Troy Davis : martyr Noir de la justice Blanche

Troy Davis RIP

Ce jeudi 22 septembre 2011 Troy Davis clamait une dernière fois son innocence aux proches du policier Mark Allen McPhail, tué en 1989 à Savannah, Georgie. Ces derniers étaient venus assister à son exécution, comme cela est de coutume pour les familles des victimes. Cette exécution qui a eu lieu malgré l’intense mobilisation internationale a ravivé le virulent débat de la condition noire aux États-Unis. Débat qui d’ailleurs ne s’est jamais totalement éteint dans cette partie du monde, puisque le racisme contre les Noirs est toujours tapis dans le cœur des Blancs, prêt à ressurgir au moment opportun.

« Je ne suis pas celui qui a tué votre fils, votre père, votre frère, je suis innocent. L’incident qui a eu lieu cette nuit n’est pas ma faute. Je n’avais pas d’arme. » – Troy Davis

Le fait est que le racisme au pays de l’Oncle Sam n’a fait que se muer en différentes formes au fil des années, se justifiant par des lois aussi diverses que saugrenues afin de rendre juste l’injustice et de justifier l’injustifiable.

Le New York Times parle d’une « funeste erreur ». « D’un bout à l’autre des États-Unis, le processus légal de la peine de mort a prouvé son caractère discriminatoire et injuste ».

Aucun miracle ne pouvait encore être possible pour Troy Davis qui clamait en vain son innocence depuis 22 ans et qui pourtant avait déjà bénéficié de quatre reports in extrémis de son exécution grâce à de multiples recours judiciaires évoquant des doutes quant à sa culpabilité pour le meurtre du policier blanc Marc MacPhail. Le fait est que Troy Davis avait la malchance d’être né Noir sur cette terre qu’il appelait naïvement lui aussi “Terre de la liberté” et il devait payer les frais de la couleur de sa peau. Il s’était trouvé de surcroît au mauvais moment, au mauvais endroit en cette nuit funeste du 19 août 1989. Ainsi, la justice américaine a refusé de lui accorder sa grâce et ni Jimmy Carter, ni la mobilisation dans le monde entier, ni Amnesty International, ni l’Union Européenne, ni même le Pape Benoît XVI n’a pu faire fléchir cette redoutable machine judiciaire américaine, car justement au pays de l’Oncle Sam, dura lex sed lex (la loi est dure mais c’est la loi) et  nul n’est au-dessus de la loi. La bataille médiatico-judiciaire pour sauver la vie de Troy Davis n’aboutira donc jamais.

Troy Davis avait été condamné à la peine capitale depuis l’âge de 20 ans sur la base d’un témoignage oculaire et il est bien de noter que ce genre de témoignage devient d’emblée fiable à 100% lorsqu’il s’agit d’inculper un Noir aux États-Unis. La Cour Suprême du New Jersey n’a t-elle pas elle même notamment reconnu un « manque troublant de fiabilité dans les identifications par témoins oculaires » dans une décision unanime rendue publique fin août? Ainsi, après avoir passé plus de quatre heures dans l’anti-chambre de la mort, à attendre la sentence finale de la Cour Suprême, avec l’intraveineuse déjà placé au bras, Troy Davis fut exécuté malgré tout, par injection létale le jeudi 22 septembre à la prison de Jackson, Georgie, en présence de la veuve et des enfants du policier MacPhail. Et pourtant, de sérieux doutes planaient sur sa culpabilité et son dossier n’avait cessé de s’affaiblir. La veuve Joan MacPhail qui se dit être certaine de l’identité du coupable a d’ailleurs manifesté un certain sentiment de satisfaction en disant: « Il [Troy Davis, ndlr] a eu amplement le temps de prouver son innocence, et il n’est pas innocent » bien que l’arme du crime n’ait jamais été retrouvée et qu’aucune empreinte digitale ou que l’ADN n’ait été relevé. Pire: sept témoins sur neuf étaient revenus sur leurs déclarations qui incriminaient l’accusé lors du procès. Certains ont même expliqué que c’était la police qui, à l’époque, avait fait pression sur eux pour désigner Troy Davis comme le meurtrier. Tout laissait vraiment à croire que la justice blanche s’était véritablement acharnée sur ce martyr Noir. De toute façon, un Noir peut être condamné à la place d’un autre Noir ou d’un Blanc, pourvu qu’au finish ce soit un Noir de plus qui soit exécuté.

Le Huffington Post: « C’est le genre de dossier qui fait douter même les gens qui, d’ordinaire, soutiennent la peine de mort ».

Lynching, deep south, United StatesA y penser sérieusement, pouvait-on attendre mieux du Deep South? Ce Sud profond esclavagiste des États-Unis qui a écrit son histoire avant et après l’esclavage avec le sang des Noirs exécutés en public, scènes pendant lesquelles les participants manifestaient leur joie et photographiaient les victimes en guise de souvenir? La réalité est qu’à l’époque de la loi du Lynch, (1865-1950) les Noirs soupçonnés d’avoir violé les lois instaurées par la suprématie blanche étaient battus à mort, brulés vifs, pendus ou lynchés sur la base d’un simple témoignage d’une seule personne blanche. La justice était populaire et incarnait la population majoritaire c’est-à-dire l’homme blanc. En 2011, seuls les temps ont changé mais la justice unilatérale à l’Oncle Sam, elle, est demeurée la même. L’inculpation sur la base du témoignage occulaire d’une seule personne perdure. Et les couloirs de la mort (une nécessité qui devait cadrer avec la modernité) ont juste remplacé les vastes campagnes brousailleuses du Sud américain où les assassinats des Noirs étaient commis, souvent en public et leurs corps abandonnés.

Par ailleurs, l’exécution de Troy Davis s’est produite au moment même où un autre meurtre raciste continue de provoquer une onde d’indignation aux États-Unis. En effet, le 26 Juin 2011, un certain James Craig Anderson agé de 49 ans, garagiste et sans histoire fut assassiné à Jackson dans le Mississippi par un groupe d’adolescents blancs en quête d’un Noir, n’importe lequel, car ils voulaient juste “casser du nègre”. Il ont donc pris pour cible James Anderson, le premier nègre qu’ils avaient rencontré au hasard sur le chemin, dans le parking d’un motel; ils l’ont racketté, et l’ont ensuite roué de coups en criant « White Power! » (« Le pouvoir aux Blancs! », ndlr). Deryl Dedmon (notez au passage l’ironie de l’assonance de “Deryl” avec “Devil”, c’eaqt-à-dire “diable” en anglais, et celle de “Dedmon” avec “Démon”), le chef de la bande âgé de 18 ans décide alors de lui porter le coup fatal. Il remonte dans sa voiture et roule en marche arrière sur le garagiste qui essayait d’avancer en titubant. James Craig Anderson est mort sur le coup. Depuis son portable, Deryl Dedmon a écrit fièrement à ses autres amis, qui eux avaient déjà pris la fuite: « I ran that nigger over » [« j’ai écrasé ce nègre », ndlr]. La caméra de surveillance du motel ayant filmé toute la scène, les preuves sont restées indéniables. D’ailleurs, Deryl Dedmon a immédiatement reconnu les faits, alors qu’il était en garde à vue et a même dit en souriant ne pas regretter son acte. Cet adolescent sera t-il condamné à la peine capitale et exécuté sans aucune grâce de la justice pour homicide volontaire d’un nègre? En effet, les esprits curieux sont impatients de le savoir… Ce sinistre événement n’a pas été très médiatisé. Quoi de plus normal, puisqu’il s’agit juste d’un fait divers qui d’ailleurs a été classé comme tel dans les colonnes de la plupart des journaux américains. Après tout, ce n’est qu’un nègre de plus qui a été assassiné, nul besoin d’en faire tout une histoire. Et d’ailleurs, il s’agissait juste d’une parenthèse qu’il a lieu de refermer à présent.

Le Huffington Post, cite l’écrivain américain Kevin Powell: « Nous sommes une nation œil pour œil, dent pour dent. Nous sommes entraînés dans une spirale qui nous conduit à exécuter aujourd’hui une personne dont on découvrira peut-être demain qu’elle est innocente ».

Gary GrahamPar contre, le cas de Gary Graham, un autre noir américain, exécuté par injection létale le 23 juin 2000 au Texas, avait sucité un déferlement médiatique semblable à celui de Troy Davis. Gary Graham avait été accusé le 13 mai 1981 alors qu’il n’avait que 17 ans, du meurtre de Bobby Lambert un homme de race blanche. Il avait été inculpé après avoir été identifié par un témoin oculaire du crime, Bernadine Skillern. Elle l’avait identifié de loin , elle qui pourtant avait une vue déficiente. Elle était dans une voiture, il y avait de surcroît des arbres qui lui cachaient partiellement la vue. Somme toute, Gary Graham fut exécuté sur la seule foi de ce témoignage, et ce malgré la mobilisation du monde entier. Et fait important, il avait été jugé par un jury composé de onze (11) Blancs et d’un (1) Noir. Au moment de son transfert à la salle d’exécution Gary Graham s’est débattu, car il avait juré vouloir se battre jusqu’au bout, pour protester contre l’injustice de son exécution. Les gardes l’ont battu. Les marques devaient être conséquentes, car il a été exécuté sous un drap blanc dont seuls émergeaient sa tête et l’avant-bras dans lequel on lui a fait sa perfusion létale… Il était ensanglanté. Peu avant sa mort, il avait déclaré pour la dernière fois: « Je voudrais dire que je n’ai pas tué Bobby Lambert. Que je suis un innocent homme Noir qui va se faire assassiner. C’est un lynchage qui va se passer en Amérique ce soir. C’est une évidence qu’aucune Cour des États-Unis n’a jamais voulu savoir. Ce qui se passe ici est un outrage. Tous les pays civilisés voient que ce qui se passe ici est mauvais ».

Martin Luther King l’a si bien dit, « Etre un Noir en Amérique, c’est espérer contre toute espérance ». Que ce soit pour Troy Davis, Gary Graham ou pour toutes ces centaines de Noirs anonymes qui croupissent injustement dans les couloirs de la mort, le combat demeure le même. Espérer contre toute espérance en une justice qui serait enfin juste (c’est le moins qu’on puisse dire) en la faveur des Noirs. Troy Davis est ainsi devenu le symbole de la lutte contre la peine capitale aux États-Unis. La mort n’emportera pas totalement cette icone car chaque Noir est un (potentiel) Troy Davis. « I am Troy Davis », comme on pouvait le lire sur de nombreuses affiches et tee-shirt lors des manifestations contre son exécution. En effet, ce dernier a déclaré que son combat long de 22 ans dans les couloirs de la mort est pour tous les Troy Davis avant lui et tous ceux qui viendront après lui. Que son exécution soit le camouflage d’une grossière erreur judiciaire ou l’archétype de la discrimination raciale aux Etats-Unis, son cas devrait interpeller tous les Noirs en général et les Afro-américains en particulier. Il leur convient donc de perpétuer cette lutte! Afin que la justice pour les Noirs soit réalité, et que plus jamais ils ne se retrouvent face à leurs bourreaux, à l’heure de leur mort programmée, réduits à ces simples mots: « A ceux qui vont m’ôter la vie, que Dieu ait pitié de vos âmes. Et que Dieu bénisse vos âmes », paroles pronocées par Troy Davis juste avant de recevoir la dose mortelle.

USA Today rapporte les propos de Benjamin Jealous, président du NAACP: « Dans la mort, il continuera à vivre comme le rappel d’un système judiciaire en morceaux, qui tue un homme innocent pendant que le meurtrier circule librement… »