Sénégal : le devoir de résistance à Wade

« Pour qu’on ne puisse pas abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. » – Montesquieu, De l’Esprit des lois – 1748

Abdoulaye WadePourquoi résister à Abdoulaye Wade est devenu un devoir moral ?

Au Sénégal, après la validation de la candidature de l’actuel Président Abdoulaye Wade par le Conseil Constitutionnel, la résistance par tous les moyens est devenue un devoir moral.

La candidature de Wade pour un troisième mandat est une violation manifeste de la Constitution, d’abord contre son esprit. En réformant la Constitution en 2001, l’idée de Wade était qu’aucun Président, y compris lui, ne puisse effectuer plus de deux mandats à la tête du pays. Mais puisqu’au pays du « Ma wakhon, wakhet » (1), plus qu’ailleurs, la parole est libre, mieux vaut s’en tenir à l’écriture qui, elle, est serve.

A cet égard, la candidature d’Abdoulaye Wade constitue une violation de la lettre de la Constitution dont l’article 27 stipule que « le mandat (du Président de la République) est renouvelable une seule fois ». Quant à penser que cette disposition adoptée en 2001 sous Wade ne s’appliquerait pas au Président en exercice, l’article 104 est péremptoire : « toutes les dispositions de la présente Constitution lui sont applicables ».

A vrai dire, cette candidature n’est que le dernier avatar d’une manie de manipulation de la Constitution et des lois dont Abdoulaye Wade seul a le génie. Lorsqu’en septembre 2008, il a voulu se débarrasser de Macky Sall, alors Président de l’Assemblée Nationale, il a fait voter un amendement à l’article 62 de la Constitution pour réduire la durée du mandat du président de l’Assemblée Nationale en cours d’exercice de 5 à…1 an…avec effet immédiat. En juin 2011, mesurant (enfin) l’ampleur de son impopularité, il a voulu modifier la constitution pour ramener la majorité pour être élu au premier tour de l’élection présidentielle de 50% à…25%, et même pas des inscrits, mais des seuls votants. N’eut été la détermination du peuple sénégalais porté notamment par le mouvement « Y en a marre », Abdoulaye Wade aurait inscrit à son actif, cette innovation majeure.

Qui plus est, Abdoulaye Wade ne tient qu’en piètre estime le Conseil Constitutionnel dont il dicte la plus petite des mesures. L’invalidation de la candidature de Youssou Ndour, sous le prétexte qu’il n’aurait pas obtenu les 10 000 signatures nécessaires, en est une preuve supplémentaire. Plus que la décision de valider la candidature de Wade, qui, entendons-nous bien, demeure le fond du problème, cette décision reste le symbole d’un Conseil Constitutionnel qui a perdu toute parcelle d’indépendance et dont on ne peut plus attendre qu’elle soit le gardien du respect des libertés de notre peuple.

Face à un Abdoulaye Wade décidé depuis bien longtemps déjà à piétiner la Constitution du Sénégal et face à un Conseil Constitutionnel qui a définitivement renoncé à garantir l’état de droit, la résistance à Wade et au clan qui l’entoure est devenue, plus qu’une opposition partisane, un devoir moral.

Résister à Abdoulaye Wade, oui, mais comment ?

Penser qu’après avoir manipulé à plusieurs reprises la Constitution, corrompu les membres du Conseil Constitutionnel en augmentant leurs salaires de 5 millions de FCFA, avoir qualifié la révolte du peuple de « manifestations d’humeur », ordonner à la police de tirer à balles réelles sur les manifestants, Abdoulaye Wade organisera des élections pour les perdre, est une vue de l’esprit.

La confrontation directe entre le peuple et le régime d’Abdoulaye Wade est la seule forme de résistance qui vaille aujourd’hui. Si les tunisiens, les égyptiens, les libyens hier et les syriens encore aujourd’hui le font face à leurs dirigeants, pourquoi pas les sénégalais ? Bien entendu, nul n’ignore ce que cela a pu coûter à ces peuples, mais leurs aspirations à la liberté et à la dignité sont-elles plus fortes que celles des sénégalais ?

Abdoulaye Wade ne retirera sa candidature et n’organisera des élections libres et transparentes que s’il voit dans le blanc des yeux du peuple sénégalais une détermination plus forte que la sienne.

Le peuple sénégalais à un rendez-vous avec l’histoire. S’il se défausse, il aura non seulement balayer plusieurs décennies de luttes et de conquêtes démocratiques, mais aussi rater l’occasion de s’offrir de meilleures perspectives d’avenir, économiques notamment. La nature du débat politique est en effet tellement vif qu’il élude quelques autres raisons fondamentales pour lesquelles le Sénégal doit tourner la page du régime d’Abdoulaye Wade : le système éducatif s’est détérioré, le chômage a explosé, la captation des ressources par les thuriféraires du régime a atteint un seuil jamais égalé tandis que l’écrasante majorité de la population vit dans une pauvreté affligeante. C’est cela le Sénégal d’Abdoulaye Wade ; c’est cela le Sénégal dont le peuple ne veut plus.

  • « Ma wakhone, wakhet » se traduirait : « Je l’ai dit, maintenant je me dédis ». Abdoulaye Wade, interpellé par des journalistes sur le fait qu’il avait bien précisé que la Constitution ne lui permettait pas de briguer un troisième mandat, a tenu ses propos, devenus désormais le symbole de sa versatilité.