Afrique : sortir de la dépendance à l’aide

Dépendance à l'aide

La logique de l’aide internationale a suivi les enseignements théoriques des premiers modèles économiques de développement dans lesquels la mécanique développementale devait être initiée par l’injection d’un “quantum d’investissement”. Pourtant, après trois générations d’aide publique au développement [nous ne parlons pas ici de l’aide humanitaire d’urgence ], le bilan de cette dernière n’est pas glorieux, comme ont pu le rappeler des auteurs comme William Easterly ou Dambisa Moyo. En Afrique, depuis les indépendances, ce seraient plus de 500 milliards de dollars d’aide qui n’ont pratiquement rien donné, ou ont peut-être même empêché le développement.

La dépendance à l’aide publique au développement n’est clairement pas la voie vers un développement pérenne. Ce dont les pays en développement ont besoin est l’instauration d’un cadre institutionnel favorisant l’état de droit, de manière à réduire l’incertitude des acteurs économiques, et visant à améliorer le climat des affaires par la simplification des procédures et la baisse des coûts d’enregistrement divers, ainsi qu’une meilleure définition et protection des droits de propriété. Le potentiel entrepreneurial africain s’exprime sur chaque marché sur le bord des routes du continent. Il est malheureusement étouffé, rejeté dans l’informel, par des procédures bureaucratiques iniques. Or, l’aide internationale a traditionnellement constitué un facteur allant à l’encontre de l’instauration d’un état de droit et d’un climat des affaires favorable.

Elle a pour premier défaut de poser les mauvaises incitations, et ce, pour de nombreux acteurs qui gravitent autour.

D’abord, les multiples bureaucraties de l’aide, qui manquent d’indicateurs de performance et de mécanismes de retour d’information, ne sont pas tenues pour responsables des résultats de leurs actions, organisées avec de l’argent public. Au-delà des problèmes de coordination que cela pose, comme toute bureaucratie, elles existent en maximisant la taille de leur budget : le « je dépense donc je suis » en somme, en se concentrant si possible sur des projets “visibles” voire inatteignables (ce qui permet de justifier toujours plus). Leurs employés ont donc intérêt à maintenir la dépendance des pays du Sud. Et en cas d’échec, la réponse est à coup sûr un appel à davantage d’aide, et non à une remise en question du modèle…

Ensuite, les pays donateurs ne donnent pas par pur altruisme : ils avancent leurs intérêts stratégiques, mais aussi économiques. L’aide liée implique par exemple que le récipiendaire achète en contrepartie au donateur, à un prix généralement plus élevé que le marché. Ce mécanisme empêche les pays “aidés” de profiter des bienfaits de la concurrence internationale. Quand l’aide alimentaire y est par ailleurs déversée, les grands gagnants sont les producteurs du Nord qui sont en réalité doublement protégés (par le protectionnisme et par ‘”l’élimination”, à travers le mécanisme de l’aide, des produits excédentaires risquant de faire baisser les prix sur leurs marchés) au détriment des producteurs du Sud. Car, au passage, l’aide permet de justifier ce protectionnisme du Nord et donc le fait d’empêcher le développement des marchés de producteurs au Sud, qui représenteraient une rude concurrence aux lobbies agricoles européens ou américains.

L’aide liée a eu pour effet pervers non seulement de bien souvent tuer la production locale, mais aussi, par le biais de la dépendance forcée à certains fournisseurs extra-africains, de ralentir le processus d’intégration économique de l’Afrique, par absence de “nécessité” du fait de la dépendance. Ce processus est pourtant crucial pour la croissance du continent. Il permettrait de faire des économies d’échelles formidables et de générer des opportunités pour le développement des entreprises, et leur donnerait enfin un avantage dans la compétition mondialisée.

Par ailleurs, les pires dictateurs ont été particulièrement choyés par les donateurs occidentaux. C’est ici un des effets pervers majeurs de l’aide qu’il faut impérativement souligner : elle permet non seulement à des gouvernants corrompus de se maintenir au pouvoir contre la volonté de leur peuple, mais elle fournit une incitation à ces gouvernants à faire perdurer la misère… pour justifier toujours plus d’aide. L’intérêt de ces gouvernants à mettre en place des réformes institutionnelles permettant la prospérité est quasi nul. Même dans le cas d’autocrates “soft”, on voit ici que le contrat entre un peuple et son dirigeant est rompu : ce dernier n’a pas à rendre de comptes. C’est ainsi le fondement de l’état de droit qui est sapé…

Il y a donc un cercle vicieux : l’aide mine l’état de droit, empêche l’établissement d’institutions efficaces, favorise la corruption et les comportements de recherche de rentes, l’attente de charité, même de la part du simple citoyen (plombant ainsi peu à peu l’esprit d’initiative). En termes de géostratégie, cette situation permet aux grandes puissances de plus facilement négocier leur accès aux ressources fabuleuses de l’Afrique : plutôt que devoir faire face à une vraie démocratie qui poserait ses conditions, autant maintenir au pouvoir un gouvernant “ami”, alimenté par l’aide extérieure. Et la tenue d’élections de façade permet de garder bonne conscience.

On le voit donc, si l’aide a été globalement un échec en Afrique jusqu’à aujourd’hui, c’est d’abord parce que derrière les bonnes intentions se cachent les vrais intérêts. Mais l’aide a aussi pour défaut d’être inefficace pour des raisons que les économistes ont mis au jour depuis près d’un siècle en matière d’économie planifiée. L’aide fonctionne essentiellement sur la base de la planification. Or cette dernière bute sur le problème de la connaissance : comment connaître les vrais besoins locaux ? Comment coordonner les multiples projets ? Comment évaluer les échecs et les succès ? Comment savoir qui est responsable ? Pour les récipiendaires potentiels réellement nécessiteux, comment savoir où et comment exprimer son besoin ? Comme a pu le noter William Easterly, en matière d’aide les hommes ont aussi succombé à la tentation du constructivisme planificateur, qui dans ce domaine n’a pas beaucoup plus d’avenir qu’avec la planification soviétique.

En 2000, le Président Bill Clinton avait pu lancer le slogan « trade, not aid ». Une décennie plus tard il faut toujours saluer le courage politique du Président démocrate américain, mais aussi rappeler que s’il faut sortir de l’aide, le « trade » nécessite l’instauration des conditions institutionnelles pour son succès, conditions qui ont été justement étouffées par la mécanique de l’aide durant des décennies.

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