Afrique du Sud : l’ANC au bout du rouleau politique

Afrique du Sud

La parodie d’égalité de droits qui se joue actuellement en Afrique du Sud, ne donne qu’une seule alternative aux Noirs : continuer la lutte. Et l’ANC qui a l’avantage d’être le plus vieux mouvement de libération du continent et de surcroit [est un] parti au pouvoir est d’emblée mieux placé pour ce combat. Mais là encore, la désillusion s’avère très grande car l’ANC semble s’embourber dans les engrenages de la politique…

« Avant il y avait des classes fondées sur la race. Maintenant il y a des classes fondées sur la classe. Mais pour les pauvres c’est toujours une vie de merde. Ces gens se sentent trahis. Et ils ont été trahis, ils sont trahis. » – Greg Marinovich, photojournaliste sud-africain

L’ANC, UN PARTI AU BOUT DU ROULEAU

 – Querelles intestines

La célébration en grandes pompes du centenaire de l’ANC qui s’est tenu le 8 janvier 2012 à Bloemfontein en Afrique du Sud a donné lieu à des festivités très controversées. Bien que les leaders politiques de divers bords aient décidés en ce jour historique de mettre leur divergences de côté pour rendre hommage à l’ANC et saluer ses réalisations passées, plus d’un n’ont tout de même pas manqué de noter, à l’occasion, le manque de substance de la cérémonie et surtout le manque de perspectives pour l’avenir dont Jacob Zuma a fait preuve dans son allocution jugée creuse. En effet, ils l’accusent de s’être  attardé sur de nombreux détails historiques, en rappelant l’épopée glorieuse de l’ANC contre l’Apartheid, au lieu de mener, en tant que président en exercice dudit parti, une réflexion profonde sur l’état actuel de son parti et de la nation à ce tournant décisif de l’Histoire. En réalité, ces critiques soulèvent, entre autres, le problème majeur qui est celui les querelles intestines au sein de l’ANC.

Quelques jours après ce centenaire mémorable,  le président Jacob Zuma a lui-même avoué que son gouvernement avait échoué quant à la création d’emplois comme il l’avait promis lors de sa prise de fonction en 2009, accusant  la crise financière mondiale qui, pour l’occasion, se présentait comme étant le parfait bouc émissaire. Le fait est qu’en 2010, près de 50 % de la population sud-africaine noire a vécu [en-dessous du] seuil de pauvreté contre 2 % des Blancs [1]. Ce laxisme flagrant des ainés de l’ANC vis-à-vis des conditions des Noirs soulève de plus en plus une vague de révolte au sein des plus jeunes qui, eux, sont moins passifs dans la lutte. Ainsi, Julius Malema, président de la Ligue des jeunes de l’ANC est bien connu pour ses prises de positions violentes et ses propos controversés dans le pays. Il est célèbre pour avoir déclaré publiquement : « les Blancs ont volé nos terres », « Ce sont des criminels… il faut les traiter comme tels » et pour avoir contesté ouvertement l’intervention de l’Otan en Libye en qualifiant les Américains « d’impérialistes assoiffés de sang ». Il a même dévoilé son programme qui est basé sur la nationalisation des mines du pays et la reprise par la force des terres appartenant aux quelque 45 000 fermiers blancs du pays, comme ce fut le cas par Robert Mugabe au Zimbabwe voisin, et ce, sans aucune indemnisation. La masse populaire noire et très pauvre du pays se trouve favorable à ce programme qui sera enfin un moyen de revanche sur l’ancien oppresseur blanc. La maison mère ANC a du mal à canaliser son jeune poulain qui est allé jusqu’à critiquer son ancien mentor Jacob Zuma en remettant en cause sa politique et l’autorité de ce dernier sur le parti. Il a comparu devant la commission de discipline du parti où il a été jugé coupable d’avoir provoqué de sérieuses divisions au sein du parti et d’en avoir terni sa réputation. Bien qu’exclu définitivement de l’ANC, Julius Malema cependant reste fidèle à sa ligne de conduite : « Peu importe le temps que cela prendra, je vais diriger l’ANC. Je ne suis pas inquiet avec ce qui se passe en ce moment, c’est un test […]. En tous cas, je suis toujours le président élu de la Ligue de la jeunesse, et je respecte les ordres de la Ligue de la jeunesse », déclarait-il à la presse le 14 mai dernier.

La décision de son exclusion est perçue comme le summum d’une longue querelle de leadership et d’un bras de fer intense au sein de l’ANC. En effet, les jeunes de ce parti contestent de plus en plus clairement l’autorité du président Jacob Zuma et demandent ouvertement son départ en l’accusant d’être mou et de ne pas s’engager suffisamment pour plus de justice sociale dans le pays, dix-huit ans après l’arrivée de l’ANC au pouvoir. A leurs yeux, ils sont les seuls à pouvoir démettre le président des jeunes qu’ils ont élu. L’ANC considère au contraire que le mouvement des jeunes doit se soumettre à la décision du parti mère. L’affaire est loin d’être terminée car Julius Malema compte faire appel et il a notamment reçu l’appui de Winnie Mandela, l’ex-femme de Nelson Mandela, qui a témoigné en sa faveur devant le conseil de discipline. Toujours parlementaire et membre de l’ANC, Winnie Mandela est toujours très influente en Afrique du Sud et très populaire dans les townships. La procédure devrait se poursuivre jusqu’en décembre 2012. Cependant, des enquêtes ont été ouvertes entre temps sur les origines douteuses de la fortune de Malema… Et en attendant, l’ANC laisse de profondes divisions entre ses leaders et une frange de sa jeunesse.

– Un pouvoir de façade

Après avoir manifesté une euphorie éphémère suite à la victoire de Nelson Mandela et avoir joui des fruits fallacieux de sa lutte, les Sud-Africains noirs demeurent de nos jours dans le statu quo, en proie à un désenchantement qui ne dit pas son nom. Lorsque Zuma prenait les rennes du pouvoir en 2009, il avait promis d’aider les pauvres et de faire mieux que Thabo Mbeki dont le mandat avait été fortement critiqué. Cependant, le constat est que tout comme son prédécesseur, il a perdu le contact avec la population, tout comme son prédécesseur il ne fait plus que profiter du prestige acquis de l’ANC. Quel est donc ce mystère qui plane autour des présidents ANC ?

Venons-en aux faits ! Le système de ségrégation savamment orchestré et maintenu pendant longtemps par les Blancs en Afrique du Sud ne peut pas disparaitre d’un coup de bâton magique en vingt-et-un (21) ans seulement. Lors de la transition d’un gouvernement afrikaans à un gouvernement africain, les Blancs ne lâchèrent pas le morceau si facilement, d’autant plus qu’il s’agit bien de l’Afrique du Sud, un pays aux enjeux économiques immenses. Ainsi, à l’issue des négociations de sortie de régime, la Banque centrale du pays devint une entité tout à fait indépendante vis-à-vis gouvernement de Nelson Mandela et elle fut laissée aux mains de celui la dirigeait durant l’Apartheid, Chris Stals. Egalement, le ministre blanc des finances, Derk Keys, maitre du Trésor, et celui de l’agriculture, Kraai van Niekerk, personnes clés du gouvernement Apartheid, furent reconduits. Le changement de pouvoir fut une victoire au goût de cendres pour Mandela et ses compagnons de lutte. Malgré ce “coup de gifle”, le gouvernement ANC croyant “être au pouvoir” tenta plus tard de donner corps aux promesses de la Charte de la Liberté de son parti. Cette charte, représentant en quelque sorte son programme de gouvernement, énonce les bases fondamentales des revendications des gens de couleur, appelant à l’égalité des droits quelle que soit la race [2]. Malheureusement, l’ANC se rendit compte qu’il avait l’État mais qu’en vérité le pouvoir était bel et bien ailleurs… Comme le dit Yasmin Sooka, militante des droits de l’homme, pour parler du pouvoir de l’ANC : « On a donné au nouveau gouvernement les clés de la maison, mais pas la combinaison du coffre-fort… »

« Ils ne nous ont jamais libérés. La chaîne que nous avions au cou, ils l’ont mise à nos chevilles » – Rassool Snyman, militant anti-Apartheid.

– Jacob Zuma, un président à scandales

Jacob Zuma est souvent critiqué par ses propres concitoyens pour ses extravagances et son train de vie exubérant qui ne s’aligne pas sur l’esprit de l’ANC, parti qui s’est voué à mener une lutte acharnée pour l’égalité sociale des Noirs avec les Blancs. Père d’une vingtaine d’enfants, Jacob Zuma célébrait son sixième mariage en présence de 1500 convives le 21 avril 2012. Bien qu’il soit officiellement dit que cela ne coûte pas plus cher à l’Etat que le président ait plusieurs épouses, la réalité est que le budget présidentiel alloué aux épouses de chef d’État,  estimé à deux millions de dollars, a doublé depuis l’accession de Zuma au pouvoir en 2009. Le secret de polichinelle que le gouvernement s’entête à dissimuler est que ces nombreuses noces coutent bel et bien aux  contribuables sud-africains. Et ce gâchis d’argent public venant de surcroit du président actuel de l’ANC est insoutenable pour quiconque est conscient du poids historique de ce parti  et de son électorat noir majoritaire qui sombre dans la pauvreté. Par ailleurs, Jacob Zuma a été cité au cours de son mandat dans plusieurs scandales sexuels mettant à mal l’image du parti. Même si l’ANC maintient une unité de façade autour de lui, le parti reconnait que « les Sud-Africains veulent pouvoir être fiers de leur président et faire la comparaison avec Madiba (nom de clan de M. Mandela), dont tout le monde est fier. » [3]

Serait-ce pour fuir la réalité de l’impuissance de l’ANC que les “vieux” leaders se contentent aujourd’hui de dormir sur leurs lauriers au grand mécontentement des plus jeunes qui pensent, eux, pouvoir changer la donne ? Ce parti compte t-il encore en son sein un “caïd” pour relever le noble défi de l’égalité totale de droits des Noirs en Afrique du Sud ?  La fin juridique de l’Apartheid ne serait-elle pas de la poudre jetée aux yeux des Noirs pour calmer les ardeurs de leurs revendications dans le but de blanchir l’image de l’Afrique du Sud alors trop noire au sein de la communauté internationale ? La vérité, c’est Mark Gevisser, journaliste sud-africain qui la détient : « C’est vrai que, vu de l’extérieur, on a l’impression que ce jour marque l’apothéose d’un conte de fées. Mais, en Afrique du Sud, le 30 juin 1991 est considéré comme une simple étape sur le chemin tortueux qui mène à la paix et à la prospérité. »

  • Marjolaine Goué @ Pensées Noires.
  • [1] Source Développement et Coopération – Europaid, Commission Européenne
  • [2] Charte de l’ANC
  • [3] Susan Booysen, de l’Université de Witwatersrand.