Let’s talk about sex

Jeune couple noir

Il y a des mythes urbains qui ont la dent dure et qui semblent transcender les générations. Deux sont particulièrement communs, surtout dans les communautés occidentales, au sujet des Noirs : la première idée reçue est que les hommes noirs sont tous des “étalons” et la deuxième que toutes les femmes noires sont des Jézabel en puissance ne demandant qu’ à satisfaire, avec dextérité, tous les désirs de ces messieurs qui n’en demandent pas mieux d’ailleurs.

Les pistes de danse des boites de nuit ou autres tripots sont un excellent observatoire de ces pseudo-aptitudes sexuelles: voyez ces gentlemen enlacer ces donzelles au son de zouk langoureux, ne laissant aucune chance à la moindre molécule d’air de circuler et se trémoussant d’une manière parfois si explicite que même Don Juan en aurait rougi de gêne! Quant aux dames elles ne sont pas en reste entre les coups de reins  à la Tschala Muana et les déhanchements sensuels à en faire pâlir toutes les danseuses du ventre du Sahel. Que de comportements évocateurs des plaisirs à venir! L’on pourrait dès lors affirmer que tout ce beau monde est parfaitement éduqué sur  les “choses de la vie intime” et cela depuis au moins l’adolescence. Et bien que nenni! Malheureusement!

Dès sa naissance, on inculque à l’enfant Noir des notions qui se révéleront, au cours de son développement, contradictoires. On lui apprend à prendre soin de lui, de son corps, de l’importance de paraître, d’être toujours bien froqué tout en omettant sciemment (?) de lui enseigner les connaissances les plus élémentaires sur la sexualité et les relations intimes. Lorsque par malheur, ou méconnaissance de la bienséance, un jeune étourdi se prend l’envie de poser des questions comme « qui a mis le bébé dans le ventre de maman? » ou « pourquoi moi j’ai un zizi et ma sœur n’en a pas? » les réponses sont en général courtes et sans pédagogie aucune : «Tais-toi! Tu n’as pas honte de parler de bêtises comme ça? ». Rares sont les jeunes qui attendront sagement leurs cours d’éducation sexuelle, généralement “vite et mal délivré” par un professeur gêné d’avoir à enseigner à ces adolescents boutonneux les secrets de la vie. Non, la plupart de ces “hormonaux en ébullition” iront à la chasse aux informations sur ces “bêtises” que les adultes semblent si déterminés à leur cacher. Et les voilà, ces “grandes personnes en devenir”, s’embarquant à la découverte des plaisirs amoureux, avec pour seules notions sur ce grand voyage des histoires imaginées par les copains et/ou les réminiscences de  films pornographiques de série C.

Le résultat des courses n’est pas toujours très glorieux: il y aura ceux qui n’y sont pas “arrivés” et dont la confiance en soi sera surement affectée pendant une longue période; celles qui se retrouvent filles-mères sans trop savoir comment et qui sont propulsées dans le monde adulte sans préparation aucune; et les autres, héritiers de charmantes et diverses MST avec en bonus un grand risque de voir leur fertilité affectée à vie. Ne restera que quelques  bienheureux qui auront miraculeusement échappé au SIDA et/ou à l’Hépatite C*.

Les raisons de cette omerta sont diverses:

– La destruction de la société traditionnelle telle qu’elle existait auparavant: la structure de la société offrait, au cours de divers rites et initiations, l’opportunité aux adolescents de recevoir un enseignement adéquat sur les choses de la vie, et cela par d’autres que leurs parents. Dans certains groupes ethniques les fêtes de générations étaient l’occasion de préparer les jeunes gens à leur future vie d’adulte et de parents potentiels.

– L’importance du respect de la hiérarchie: un dicton Dan dit « toi enfant tu te crois grand au point de regarder sous mon boubou! ». Le respect du géniteur est une des pierres fondamentales de la société noire: si l’enfant en sait autant que le procréateur la crainte ultime est qu’il n’y est plus de respect et de crainte vis-à-vis de l’ancien.

– Les tabous: dans les sociétés africaines, la nudité en général et tout ce qui se relie à l’intimité ne sont pas sujets de conversation. Le mystère de la vie, de la procréation est considéré comme mystique, sacré, secret. Le poids des traditions, de la religion, interdisent aux parents d’exposer leur corps à leurs enfants et limitent ainsi toute communication intergénérationnelle possible à ce sujet. Le corps est perçu autant comme objet sensuel qu’objet fonctionnel. Sa capacité à potentiellement donner et recevoir du plaisir est totalement aliénée. La notion de plaisir est très souvent liée à celle des sentiments intimes or les sentiments ne se discutent pas chez l’homme Noir. Est-ce par pudeur où est-ce des relents de l’ancienne structure africaine dans laquelle les femmes et les hommes vivaient dans des sociétés à part, où chacun pouvait parler librement de ses émotions avec des personnes de même sexe? L’on ne saurait le dire. Dans tous les cas la notion de nudité sur le plan métaphorique est très forte: parler d’intimité c’est s’exposer et cela autant au niveau physique que sentimental, ce qui pour beaucoup peut-être un grand pas à sauter, surtout devant ses enfants.

– L’accélération de la vie moderne: un autre possible un frein à tout désir parental de faire de l’éducation sexuelle de sa descendance; trop d’images, d’informations rendent le choix des mots, du moment même, difficile à faire surtout lorsque les jeunes semblent plus au fait des choses que leurs parents! Certains font donc le choix du silence – ultime stratagème ayant pour but d’étouffer dans l’œuf  tout intérêt pour “la chose” et d’éviter ainsi de donner à leurs adolescents une licence pour un libertinage précoce.

Jeune couple noirIl est bien connu que « les interdits sont fait pour être bravés ». Il est donc indispensable que cette éducation sexuelle soit faite et bien faite, et cela par tous les acteurs de la société: les parents, l’école, le monde politique.

Désacraliser le corps, sans le banaliser, depuis le jeune âge, est la responsabilité des parents. Il existe maintenant plusieurs ouvrages et autres outils éducatifs adaptés aux jeunes enfants pour utiliser les mots adéquats pour parler de ce sujet. Plus tôt on commence mieux cela vaut: l’enfant apprend ainsi très jeune à parler librement de choses qui éveilleront forcément sa curiosité un jour. Des réponses honnêtes et respectueuses lui seront indispensables pour encourager son questionnement.

L’adolescent ne sait pas faire le lien entre l’aspect mécanique de l’acte sexuel et les liens émotionnels. Le rôle parental est primordial au niveau de l’éducation sentimentale et sur la valeur de la personne. L’acte intime n’est pas une chose anodine car il implique l’individu tant sur le plan physique que psychique. Les jeunes, non ou mal informés, peuvent vivre des expériences traumatisantes qui, pour certains, détermineront leur vie sentimentale et sexuelle pendant longtemps.

Le système éducatif devrait pouvoir offrir le même genre d’apport et cela dès la maternelle. Un personnel bien formé et informé ainsi que du matériel éducatif adéquat est nécessaire pour qu’un enseignement de qualité soit délivré, dans le cadre de cours durant lesquels les filles et les garçons seraient séparés.

L’éducation sexuelle ne se fait pas avant les classes du secondaire, ce qui est en général trop tard pour ces adolescents déjà en pleine expérience pubertaire. Encore bien trop de jeunes filles sont obligées d’arrêter leurs études pour aller en congés de maternité. Ces enfants font des enfants qui sont des potentiels poids pour la société, les parents n’ayant pas pu obtenir de qualification adéquate pour subvenir aux besoins de leur progéniture. L’avortement est aussi un fléau sociétal, non négligeable avec des conséquences dramatiques – mutilations, décès – dont aucun chiffre officiel ne rend vraiment compte.

Les groupes religieux ont aussi leur part à jouer: éduquer leur fidèles sur les bienfaits de la connaissance et son effet prophylactique sur la curiosité juvénile ne peut qu’être bénéfique à toute la société.

Une ferme volonté politique de vulgarisation de l’éducation sexuelle à l’école, dans les centres de santé avec un accès gratuit et anonyme aux moyens contraceptifs sont autant de voies d’éduquer une jeunesse en mal d’information et de prévenir des catastrophes sanitaires et sociales.

Se cacher derrière la pudeur et l’esprit puritain pour nier la réalité et le danger que court cette génération en devenir, ne peut plus être à l’ordre du jour. Pendant que certains adultes se veulent “meilleurs danseurs” qu’éducateurs, il y a toute une jeunesse, non éduquée aux choses basiques de la reproduction humaine et de l’intimité du couple qui jouent à la roulette russe avec leur vie, leur avenir, leur santé, leurs émotions et sentiments.

  • Jeanne Faulet-Ekpitini @ Pensées Noires.
  • * Selon un rapport de l’UNICEF, 11% des naissances en Côte d’Ivoire sont de mères adolescentes et seulement 48 % des adolescents savent ce qu’est le VIH. Autant de vies potentiellement hypothéquées.