Pour une alternance générationnelle en Afrique

Abdoulaye Wade, Aziz Bouteiflika, Alpha Condé et Paul BiyaA Deauvillle lors des sommets du G8 et du G20, Nicolas Sarkozy a convié quelques Chefs d’Etats africains, d’aucuns pour saluer leur accession au pouvoir en dépit de circonstances souvent très [controversées] (Alassane Ouattara, Alpha Condé, Mahamadou Issoufou), d’autres pour leur engagement en faveur du NEPAD (Abdoulaye Wade, Abdelaziz Bouteflika notamment). Ces catégories de dirigeants représentent les deux versants d’une Afrique nouvelle : l’alternance démocratique et la vision économique fondée sur des programmes solides. L’ironie veut cependant que ces deux visions soient incarnées par des chefs d’Etat particulièrement âgés et presqu’en fin de vie pour certains : Alassane Ouattara a 69 ans, Alpha Condé 73 ans, Bouteflika 74 ans et Abdoulaye Wade officiellement 86 ans ! Seul Mahamadou Issoufou fait office d’exception avec ses 59 ans.

En face, le G8 enregistre des chiffres aux antipodes de ceux de l’Afrique. La moyenne d’âge des 8 Chefs d’Etat et de gouvernement des pays les plus puissants est de 55 ans. Il aurait d’ailleurs pu être plus faible si l’Italie n’était dirigée par un certain Silvio Berlusconi. Du haut de ses 75 ans, le Président du Conseil Italien fait office d’exception là où en Afrique il passerait presque pour un petit joueur… Entre la moyenne d’âge des Chefs d’Etat africains conviés à Deauville et celle des dirigeants des pays les plus puissants de la planète, il y a presque une génération !

Les présidents Africains présents à Deauville ne sont pas des boucs émissaires, pas plus qu’ils ne constituent des éléments superficiels d’une argumentation démagogique. Ils sont tout simplement à l’image de la classe politique africaine et de nos Etats dirigés par des personnes du 3ème, voire du 4ème âge. L’Afrique est indéniablement le continent dans lequel la moyenne d’âge des Chefs d’Etat est de loin la plus élevée. Dans un article intitulé « Mais où sont passées les oppositions ? », [nous] avons déjà mis en exergue les dangers d’une situation dans laquelle la population la plus jeune de la planète se trouve dirigée par les Chefs d’Etats les plus vieux. Peut-on encore incarner les aspirations de la jeunesse algérienne ou sénégalaise lorsqu’on a 73 ans comme Bouteflika ou 86 ans comme Abdoulaye Wade ?

Le mal est même plus profond dans la mesure où il gangrène la quasi-totalité des partis politiques africains, y compris ceux des oppositions. On en vient alors, quand alternance démocratique il y a, à remplacer des Chefs d’Etat mourants par de vieux opposants. L’alternance démocratique ne suffit pas ; il faut qu’elle aille de pair avec une alternance générationnelle. Si en effet la démocratie est le pouvoir du peuple, reste à savoir d’où vient le pouvoir et ce qu’est un peuple. Pour désigner le peuple, les Grecs usaient de trois termes : “laos” ou le peuple en tant que masse d’hommes, “ethnos” ou le peuple formé de personnes de même origine, “demos” où le peuple habitant un territoire précis. La démocratie serait dont le pouvoir de ce troisième peuple. Or l’Afrique est aujourd’hui habitée par 450 millions de personnes âgées de moins de 15 ans et environ 850 millions âgés de moins de 60 ans, constituant ainsi près de 85% de sa population. Nos septuagénaires et octogénaires doivent tout simplement laisser la place aux quadra et quinquagénaires. Ou plutôt, ces derniers doivent prendre la place des premiers cités.

A cet égard, le renouvellement des structures politiques constitue un véritable enjeu pour l’Afrique.

Les différents mouvements de protestations qui secouent présentement le continent ont montré une extraordinaire aptitude de la jeunesse africaine à se passer des structures politiques classiques. Est-ce d’ailleurs proprement africain en ces temps où l’Europe commence à être gagnée par le mouvement « Indignados » impulsé par la jeunesse espagnole? Mais en Europe, au moins, les partis politiques restent encore assis sur des socles idéologiques solides là où en Afrique le lien politique a été jusque là très ténu. Que la jeunesse africaine se mobilise (enfin !) et décide de sortir de sa torpeur est en soi une excellente nouvelle pour la marche de nos peuples. Mais cet état de fait devrait inquiéter les partis politiques qui sont tout simplement en train d’être marginalisés par les profonds bouleversements démographiques et sociaux en cours.

Pour relever le défi qui leur est lancé, les partis politiques doivent s’atteler à promouvoir de jeunes leaders auxquels la population pourra s’identifier plus aisément. Ceux-ci ont d’ailleurs une capacité de mobilisation importante et une plus grande aptitude à descendre dans la rue et à prendre part aux mouvements de protestions aux côtés de leur peuple.

Il sera aussi nécessaire, face à une démystification totale du discours politique, de mener une politique de l’action et non plus seulement du verbe. Cela devrait constituer une préoccupation aussi bien pour les partis d’opposition qu’a fortiori ceux au pouvoir. Il faudrait d’ailleurs que l’on cesse de cantonner la politique au pouvoir national. Ceux qui dirigent les collectivités locales (mairies, communes et communautés rurales notamment) doivent, par des actes concrets, redonner à la jeunesse le goût de la politique. L’enjeu est aussi de faire de la jeunesse une priorité du développement aussi bien local, national que continental.

Les partis politiques africains doivent donc relever le challenge de la (re)conquête de la jeunesse. Mais la jeunesse aurait aussi tort de croire que, pour réaliser ses aspirations économiques et sociales, elle peut faire abstraction des structures politiques.