Frantz Fanon : l’homme de la rupture

Frantz FanonII y a cinquante ans, Frantz Fanon s’éteignait dans un hôpital américain. Aujourd’hui, son œuvre pourtant importante et actuelle reste peu diffusée, peu connue, confinée à la clandestinité intellectuelle. Qui étiez-vous donc, Fanon, pour que l’on vous occultât tant ?

Frantz ne nous a pas laissé une “pensée rigoureuse” mais une série d’interpellations qui restent les grandes questions d’aujourd’hui : la première est celle de l’aliénation culturelle ; la seconde celle du rôle de la violence dans la lutte de libération ; enfin, la troisième est celle de l’objectif de la lutte de libération nationale.

Ces différentes interpellations sont contenues dans ses deux principaux ouvrages: Peau noire masques blancs et Les damnés de la terre.

Homme d’une pensée lucide et rebelle, Fanon c’est aussi l’exemple d’un homme qui a su allier avec un rare talent et une grande efficacité, théorie et pratique, discours politique et pratique militante.

FANON, LE CONSÉQUENT

« II faut mettre constamment sa vie en accord avec ses idées. Aucune excuse n’est recevable, sinon on se comporte en immonde salaud ».

Frantz Fanon a vu le jour en Martinique, en 1925, dans une famille relativement aisée, plutôt assimilationniste qu’indépendantiste. Comme beaucoup d’autres jeunes de sa génération, il aurait pu fermer les yeux et rester muet devant la misère et l’oppression de son peuple. Mais voilà, « il y a de ces hommes qui naissent engagés, ils n’ont pas le choix » ; Frantz Fanon était de ceux-là. En 1940, alors qu’il n’a que 16 ans, il pose son premier acte d’engagement important.

L’HUMANISTE

A l’époque, c’est le début de la seconde guerre mondiale, les Antilles (la France ayant été vaincue) sont alors sous administration de l’Amiral Robert, représentant du Maréchal Pétain. « Le régime du pacte colonial inauguré par Colbert, et toujours en vigueur, s’aggrave car il épouse les termes de Gobineau sur l’inégalité des races ».

Des jeunes Martiniquais, ressentant alors dans leur propre chair et âme les morsures du racisme, partent en dissidence et rejoignent les forces alliées anglaises de la Dominique. Fanon est l’un de ces dissidents. II se porte volontaire pour participer à la guerre contre Hitler.

Quand on lui demande ce qu’il va foutre dans cette guerre de Blancs, Fanon répond : « A chaque fois que la liberté est en question, nous sommes concernés, Blancs, Noirs, Jaunes, Kakos. Chaque fois, et en quelques lieu que 1a liberté sera menacée, je m’engagerai ».

Mais voilà, Fanon va subir un choc en découvrant le racisme au sein de “l’armée de la liberté” : « Nous Antillais, servons dans l’Armée Française à titre d’Européens à côté de nos frères africains qui servent à titre d’indigènes. Pour nous distinguer les uns des autres, nous portons le calot, les soldats africains portant la chéchia, mais dans le camp nous vivons ensemble avec les vrais européens, les vrais français, les Blancs. II suffit que nous nous promenions tête nue dans le camp européen pour subir le tutoiement imbécile du caporal ou le coup de pied aux fesses. »

Frantz Fanon, l’humaniste, l’homme qui croit en la fraternité des hommes, est horrifié par ce racisme. II écrit à ses parents : « Chers parents,  Aujourd’hui 12 avril. Un an que j’ai laissé Fort de France. Pourquoi ? Pour défendre un idéal obsolète… Si je ne retournais pas, si vous appreniez un jour ma mort face à l’ennemi, consolez-vous mais ne dites jamais : il est mort pour la belle cause. Dites : Dieu l’a rappelé à lui; car cette fausse idéologie des instituteurs laïques et des politiciens imbéciles ne doit plus nous illuminer. Je me suis trompé. Rien ici, rien ne justifie cette subite décision de me faire le défenseur des intérêts du fermier quand lui-même s’en fout. On nous cache beaucoup de choses… je pars demain, volontaire pour une mission périlleusement. Je sais que j’y resterai. »

Heureusement Frantz ne va pas y rester et, à la fin de la guerre, il rentre sain et sauf en Martinique. Dans son île, Fanon mène une intense activité militante et participe notamment à la campagne du candidat communiste pour la première Législature de la 4éme République, candidat qui n’est autre qu’Aimé Césaire. En 1946, après avoir passé son bac, Fanon obtient une bourse d’études pour Lyon, à titre d’ancien combattant.

LE PSYCHIATRE

A Lyon, il partage son temps entre la lecture de la philosophie, la médecine et la neuropsychiatrie. Le contact permanent avec les travailleurs immigrés de Lyon et la confrontation quotidienne avec le racisme l’amènent  à faire une étude magistrale sur le phénomène de l’intériorisation du regard raciste du colonisateur par le colonisé qui crée chez celui-ci le phénomène de l’aliénation culturelle.

Fanon se propose de soutenir ce travail comme thèse de doctorat. Cette étude, ou plutôt ce livre, Peau noir masques blancs, est refusée (à cause de son contenu subversif) car « ne relevant pas exclusivement de la neuropsychiatrie ».

Fanon poursuit le cours de ses études et les termine en 1951. Son intention alors est d’aller travailler en Afrique avant de rentrer s’installer aux Antilles. Sa demande d’emploi faite à  Senghor étant restée sans réponse, il accepte l’offre d’aller en Algérie en tant que médecin-chef  à la clinique psychiatrique de Blida.

Là, Fanon est confronté à des patients qu’il essaie de guérir par une sorte de thérapie sociale. En quoi consiste cette pratique ? Fanon : « il s’agit d’établir les bases d’une psychanalyse engagée où le monologue mental débouche sur le dialogue social, où la solitude sécurisante du divan de l’analyste prélude à l’affrontement d’un monde à transformer ». Plus simplement, cette pratique consiste à développer chez les malades des formes de vie collective, de démocratie, afin d’ébaucher des formes de sociabilité leur permettant de se réinsérer dans la société.

Après trois ans d’exercice, Fanon tire une conclusion : la guérison des malades passe d’abord par la désaliénation politique nationale. Il quitte la clinique. Dans sa lettre de démission, il explique son geste en ces termes :

« Si la psychiatrie est la technique médicale qui se propose de permettre à l’homme de ne plus être étranger à son environnement, je me dois d’affirmer que l’Arabe, aliéné permanent dans son pays, vit dans un état de dépersonnalisation absolue. Le statut de l’Algérie ? Une déshumanisation systématisée. Or, le pari absurde était de vouloir coûte que coûte fa ire exister quelques valeurs alors que le non-droit, l’inégalité, le meurtre multi quotidien de l’homme étaient érigés en principes législatifs. La structure sociale existant en Algérie s’opposait à toute tentative de remettre l’individu à sa place. »

Le constat établi, Fanon doit alors accorder sa pratique militante à son discours politique. C’est ainsi qu’il rejoint la lutte de libération nationale algérienne.

LE MILITANT

L’engagement de Fanon aux côtés du peuple algérien commence par la formation clandestine des infirmiers pour le maquis, ensuite par l’aide au ravitaillement en armes et en matériel. Ses activités sont vite découvertes, et Fanon est alors expulsé d’Algérie en 1956. II se fixe à Tunis où il collabore à la rédaction d’El Moudjahid et contribue beaucoup á  l’orientation politique du FLN.

En 1958, il écrit un livre L’An V de la Révolution. Il explique son engagement personnel dans la lutte de libération algérienne et décrit le processus de libération mis en route par la décolonisation :  « Avant la rébellion, il y a la vie, le mouvement, l’existence du colon et, en face, l’agonie continue du colonisé. Avant la rébellion, il y a la vérité du colon et le néant du colonisé. Depuis 1954, l’Européen constate qu’une autre vie s’est mise en branle, parallèlement  à la sienne. Dans la société algérienne, semble-t-il, les choses ne se présentent plus comme avant. Chaque Algérien, devant le nouveau système de valeurs introduit par la révolution, est incité à se définir, à prendre position, à choisir. »

La même année, en tant que membre du GPRA, Fanon participe au Congrès Panafricain à Accra. Sa vision de la révolution algérienne se panafricanise : « Les peuples africains sont concrètement engagés dans une lutte globale contre la colonisation, et nous Algériens, ne dissocions pas le combat que nous menons de celui des Rhodésiens et des Kenyans. La solidarité à l’égard de nos frères n’est pas verbale. La solidarité interafricaine doit être une solidarité de fait, une solidarité d’action, une solidarité concrète en hommes, en matériel, en argent ». Joignant l’acte à la parole, Fanon apporte son soutien au mouvement de libération angolais en initiant ses militants aux techniques de lutte de guérilla.

En Août 1960, Fanon rencontre Lumumba avec lequel il se lie d’amitié. Quand celui-ci est assassiné en 1960, Fanon écrit : « Les Africains devront se souvenir de cette leçon. Les événements du Congo doivent nous servir d’exemple. Il n’y aura pas une Afrique qui se bat contre le colonialisme et une Afrique qui tente de s’accommoder avec. »

Atteint de leucémie depuis 1960, Fanon séjourne dans une clinique de Moscou en 1961, puis revient à Tunis. II sollicite alors un poste d’ambassadeur à Cuba qui lui est refusé. Tout en continuant à former des cadres de l’ALN, il rédige son testament politique et idéologique, Les damnés de la terre, un livre qui va marquer des générations de révolutionnaires dans le monde.

Le 6 décembre 1961, Fanon s’éteint dans un hôpital de Washington. Il laisse derrière lui non pas un système idéologique mais une série d’interpellations, õ combien d’actualité encore !

LES INTERPELLATIONS DE FRANTZ FANON

L’aliénation

En 1952, Fanon publie un livre qui est une sorte de décryptage de l’aliénation. Le titre de son ouvrage Peau noire masques blancs exprime l’orientation de ses préoccupations : suivre le cheminement qui fait d’un Noir un “Nègre blanc”.

A partir de ses propres expériences, Fanon veut mettre en évidence, à l’intention du colonisé, les mécanismes psychosociaux qui lui masquent les causes de son oppression et l’aider ainsi à se libérer des complexes dont il est victime par le fait colonial : « Ce travail voudrait être un miroir à infrastructure progressive où  pourrait se retrouver le Noir en voie de désaliénation ».

1) Le cliché racial

Loin d’être une entreprise civilisatrice, nous dit Fanon, la colonisation est avant tout « une gigantesque affaire commerciale », un acte de pillage, donc d’asservissement. Mais « il n’est pas possible d’asservir des hommes sans logiquement les inférioriser de part en part ». D’où la fabrication du racisme « qui n’est que l’explication émotionnelle, affective, quelquefois intellectuelle de cette infériorisation ».

Et ce racisme à une double fonction :

Légitimer l’asservissement des peuples colonisés en présentant la colonisation comme une nécessité historique, morale même, découlant de la présupposé supériorité du Blanc et de la barbarie du Noir. Car dans cet Occident chrétien, il était difficile de justifier par le seul goût d’intérêt et le seul droit du plus armé, l’oppression d’autres populations humaines, d’autres “créatures de Dieu”. Aussi fallut-il faire de l’Afrique « un repaire de sauvages, un pays infesté de superstitions et de fanatisme, voué au mépris, lourd de la malédiction de Dieu, pays d’anthropophages, pays de nègres » qu’il fallait civiliser. Le cliché racial, raciste était né.

Diminuer la volonté de résistance des colonisés en leur faisant voir la cause de leur oppression dans leur propre infériorité, c’est-à-dire en les aliénant culturellement. En effet, « quand on réfléchit aux efforts qui ont été déployés pour réaliser l’aliénation culturelle si caractéristique de l’époque coloniale, on comprend que rien n’a été fait au hasard et que le résultat global recherché par la domination coloniale était bien de convaincre les indigènes que le colonialisme devait les arracher à la nuit. Le résultat consciemment recherché par le colonialisme était d’enfoncer dans la tête des indigènes que le départ du colon signifierait pour eux retour à la barbarie, encanaillement, et  animalisation ».

Pour atteindre cet objectif, les colons ne vont pas lésiner sur les moyens : « l’expropriation, le dépouillement, la razzia, le meurtre objectif vont se doubler d’une mise à sac des schémas culturels » du colonisé.

C’est ainsi qu’on va assister à la destruction des valeurs  et des modalités d’existence du colonisé, à la dévalorisation de son langage, de son habillement, de ses techniques. Tout cela « pour l’amener à confesser l’infériorité de sa culture, à reconnaître l’irrationalité de sa nation et, à l’extrême, le caractère inorganisé et non fini de sa propre structure biologique », afin d’évacuer en lui toute velléité de rébellion.

Mais devant cette agression culturelle, comment va réagir le colonisé ?

2) L’aliénation culturelle

Dans un premier temps, « ayant assisté à la liquidation de ses systèmes de références, à l’écroulement de ses schémas culturels, il ne lui reste plus qu’à reconnaître avec l’occupant que Dieu n’est pas de son côté ».

En effet, l’oppresseur, par le caractère global et effrayant de son autorité, arrive à imposer au colonisé de nouvelles façons de voir singulièrement péjoratives à l’égard de ses formes originelles. Ainsi le Noir, intériorisant le regard dépréciatif porté par le colon sur lui, en vient à souffrir de ne pas être Blanc et à vouloir se lactifier. C’est le phénomène de l’aliénation culturelle.

Les indices du comportement aliéné du colonisé se manifestent tout d’abord dans son rapport avec sa propre culture et avec la société coloniale. Sur le plan culturel, l’aliénation se traduit par l’inhibition, l’intériorisation des valeurs censées fonder la suprématie du colonisateur, notamment la langue : « Parler une langue, c’est assumer une culture, un monde… Le Noir sera d’autant plus Blanc, c’est-à-dire se rapprochera plus du véritable homme qu’il aura fait sienne la langue française ».

3) La libération culturelle

Dans un second temps, sentant qu’il est en train de se perdre, de s’enliser dans la culture du colon, le colonisé fait volte-face et revient vers ses racines. En effet, « pour assurer son salut, pour échapper á la suprématie de la culture blanche, le colonisé sent la nécessité de revenir vers des racines ignorées. Parce qu’il se sent devenir aliéné, le colonisé s’arrache du marais où il risquait de s’enliser et, à corps perdu, il accepte, il décide d’assumer, il confirme” sa culture, il revendique avec fierté son passé anté-colonial ». Cette plongée dans le gouffre du passé – condition de liberté – peut être aussi source de liberté si le colonisé, après s’être écarté « de la grande erreur blanche », n’est pas victime du « grand mirage noir », la négritude.

Tout en reconnaissant la Négritude comme un élément historiquement et psychologiquement nécessaire, Fanon s’en méfie. Pour lui, s’appuyer sur le passé n’a de sens qu’au contact de la réalité actuelle, faute de quoi la culture devient folklore : « Je ne veux pas chanter le passé aux dépens de mon présent et de mon avenir ».

Pour Fanon, l’entreprise de libération culturelle ne saurait s’arrêter à la seule revalorisation d’un patrimoine ancestral car la « situation coloniale arrête dans sa quasi totalité la culture nationale. Il n’y a pas, il ne saurait y avoir de culture nationale, de vie culturelle nationale, d’inventions culturelles ou de transformation culturelle dans le cadre d’une domination coloniale ».

Aussi longtemps qu’un pays n’est pas réellement indépendant, il faut que toute activité culturelle ait un caractère militant car il s’agit avant tout de créer les bases d’une culture nationale : « La culture négro-africaine, c’est autour de la lutte des peuples qu’elle se densifie et non autour des chants, des poèmes ou du folklore. Senghor, qui est également membre de la Société Africaine de Culture… n’a pas craint, lui non plus, de donner l’ordre à sa délégation d’appuyer les thèses françaises sur l’Algérie. L’adhésion à la culture négro-africaine, à l’unité culturelle de l’Afrique, passe d’abord par un soutien inconditionnel à la lutte de libération des peuples. On ne peut pas vouloir le rayonnement de la culture africaine si on ne contribue pas concrètement à l’existence des conditions de cette culture, c’est à dire à la libération du continent… Se battre pour la culture nationale, c’est d’abord se battre pour la libération de la nation, matrice matérielle à partir de laquelle la culture devient possible ».

La lutte contre l’aliénation culturelle est donc intrinsèquement liée à la lutte de libération nationale. Et pour Fanon, le contenu violent de cette lutte n’est pas destructeur mais a un caractère émancipateur.

La violence dans la lutte de libération nationale

C’est dans son livre Les damnés de la terre que Fanon développe sa théorie sur la violence dans le processus de libération nationale. Cette théorie peut se résumer par ces deux phrases : « le colonialisme est la violence à l’état de nature et ne peut s’incliner que devant une plus grande violence ». Tout part de là.

Ce ne sont pas les colonisés qui ont l’initiative de la violence. L’antériorité de la violence appartient aux colons. La violence du colonisé n’est qu’une réponse, une réaction à une violence qu’on lui a fait subir. Cette réaction de violence tend essentiellement à abolir les rapports de domination fondés sur la violence, ainsi que le cadre de l’aliénation. Elle a donc un caractère émancipateur.

Cette violence du colonisé suit un processus en deux étapes : dans un premier temps, elle est spontanée, inorganisée, privée d’une claire vision politique, se tourne contre l’intrus, l’étranger, le colon; dans un second temps, elle s’organise en révolution.

Alors que dans la première phase, la violence joue une fonction socio-psychologique en abolissant la pétrification et l’aliénation psychologique du colonisé lui-même – « au niveau des individus, la violence désintoxique. Elle débarrasse le colonisé du complexe d’infériorité, de ses attitudes contemplatives et désespérées. Elle le rend intrépide et le réhabilite à ses propres yeux ». Dans la seconde, elle révolutionne les structures qui engendrent le comportement aliéné en débouchant sur la décolonisation.

L’objectif de la lutte de libération nationale

A la fin de son livre Les damnés de la terre, Frantz Fanon met en garde le Tiers-Monde contre la tentation d’imiter le développement technologique du monde occidental alors que celui-ci ne prend pas en compte les valeurs humaines : « Quand je cherche l’homme dans la technique et dans le style européen, je vois une succession de négations de l’homme, une avalanche de meurtres ».

II affirme alors la possibilité pour le Tiers-Monde de se développer indépendamment des modèles des nations occidentales : « Nous pouvons tout faire aujourd’hui à condition de ne pas singer l’Europe, à condition de ne pas être obsédés par le désir de rattraper l’Europe ». La voie de la libération, du développement, n’est donc pas dans une course de rattrapage-dépassement de l’Europe mais plutôt dans une rupture avec le schéma, le modèle capitaliste occidental.

Et dans un ultime et poignant message, Fanon appelle le Tiers-Monde à innover, à créer un homme, un monde nouveau : « Si nous voulons que l’humanité avance d’un cran, si nous voulons répondre à l’attente de nos peuples, il faut chercher ailleurs qu’en Europe. Davantage, si nous voulons répondre à l’attente des Européens, il ne faut pas leur renvoyer une image même idéale de leur société et de leur pensée pour lesquelles ils éprouvent épisodiquement une immense nausée. Pour l’Europe, pour nous-mêmes et pour l’humanité, Camarades, il faut faire peau neuve, développer une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf ».

Le refus du miroir aux alouettes qu’est l’Occident capitaliste pour Fanon, découle d’une analyse et d’une expérience lucides au sein de l’Europe mais aussi de la défaillance du mouvement ouvrier européen qui profitait des miettes du colonialisme au lieu de combattre solidairement avec les opprimés des colonies : « Face à tout péril jaune, noir ou de toute autre couleur, il se manifeste une solidarité qui va des grandes banques jusqu’au dernier fonctionnaire syndical. La lutte des classes s’arrête à l’intérieur tandis qu’elle s’aggrave à l’échelle internationale ».

« MON ULTIME PRIERE, Õ MON CORPS, FAIS DE MOI TOUJOURS UN HOMME QUI INTERROGE »

L’ultime prière de Frantz Fanon semble avoir été exaucée : plus quarante ans après sa mort, il est toujours là à nous interroger sur notre aliénation culturelle, sur nos modèles de développement. En effet, dans un monde qui s’uniformise de plus en plus, l’œuvre de Fanon nous interpelle. Dans notre désir de rattraper les pays industrialisés et de nous adapter à leurs valeurs, nous perdons chaque jour de notre personnalité, de notre diversité culturelle, de notre indépendance, nous enregistrons des échecs. Et pourtant, Fanon nous avait mis en garde contre le « développement-rattrapage » et démontré l’absurdité du rêve assimilationniste. Fanon aurait-t-il crié dans le désert ?

  • Bibliographie :
  • Peau noire masques blancs, Ed. du Seuil, 1952.
  • L’An V de la Révolution algérienne, Paris, Maspero, 1959. Réédité en 1966 sous le titre Sociologie d’une Révolution.
  • Pour la Révolution africaine, Paris Maspero, 1964.
  • Les damnées de la Terre, Paris Maspero, 1961.

Remembering Frantz Fanon