Jeunesse ivoirienne et réussite sociale

Jeunesse ivoirienne

Il est de plus en plus difficile pour un jeune de se faire sa place dans la société ivoirienne. Au fil des crises politico-socio-économiques, les opportunités de se positionner professionnellement se sont raréfiées. Et la réussite sociale qui est le rêve, le but ultime de tout jeune ayant déjà passé la moitié de son espérance de vie à faire des études, tend à devenir une gageure. Or depuis les premiers pas de l’enfant jusqu’à son âge adulte, le désir le plus ardent d’un parent est de voir sa progéniture gravir les marches de la réussite sociale.

Mais au fait… que faut-il entendre par réussite sociale ?

De façon générale, on parle de réussite sociale pour signifier cet état d’accomplissement qui intervient à l’issue d’un processus de création de richesse ; après avoir mené à bien un projet de vie où la réussite arrive pour sa propre satisfaction ou celle de sa famille. En effet, on parle généralement de réussite sociale par rapport à un individu qui par son travail s’est élevé dans la société, jouit d’une certaine respectabilité, et dans certains cas d’une influence sociale qui lui offre de se distinguer de la masse populaire. Il est essentiellement question d’un aboutissement à un état de plénitude matérielle et existentielle.  Pourquoi donc focaliser sur les moyens plutôt que sur le but ?

De la réussite normative, au rêve américain galvaudé

La définition que nous venons de donner de la réussite sociale nous suggère l’effort. Le Travail !!! « Travaillez, prenez de la peine, c’est le fond qui manque le moins ». Nous enseignait La Fontaine (1). Si ces fables ont meublé la scolarité de bien d’entre nous, il est apparu un nouveau style de réussite sociale qui nie le processus itératif par lequel l’on accède au but…la morale ayant abandonné les esprits. La mutation sociale qui s’est opérée au fil des ans en Côte d’Ivoire, avec la crise de l’école, la déchéance des modèles, la perte des repères et la déliquescence sociale a laissé place à une nouvelle forme de réussite sociale. Désormais, plus besoin de faire de longues études, ni de se casser le dos. Il y a des alternatives payantes à très court termes. Il n’y a qu’a faire son choix : pour les messieurs, ce sera brouteur (2)… braqueur (3)… keneur (4). Pour nos jeunes sœurs, elles pourront faire le choix entre devenir maitresse ou vendre de façon éhontée leurs charmes au plus offrant. La valeur travail à fuit les esprits. Tous les chemins mènent à Rome, dit-on. Seul compte le but !!! La fin justifie les moyens. Désormais, Il faut être pragmatique, savoir s’adapter. C’est ce que nous faisait savoir le doyen il n’y a pas longtemps.

Jeunesse ivoirienneD’un modèle normatif, avec des codes de conduite et une morale garante de la respectabilité de l’individu qui arrive à s’élever au dessus de la mêlée, il règne aujourd’hui une absence de valeurs. Et cela au nom de la réussite sociale ;  non pas de ses aspects nobles puisque le chemin parcouru serait un enseignement de la vie, mais plutôt de son côté clinquant. Le modèle américain du self-made-man est plaqué de travers, avec en fond toutes sortes de malversations et d’accointances dans les entreprises les plus répréhensibles qui soient. Dans ces conditions, il devient difficile de faire comprendre à un jeune que dans la vie, on progresse, et ce n’est pas le contraire. Au quel cas la chute risque d’être brutale. Les récents modèles du couper décaler n’ont fait qu’accentuer la tendance. La norme est aujourd’hui à l’outrance, à l’extravagance, et à la débauche.

Il est impératif que dans cette Côte d’Ivoire qui essaie de retrouver ses marques, il y ait une reconquête des valeurs qui fondent l’ascension sociale. Le travail doit revenir au centre des préoccupations. Et pour cela, dans un contexte politico-socio-économique sinistré, il est plus urgent de soutenir sans réserve l’entreprenariat des jeunes pour les détourner des mauvais exemples. La société y gagnerait par la responsabilisation de la jeunesse, l’apprentissage de l’effort, la construction et la promotion de modèles de réussite sociale par le travail. La réussite doit pouvoir s’apprécier par le chemin parcouru. Ce qui est un gage de sérieux et de solidité de la personne pour la suite. Parce qu’une fois la richesse accumulée et l’influence acquise, la réussite sociale se gère.

Le rôle de l’Etat

Nombreux sont les parents qui ont cru préparer leurs enfants à la réussite sociale, en se limitant à leur payer une scolarité, sans prendre la peine de les initier aux “choses de la vie”. Alors qu’il ne leur était offert que le moyen de s’instruire, la part des jeunes diplômés qui aujourd’hui subit le chômage ne fait qu’augmenter. Cette jeunesse souffre en réalité d’un manque de préparation à l’insertion professionnelle.  L’instruction ne fait pas tout !!! Elle prépare certes à faire de bons citoyens, mais ne prépare pas à s’insérer dans le tissu économique. Entreprendre demeure le moyen par excellence de s’affirmer professionnellement et socialement lorsque l’Etat n’est plus le principal pourvoyeur d’emploi, et que la mauvaise conjoncture économique oblige les entreprises existantes à réduire leurs effectifs et à contracter leurs activités. Dans un tel climat des affaires, les secteurs d’activités délaissés par certaines entreprises peuvent être récupérés par des jeunes compétents, bien formés, qui ont la volonté de réussir par le travail, et qui bénéficient d’un soutien des pouvoirs publics. En les soutenant, les bénéfices se feront ressentir à un double niveau.

1/ D’abord à un niveau sociologique, avec une décrispation progressive des esprits inquiets de la situation de l’emploi, et le détournement d’une partie de la jeunesse sujette du désœuvrement et du vice. Ce qui peut avoir le mérite de créer un effet d’entraînement au sein des plus sceptiques quant à la possibilité de réussir socialement par le travail. La paix sociale est un bien inestimable pour un gouvernant. L’entreprenariat des jeunes est un moyen de faire baisser les tensions sociales, et de d’affranchir la jeunesse ivoirienne de l’idée de gagner sa pitance par la politique.

Jeunesse ivoirienne2/ le développement d’un tissu d’entrepreneurs locaux soutenus par les pouvoir publics évite que ces opérateurs économiques évoluent dans l’informel. Il y a donc possibilité de faire entrer de l’argent dans les caisses de l’Etat par les taxes qui seront payées par ces entrepreneurs. D’une situation de contribution nulle, on passerait à une situation de contribution positive d’une jeunesse qui, bien qu’ayant fait de bonnes études ne trouve pas à s’insérer dans le tissu économique.

Il faut tout de même reconnaitre que l’une des causes du détournement des voies légales et nobles d’enrichissement demeure la pression familiale et sociale. Cette société qui implicitement définit les conditions de la respectabilité de l’individu par sa capacité contributive. C’est ainsi que le plus érudit de tous peut très bien souffrir d’un manque de respectabilité, à la différence de celui qui aura trouvé le moyen, honorable ou pas, de s’offrir une vie plus opulente.

Si l’école ne suffit plus à réussir une entrée dans la vie active, la débauche, le vice et les malversations ne sont pas non plus les voies appropriées pour se garantir une réussite sociale. A cet effet, un proverbe africain nous enseigne qu’il vaut mieux suivre le bon chemin en boitant que de suivre le mauvais chemin d’un pas ferme. C’est tout un enseignement !

  • Maurice Koffi @ Pensées Noires.
  • (1) “Le riche laboureur et ses enfants” (poème) de Jean de La Fontaine
  • (2) Terme issu de l’argot ivoirien désignant celui qui gagne sa vie par des actes de malversations financières, et qui généralement affiche fière allure en roulant carrosse
  • (3) Bandit armé qui gagne sa vie en perpétrant des attaques à mains armées
  • (4) Personne qui vit de transactions occasionnelles, toujours en quête de réalisation d’une marge sur la moindre transaction commerciale