Wangari Muta Maathai : l’insoumise qui voyait la vie en vert

Wangari Muta Maathai (1940 - 2011)

C’est le Green Belt Movement (ONG d’écologistes qu’elle a fondé) qui a annoncé la triste nouvelle ce 25 Septembre 2011. Wangari Muta Maathai s’est éteinte à l’âge de 71 ans des suites d’un cancer à l’hôpital de Nairobi.

« Planter un arbre, c’est une prise de conscience. Nous ne sommes rien sans notre environnement. » – Wangari M. Maathai

Bien que les Kenyannes l’aient affectueusement surnommée “Mama Miti” (mère des arbres en Swahili), Wangari Maathai n’était pas uniquement une activiste pour la sauvegarde de l’environnement mais également une figure de combat pour les droits de l’homme en général et ceux de la femme africaine particulièrement, comme en témoigne sa propre vie. Elle est décrite comme étant « une militante féministe, pacifiste et écologiste, africaine et occidentale; catholique croyante et révolutionnaire; intellectuelle et très “terrienne, mais aussi progressiste et attachée à ses racines ». Wangari Maathai était tout simplement une femme socialement accomplie, icône de l’émancipation, la vraie, de la femme noire. Retour sur le brillant et douloureux parcours de cette femme d’exception qui demeure incontestablement l’une des africaines les plus influentes de la planète.

FEMME D’EXCEPTION

Rien ne présageait en ce jour du 1er Avril 1940, date de sa naissance, que Wangari Maathai serait la femme Kennyane la plus célèbre du monde et la seule Africaine à obtenir le Prix Nobel de la paix. Issue d’un pays où la femme est marginalisée dans la vie sociale et politique, Wangari Maathai s’est étonnamment distinguée par une carrière hors normes. Appartenant au sexe dit “faible”, de surcroit ainée d’une famille de pauvres fermiers, cette petite paysanne aura constamment à se battre contre le sexe supposé “fort” pour réussir à s’imposer dans une société au sein de laquelle la femme n’est bonne qu’aux tâches ménagères et à l’enfantement. A force de courage et de détermination, Wangari Maathai, également dotée d’une rare intelligence, poursuivra avec assiduité ses études jusqu’à devenir la première professeure d’université au Kenya et la première femme d’Afrique Centrale et de l’Est à obtenir un doctorat. Sa personne portait d’ailleurs la marque de ce signe particulier: le refus total de s’insérer dans le moule de stéréotypes imposé aux femmes par la société africaine.

« Dans mon ethnie, la révolte est naturelle. Je ne suis qu’une Kikuyu typique dans le fond. » – Wangari M. Maathai

Ainsi, son époux avec lequel elle a eu trois enfants, s’est séparé d’elle en 1979 en affirmant au juge le motif qu’elle était « trop éduquée, trop forte, trop têtue, trop difficile à controller, qu’elle avait trop de réussite et qu’elle voulait trop prendre les choses en main ». A vrai dire, cette “insoumise” était de trop dans la société Kenyanne dominée par les hommes et elle incarnait tout le contraire de ce qu’ils attendaient de la personnalité d’une femme. Le juge donna naturellement raison à la partie adverse masculine et Wangari, oubliant peut-être qu’elle vivait dans un milieu où la femme devait regarder faire et se taire, déclara dans la presse que ce juge ne pouvait qu’être imcompétant ou corrompu. Elle fut donc emprisonnée pendant plusieurs jours (visiblement pour ce même motif d’insoumission). Cette force de caractère qu’on lui reprochait a pourtant contribué à faire d’elle une femme d’action au militantisme intrépide.

« Généreuse et persistante, elle a été une championne de la défense de l’environnement, des femmes de l’Afrique et de tous ceux qui se soucient de notre avenir. » – Kofi Annan

FEMME D’ACTION

Wangari Muta MaathaiA force de confrontations incessantes avec la direction de l’université où elle travaillait, Wangari Maathai fut finalement virée de cet établissement. « Comme je n’avais plus rien de spécial à faire, je me suis intéressée aux femmes, puis à l’environnement. Après tout, je suis scientifique à la base. Alors j’ai créé Green Belt » confia t-elle au journal Le Monde en 2001. Soucieuse de la dégradation rapide de la forêt au Kenya, elle lança alors le projet de plantation d’arbres “Harambee pour sauver la terre!” (en Swahili, “harambee” signifie “tirons ensemble”) pendant qu’elle militait activement au sein du Conseil National des Femmes du Kenya. C’est ce projet qui se mua en Green Belt Movement (mouvement ceinture verte) en 1977 et pour marquer la naissance de ce mouvement, Mama Miti planta sept arbres le “jour de la Terre”, en honneur aux femmes activistes de l’environnement. Green Belt Movement a pour objectif de promouvoir le respect des droits de l’Homme, la bonne gouvernance et la démocratie, à travers la protection de l’environnement. Cette ONG se vante d’avoir planté à ce jour 40 millions d’arbres afin d’éviter la désertification des villages et l’érosion des sols, choses qui sont des facteurs d’appauvrissement des populations vivant de la terre.

Wangari Maathai s’est acquise une renommée mondiale lorsqu’à la fin des années 1990, son mouvement s’est opposé à la construction d’une tour de soixante étages dans Uhuru Park, le grand jardin public au centre de Nairobi. A force de pressions, elle parvint à convaincre les bailleurs internationaux à retirer leur subventions. Le projet a fini par être annulé mais cela ne fût pas du goût du président d’alors. Wangari Maathai dût se réfugier en Tanzanie pour sauver sa vie. Ces dernières années, son combat pour la préservation de l’environnement avait dépassé les frontières du Kenya. Elle s’était investie dans la sauvegarde de la forêt du Bassin du Congo en Afrique centrale, deuxième massif forestier tropical au monde après l’Amazonie. De plus, tout en militant pour la biodiversité, Green Belt Movement a créé des milliers d’emplois pour les femmes, améliorant ainsi leur condition dans la société. Car justement on ne peut dissocier l’émancipation de la femme de l’amélioration de ses conditions de vie.

Mama Miti s’est également distinguée au Kenya par ses combats pour les droits de l’homme et la défense de la démocratie. Ces engagements lui ont maintes fois valu, de 1970 à 1980, toutes sortes de harcèlements, de calomnies, de passages à tabac, d’emprisonnements et même des menaces de mort, sous le régime de Daniel Arap Moi. Cependant, cette femme que rien n’intimide a lancé à l’endroit de ses bourreaux: « L’Etat croit qu’en me menaçant et en me frappant, il peut me réduire au silence. Mais j’ai une peau d’éléphant. Et puis, il faut bien que quelqu’un parle haut et fort ». Bien que sa carrière politique fut d’un maigre succès, elle fut néanmoins en tant que figure politique, un symbole très fort pour la femme kenyanne.

FEMME NOBEL

Femme habituée aux distinctions, honneurs et récompenses, Wangari Maathai en a reçu une cinquantaine. Il ne lui manquait plus que le Prix Nobel, cette prestigieuse distinction, pour parfaire sa réputation de femme légendaire avant qu’elle ne puisse tirer sa révérence avec le sentiment que tout était accompli. Ainsi, en 2004, le jury d’Oslo reconnu enfin son combat en ces termes: « La paix sur la Terre dépend de notre capacité à protéger notre environnement ». Ce fut la consécration pour Mama Miti qui reçu le Prix Nobel de la Paix « pour sa contribution en faveur du développement durable, de la démocratie et de la paix ». Elle a justement défini la portée humanitaire de son combat en disant: « La paix, ce n’est pas seulement l’absence de guerre et de coups de fusils. Il peut aussi avoir des guerres silencieuses quand on élimine des espèces vivantes de la planète, quand on empêche les gens de vivre dignement. Ce sont les guerres de demain ».

Femme d’exception, femme d’action et femme Nobel, Wangari Maathai ne nous a pas laissé que des arbres en héritage mais un bel exemple d’émancipation de la femme africaine. Une femme qui ne recule jamais devant les embûches afin d’accomplir sa vision. Une femme qui ne se plie jamais aux exigences des préjugés afin d’écrire courageusement son histoire contre vents et marées. Wangari Maatha n’a t-elle pas d’ailleurs intitulé son autobiographie publiée en 2006 Insoumise: l’histoire d’une Femme?

« Repose en paix, Dr. Wangari Maathai. Une grande femme, source d’inspiration pour de nombreuses femmes en Afrique, une visionnaire magnifique et une incarnation du courage. » – Jakaya Kikwete (President Tanzanien)

  • Marjolaine Goué @ Pensées Noires.