Afrique du Sud : fin de l’Apartheid, de la poudre aux yeux ?

Jacob ZumaLe 30 juin 1991, le monde entier avait les regards tournés vers l’Afrique du Sud qui mettait officiellement fin à 81 ans d’Apartheid [1]. Trois ans plus tard, se tenait la toute première élection multiraciale à l’issue de laquelle  Nelson Mandela, alors président de l’ANC, devenait le premier président noir de ce pays. Cette figure emblématique incarnait l’espoir de tout le peuple sud-africain noir, le rêve longtemps chéri de toute une nation qui grâce au combat de [cet homme], pouvait enfin oser prétendre à une égalité de droits avec les Blancs. Vingt-et-un (21) ans plus tard, silence radio. Plus de nouvelles en provenance des Noirs d’Afrique du Sud. Tous les projecteurs des médias semblent soudain être éteints sur eux, les jetant aux oubliettes dans les confins des mémoires collectives.  Dans quelles conditions vivent-ils aujourd’hui ? La lutte de Mandela pour son peuple a-t-elle vraiment abouti ?

« Les Africains recherchaient désespérément une aide légale : c’était un crime de franchir une porte réservée aux Blancs, […] de marcher sur une plage réservée aux Blancs, d’être dans la rue après 11 heures du soir, de ne pas avoir de “pass” et de ne pas y avoir la bonne signature, de ne pas avoir de travail et d’en avoir dans un mauvais quartier, de vivre dans certains endroits et de ne pas avoir d’endroit où vivre. » – Nelson Mandela 

L’OMNIPRÉSENCE DES BARRIÈRES SOCIO-RACIALES

Après la mort juridique de l’Apartheid, force est de constater que son fantôme plane toujours sur l’Afrique du Sud. La démocratie n’a pas encore effacé les profondes divisions du pays et les barrières socio-raciales se dressent, obstinées et insidieuses, dans tous les secteurs de la société.

– Disparités géographiques

À la fin de l’Apartheid, on espérait une forte mobilité des Noirs vers les villes blanches et vice versa, afin d’aboutir à une parfaite mixité raciale. Mais le triste constat est que la population pauvre, noire ou métisse, n’a pas les moyens de cette mobilité. Et les Blancs préfèrent évidemment rester dans le luxe des zones blanches. Ségrégation sociale et [ségrégation] raciale demeurent donc et se confondent entre elles. Ainsi les régions, villes et quartiers blancs, nostalgiques du “bon” vieux temps de l’Apartheid, tardent à disparaître totalement malgré la déségrégation.

La population noire, qui représente 79.4 % [de la population totale] et [qui] jusqu’à ce jour [est] concentrée à l’Est du pays, dans sept provinces, est cependant minoritaire dans les deux provinces du Cap-Occidental et du Cap-Nord, dites “provinces blanches”. Dans les villes noires, il existe toujours des quartiers riches qui ne sont rien d’autres que les anciens quartiers blancs.  Et même si les Noirs devenus “riches” ont le désir de quitter les townships, pour aller résider dans les quartiers moyens des Blancs, il n’existe encore aucune mixité entre les deux races ; chaque communauté vit et évolue bel et bien entre elle.  Ceci explique par ailleurs le fait que les couples mixtes sud-africains soient quasiment inexistants dans ce pays. Quant aux quartiers très huppés, ils restent la chasse gardée des Blancs, car le revenu moyen du Sud-Africain noir ne lui permet pas d’y vivre.

L’abolition  du “Pass”, laissez-passer qui permettait aux Noirs d’accéder aux quartiers blancs, n’a pas pour autant effacé la conscience de la “ligne” (physique ou imaginaire) qui sépare ces zones blanches des zone noires. Par exemple, à Johannesburg, le Nord “blanc” est séparé de Soweto par une bande minière (mine d’or). Les bidonvilles non plus n’ont pas beaucoup changé. Leur aspect physique et les conditions de vie qui y règnent sont restés similaires, sans oublier que le problème d’approvisionnement en eau potable y est toujours crucial. Ces townships (gigantesques bidonvilles sud-africains ayant une existence légale et planifiée par les architectes de la ségrégation raciale pour cantonner les Noirs) s’étalent toujours à la périphérie des grandes villes riches, car abritant des employés qui chaque jour franchissent la “ligne” pour aller travailler “chez les Blancs”. Ce sont Kayelitsha près du Cap, Mamelodi près de Prétoria et Soweto près de Johannesburg.

– Fracture éducative

Le droit à l’éducation était au cœur de la lutte contre le régime de l’Apartheid. Mais le triste constat est que cette bataille est loin d’être gagnée puisque la majorité noire continue toujours de pâtir injustement d’une éducation de piètre qualité. Le récent cas du Limpopo illustre bien cette inégalité. En effet, à la rentrée de janvier 2012, des écoles du district rural sont restées sans livres scolaires. Le gouvernement a été saisi en justice pour cette affaire et la Haute Cour de Prétoria a conclu le 17 mai [2012] à une violation de la Constitution, qui garantit notamment le droit à une éducation de base. Au cours de cette audience, Florence, la mère dune élève de 6 ans scolarisée dans l’école primaire, a même déclaré qu’il n’y avait pas de manuels ni de “papier” dans la classe de sa fille et « pour compter et faire par exemple 2 x 2 =4, ils utilisent des cailloux qu’ils posent sur la table ». Une autre maman a aussi déclaré que les enfants de la classe de sa fille de 11 ans « se partagent un manuel pour quatre. Parfois elle a des devoirs, mais n’a pas le livre car elle doit le laisser aux autres. Ils habitent loin, alors ce n’est pas évident ».

A la vérité, le cas de Limpopo n’est que la partie visible de l’iceberg, car selon l’association Equal Education, ce problème dure depuis des années et on ne peut quantifier le nombre d’écoles concernées. Les établissements pénalisés sont ceux des zones rurales ou des townships noirs, où les familles n’arrivent déjà pas à s’en sortir. Les fournitures manquent, l’absentéisme des enseignants est élevé, il n’y a pas toujours de toilettes. En d’autres termes, la loi d’éducation Bantoue promulguée en 1953, concernant un programme scolaire “dilué”’ attribué aux  Noirs est toujours prééminente malgré l’abolition de l’Apartheid en Afrique du Sud.

– Accès aux soins biaisé

Depuis 1994, date de la fin de l’Apartheid, plusieurs efforts ont été fournis pour rendre les soins plus accessibles aux Noirs, au nombre desquels on pourra citer la gratuité des soins médicaux pour les femmes enceintes et pour les enfants de moins de 6 ans ainsi que l’ouverture de nouveaux centres médicaux. Malgré ces initiatives il existe encore de fortes inégalités entre les Blancs, riches, couverts par des assurances maladies et ayant accès à des hôpitaux privés et les Noirs, pauvres, ne pouvant s’offrir le luxe d’une assurance complémentaire et dépendant des services de santé public. Non seulement la plupart des hôpitaux  sont privés mais ils sont beaucoup plus regroupés dans les villes, aux abords des plages ou des parcs nationaux que dans les zones rurales qui sont à majorité noire. Ainsi, beaucoup de Noirs ont recours à la médecine traditionnelle. Par ailleurs, le taux élevé de mortalité maternelle a plus que quadruplé ces dix dernières années en Afrique du Sud. Selon Human Rights Watch, ce taux est en effet passé de 150 morts pour 100 000 naissances vivantes en 1998 à 625 en 2007 [2].

– Emploi à deux vitesses

L’Apartheid a la peau dure. Malgré quelques avancés notoires en faveur des Noirs depuis la fin de ce régime, l’écart est encore plus marquant entre Noirs et Blancs dans le domaine de l’emploi. En effet, depuis la fin du régime ségrégationniste, le revenu mensuel moyen des Noirs a augmenté de 37,3 % contre celui des Blancs qui est passe à 83,5 % [3]. Des données qui ont fait dire à Haroon Bhorat, économiste de l’université du Cap, que l’Afrique du Sud est « la société la plus inégalitaire au monde » et, qu’à long terme, ces inégalités sont « aussi une menace à la stabilité ». En Afrique du Sud, les chiffres sont toujours choquants. Les 10 % des Blancs du pays possèdent 90 % des richesses. Du coup, les emplois qui requièrent peu ou pas de qualifications échoient exclusivement aux Noirs : pompistes, serveurs, gardiens, caissiers, vendeurs de magasin, etc.

Cette disparité au niveau de l’emploi se manifeste de la façon la plus flagrante à travers les vendeurs ambulants qui pullulent dans les rues de ce pays qui enregistre pourtant les centres commerciaux les plus grands et les plus luxueux du continent. En 2000, ces vendeurs à la sauvette étaient estimés à 500 000, selon l’organisation internationale du travail (OIT) et à 987 000 en 2007, selon les chiffres officiels sud-africains. De nos jours, ils sont plus d’un million dans tout le pays et dans la quasi-totalité des cas, ils sont Noirs, illettrés et pauvres. Dans ce pays où le chômage touche plus les Noirs avec un taux national de 40 % selon l’OCDE, Jacob Zuma s’était engagé en juin 2009 à créer un demi-million d’emplois avant la fin de cette même année. Rien n’y fit et comme le dit si bien Sthabile Mahlangu, mère de famille et vendeuse de rues : « si on attend que l’ANC crée des emplois, on va mourir de faim ». Ces marchands à la sauvette se sont donc lancés dans ce commerce pour échapper à la pauvreté et au chômage.

– Barrière culturelle

Vingt-et-un (21) ans après l’Apartheid, le Sud-Africain Blanc ne se considère toujours pas [comme un] “Africain”. Mieux, il se sent plus proche de ses souches européennes que du continent africain. Par contre, à ses yeux, le Sud-Africain Noir est bel et bien un “Africain” et il l’appelle tel. L’Apartheid demeure toujours dans les [esprits]. Les Blancs parlent leur langue, “l’Afrikaans”, que les Noirs sud-africains traitent de “langue des Blancs” et dans laquelle ils ne se reconnaissent toujours pas. Pour eux, ce sera volontiers le Xhosa, Zulu, Sotho… La preuve, toutes les insignes très importantes sont écrites en trois langues au minimum : Anglais, Afrikaans, Xhosa, de sorte que chacun se sente au moins concerné par le message pour daigner le lire. Par exemple : « Danger ! /Gevaar ! /Ingozi ! ».

Enfin, le Sud-Africain Blanc [a conservé ses moeurs] constituées de braai [4] réguliers dans son jardin, de koeksister [5] au dessert, de shopping mall et wind-surfing les week-ends, et de parties de cricket à l’école qui jusqu’à ce jour résiste à la déségrégation.

« L’Apartheid […] a laissé des traces profondes dans la société. Notre peuple, même dans 100 ans, n’aura pas oublié ce système conçu pour enrichir les Blancs et oppresser les Noirs. » – Samba Alassane Thiam, militant de la Ligue des jeunes de l’ANC.

  • [1] L’Apartheid qui existe depuis longtemps en Afrique du Sud a été érigée en doctrine d’état en 1948 sous par le Parti National. 
  • [2] Rapport “Stop Making Excuses” de Human Rights Watch sur l’accès aux soins maternels en Afrique du Sud, 8 août 2011.
  • [3] Le rapport Trevor Manuel sur les inégalités, septembre 2009.
  • [4] Barbecue typiquement Afrikaans du fait des épices et des techniques de rôtissage de la viande.
  • [5] Beignets très sucrés typiquement Afrikaans.