CFA (ou plus, en cas d’affluence lors d’un lancement d’un concours public) par attestation et relevé, à plus forte raison une quelconque “main d’œuvre”, même si l’anarchie régnait déjà au sein du service de la scolarité de l’université de Cocody. Aujourd’hui, en ce qui concerne les diplômes “cartonnés”, il est totalement impossible de les obtenir car une “certaine dame” qui serait être la seule personnalité de l’université autorisée à signer les diplômes n’est pas en place depuis un certain temps. Donc, il faut attendre son retour à la saint glinglin avant de pouvoir prétendre obtenir son diplôme de fin de cycle.

« C’est moi qui décide ici de qui doit entrer dans ce bureau et qui doit en sortir ! »

Ce mardi 10 juillet 2012, aux environs de 10 heures, nous avons été témoin d’une scène qui se trouve être le summum de cette anarchie au sein de la délocalisation du service scolarité dans les locaux du CIRES. À l’approche dudit local, le grand nombre d’étudiants rencontrés devant la devanture de ce local exigu indique que leur calvaire est loin d’être terminé. Certains s’asseyent à même le sol, d’autres sur les marches, d’autres encore se tiennent debout au soleil par manque d’espace dans le hall archi-comble. Les besoins de chacun diffèrent les uns des autres : établissements de relevés de notes, d’attestations de réussite, besoins urgents de certificats de scolarité, règlements des inscriptions des années précédentes, etc.

À l’entrée de la salle, se tient une personne qui pourrait être qui que ce soit : gardien, agent de la scolarité, simple badaud ? Lui seul pourrait confirmer son titre et ses fonctions, tant sa posture désinvolte dans ce milieu hautement académique ne peut le présager. Une chose est sure, il travaille pour la scolarité et est habillé en civil comme ses collègues. C’est lui qui gère les entrées des étudiants à la salle pour (selon ses dires) éviter tout débordement : « C’est moi qui décide ici de qui doit entrer dans le bureau et qui doit en sortir ! » ne manque-t-il pas de dire de façon répétée, peut-être pour se rassurer lui-même de la pertinence de son travail ou pour se donner un certain pouvoir qu’il n’aurait pas aux yeux des étudiants. « Reculez, libérez l’entrée ! Oui, toi tu veux quoi ? Si c’est pour faire les diplômes, c’est pas la peine. On n’en fait pas pour le moment ! » crie-t-il aux étudiants avec condescendance.

Un instant plus tard, une jeune dame arrive. Elle lui explique qu’elle a rendez-vous ce matin pour retirer ses relevés de notes. Sans même se demander à qui il a affaire, il hausse le ton en répondant avec mépris comme il a l’habitude de le faire avec les étudiants : « Tous ceux qui sont là ont aussi besoin de documents. Alors mets-toi à la queue et dégage l’entrée ! » La jeune dame continue : « Mais ils ne sont pas tous venus ici retirer des relevés et certains attendent que leur cas soit réglé. Moi, j’ai rendez-vous ce matin pour prendre mes relevés ». Sur ce, le sieur, exhibant l’étroitesse de sa faculté à comprendre et à raisonner, répond à haute voix, avec arrogance : « C’est moi qui décide ici de qui doit entrer dans le bureau et qui doit sortir ! Si je dis “tu n’entres pas”, tu ne vas pas entrer ! »

La jeune dame recule en attendant que l’autoproclamé maître des lieux revienne à de meilleurs sentiments. Pendant ce temps, il fait entrer des étudiants et en fait sortir d’autres par vague. Un étudiant ayant apparemment un cas similaire à la demoiselle en question se présente lui aussi. Il obtient la même réponse et est contraint d’attendre patiemment à la porte. Lorsqu’il juge bon de le faire, l’agent fait signe au jeune homme d’entrer et celui-ci s’exécute. La jeune dame le suit. Le “maître des lieux” referme bruyamment la porte derrière les deux étudiants et soudain, il se met à hurler : « Ah bon ? D’ailleurs même sort ! Ici-là, c’est moi qui gère tout, je te dis de sortir ! » Malgré des appels au calme de quelques-uns de ses collègues, il s’époumone de plus belle : « Laissez-moi, je dis elle n’a qu’a sortir ! C’est moi qui décide ici de qui doit sortir du bureau et qui doit rester ! Si je dis, tu vas sortir, tu vas sortir ! »

Sur ce, il empoigne la frêle jeune fille par le bras pour la mettre à la porte de force. Cette dernière ne se laissant pas faire, il la brutalise honteusement pour exiger qu’elle se soumette à sa dictature sous les regards indifférents des agents de l’administration, probablement habitués à ce qu’on malmène les étudiants de la sorte. Vu la détermination de la jeune dame à ne pas se laisser intimider par le malotru, et à cause du raffut que cette scène cause, un agent se résigne enfin à venir vers elle, lui demandant de la suivre à l’extérieur afin d’éviter le vacarme et lui promettant de l’aider à régler son problème. Le quidam crie toujours : « Tu penses que quoi ? Si je dis tu vas sortir, c’est que tu vas sortir ! »

Après que la jeune dame obtient finalement gain de cause, nous nous approchons d’elle pour en savoir plus sur ce qui s’est réellement passé. Elle nous confie : « Lorsque je suis rentrée dans le bureau, le soi-disant gardien qui se tenait contre la porte d’entrée, a passé lascivement et discrètement sa main sur mon bras dénudé [elle portait un vêtement sans manche, ndlr] en me disant, comme si de rien n’était, et d’un ton qui s’y prêtait bien : “Chérie, ton corps est chaud hein ! Tu es malade ou bien ?” N’ayant pu supporter cette indécence à mon égard, d’autant plus que j’étais énervée par l’antécédent que nous avions eu à la porte, j’ai alors repoussé mon bras et sans même le regarder, je lui ai demandé calmement mais fermement qu’il me laisse tranquille. Se sentant probablement blessé dans sa virilité, il a donc piqué une colère et il s’est écrié à mon égard : “Ah bon ? D’ailleurs-même sort !” C’est pour cela qu’il m’a brutalisé en voulant à tout prix me mettre à la porte, après m’avoir lui-même admis dans la salle ».

La jeune dame, qui en a visiblement gros sur le cœur, continue : « Ce ne sont pas toutes les étudiantes qui sont prêtes à se laisser toucher en échange d’un quelconque service. Je fais partie de celles-là qui refusent cela et j’en ai bien payé les frais. Ça aurait pu être pire pour moi. Mais il faut que les agents de la scolarité sachent faire le tri. S’ils ont l’habitude de ces pratiques avec certaines étudiantes, ils doivent aussi envisager que ce ne sont pas toutes les femmes qui cautionnent ce genre de comportements légers et vulgaires. De plus, je ne suis pas étudiante. D’ailleurs, ceux qui viennent faire la demande d’un document administratif ne sont pas tous étudiants. Il faut donc que les agents de la scolarité se comportent de façon décente envers tout le monde puisque d’office, ils ne savent pas à qui ils ont affaire ». La victime du jour est clairement déterminée à en finir avec ce genre d’attitude à l’égard des femmes dans les services publics.

La chienlit a la peau dure

Avec la vague de changement administratif au sein de l’université, les étudiants pensaient que leur calvaire pour l’obtention de papiers administratifs était fini, mais que non ! La chienlit a la peau dure ! Les agents de la scolarité font toujours la pluie et le beau temps dans le temple du savoir. Et dans l’attente que tout cela prenne fin un beau jour, ce sont les étudiants et requérants de diplômes qui ne font que subir les affres de cette parfaite désorganisation, ne pouvant s’en plaindre nulle part.

C’est aussi le lieu de rappeler à l’ordre les agents de la scolarité de l’université de Cocody quant à l’attitude affriolante et ô combien indécente que certains de leurs collègues ont envers les étudiantes. Le corps estudiantin leur réclame un comportement respectable envers quiconque s’adresse à eux. N’est-ce pas le minimum de bienséance, de savoir-vivre et de bonne éducation requis, justement, à l’université ?

  • Sahon Nimba @ Pensées Noires