Ces malheureux au pouvoir

Guillaume Soro, Ahoussou Jeannot, Gon Coulibaly, Hamed Bakayoko

Pauvre ami, notre monde est peuplé d’êtres indignes, aux apparences trompeuses, donneurs de leçons impénitents, hâbleurs. A les en croire, ils sont les seuls à être au-dessus de la mêlée, portant vestes et cravates acquis au détriment des structures que l’Etat leur a donné mission de développer.

Observe-les, dans les assemblées, toujours la flatterie à la bouche pour faire oublier leur incompétence; apprenant leurs leçons de choses quotidiennes pour épater l’entourage et camoufler de la sorte leur incapacité. Tout changement susceptible de pouvoir faire basculer les sièges sur lesquels ils sont vissés avec la ferme intention de ne jamais s’en faire éjecter les conduits à des actes de reptation dégradante; proposant au nouveau venu des services extras professionnels. Ils écœurent par l’acharnement à se rendre incontournable, mais ils n’en ont cure.

Observe-les, ils ont le verbe haut, la blague aux lèvres pour faire diversion et attirer le regard de ceux qui ne les reconnaitraient pas. Ils paniquent lorsqu’ils décèlent chez autrui une parcelle d’intelligence; ils s’agitent comme un beau diable dans un bénitier pour revenir à un niveau qui n’est pas le leur et qui ne leur sied nullement, habitués qu’ils sont aux bas étages.

Observe-les, ils sont les plus grands pourfendeurs des maux de la société, oubliant qu’ils en sont les prédateurs. J’ai tant à débiter sur eux que je ne parviens plus à maitriser mes pensées. Souffre cependant que je continue encore un peu pour t’édifier sur cette race de charognes aux tares multiples et multiformes.

Observe-les, tu les verras dans la gestion quotidienne des biens de l’Etat. Aucun acte, je dis bien aucun acte n’est posé pour le bien des services dont ils ont la charge. Leur intelligence phosphore dans un sens, un seul: comment se faire le plus d’argent possible le plus vite possible. Calfeutrés dans leurs bureaux, ils épient les éventuels curieux et ourdissent des complots en vue de se défaire des empêcheurs de tourner en rond et de détourner en paix.

Observe-les, le premier acte qu’ils posent lorsqu’ils bénéficient d’une promotion, c’est d’imaginer comment avec des prête-noms, quand ce n’est pas l’épouse, ils vont créer des entreprises pour passer des marchés de gré à gré qu’ils s’empressent de payer avant même la réalisation des travaux pour lesquels le marché a été passé.

Lorsque parfois, leur jeu est découvert, ils changent de stratégie, ils vont du marabout à l’achat des consciences et à la complicité. Etant donné que la quasi-totalité de la société est gangrenée, ils se vautrent à longueur de journée dans les miasmes de la magouille, se tenant les uns les autres, tous complices dans la prédation et prompts à crier haro sur le baudet. Scandale! Scandale! Scandale!

Observe-les et méfie-toi. Ne les laisse pas toucher à ton âme. Qu’ils te prennent ton titre, qu’ils te prennent tes primes, qu’ils te prennent tes bureaux, mais ne leur permets pas de s’attaquer à ton “intrinsèque”! C’est ce que tu as de propre. Ne le laisse pas flétrir, ni fléchir. Mène le bon combat pour pouvoir les regarder droit dans les yeux et dire “merde” à qui tu veux et quand tu veux.

J’ai tellement pitié quand je les vois arborer le manteau de la respectabilité, roucoulant de bonheur pour un titre dont ils ne peuvent plus se départir au point de refuser de céder la place à leurs successeurs. Ces titres deviennent une chasse gardée qu’ils ne consentent à partager qu’avec népotisme, opérant des choix qui leur permettent de poursuivre la sucée en toute impunité. Il s’agit de ne pas mettre tout le monde dans la combine, mais seulement des personnes triées sur le volet et de même appartenance ethnique ou confessionnelle. Les misérables! Les voleurs! Les canailles!

Observe-les à tous les niveaux, il suffit que le titre de directeur, chef de service ou de bureau leur soit attribué pour qu’immédiatement la métamorphose s’opère. C’est un régal de les étudier: la démarche diffère, on lui donne plus de détermination, la détermination d’un chef, tiens.

Ensuite, il faut parler plus fort dans les couloirs pour signaler que le chef est là. On interpelle sur un ton plein de condescendance, il faut être paternaliste; on exige qu’un agent vous porte le sac à défaut de vous ouvrir la portière; on se cale dans la voiture de service qui devient celle de la fonction; on épie les collaborateurs afin de déceler et contrer toute velléité susceptible de mettre du grain dans la machine.

Observe-les et tu verras qu’ils font de la rétention systématique d’informations utiles au fonctionnement du service. Ils ne peuvent pas comprendre que la force d’un chef c’est de travailler en équipe lorsque l’on a rien à cacher.

Pour ce qui est de la gestion financière, ils se feront étriper plutôt que de la faire au grand jour. Mais tu les entendras dire qu’ils ne sont au courant de rien, qu’ils n’ont pas été consultés, que tout se décide par-dessus leur tête, qu’ils ne connaissent pas tel fournisseur, tel entrepreneur. Les menteurs! Les vautours! Les hypocrites.

Que ce tableau noir n’effarouche pas ta candeur. Bien au contraire, la mise à nue de cet atavisme ivoirien voulu par ses dirigeants, toujours dans l’objectif de jouir de l’impunité de leurs actes, devrait t’armer pour le combat contre le suivisme, l’enrichissement illicite et l’injustice.

Pauvre ami, quelle sue soit ta mésaventure, elle te grandit et nous redonne espoir. Je me réjouis de savoir qu’il existe encore des êtres purs qui refusent de se faire complices de sangsues voraces et corrupteurs, racaille nomade s’agitant dans le sens du vent, humant la puanteur des sépulcres, blanchis et à cols blancs auxquels ils voudraient s’amarrer pour grossir le nombre des assassins. Ils me répugnent et m’apitoient à la fois. Les malheureux.

Permets que je marque un arrêt, ils m’essoufflent et m’étranglent tant j’ai la nausée.

  • Texte : Gervais B. Édition : Ousmane Fall @ Pensées Noires.