Réflexions angoissées sur l’Éburnie en dérive – Vision 1 : bond dans le présent

Côte d'IvoireIl y a deux jours, je me suis retrouvée prise entre deux feux alors que j’allais tranquillement au travail, gagner mon pain quotidien et nourrir mes enfants.
Des tirs de mitraillettes, des lance-roquettes en plein rue, à huit heures 15mn du matin, du côté de la “casse” en pleine voie express de l’autoroute du Nord
Voilà comment on se retrouve inscrit sur la liste des dégâts collatéraux d’un conflit sans nom…

Une crise post-électorale…

Interpellée que je suis par le drame qui se joue sous nos yeux depuis le 2 décembre 2010, je ne savais que dire, que faire, tant le scénario était inattendu. Comme bon nombre d’Ivoiriens, j’assistais tétanisée à cette fin de film surréaliste. Et je n’osais me triturer les méninges, installée que je suis dans la confortable position de réserve que m’impose mon travail. Je trouvais refuge dans la prière, me disant comme tout bon croyant que le miracle divin s’accomplirait immanquablement.
Et Dieu s’est manifesté ce jour-là, me faisant partager la frayeur et la crainte qui habitent désormais tout Abidjanais; se trouver au mauvais endroit, au mauvais moment.
Mon esprit s’est ouvert, résultat d’un choc salvateur, et voilà, après deux à trois jours d’hypertension artérielle, je me suis emparée de mon ordinateur, pour à la fois évacuer mon stress, et regarder enfin en face le hideux visage qu’offre la Côte d’Ivoire, cette terre d’Éburnie jadis convoitée et jalousée, aujourd’hui la risée du monde entier.
Et puisque mes yeux se sont ouverts à la triste réalité, je vous invite à partager le fruit de mes réflexions angoissées, en espérant qu’une chaine s’établira entre vous et moi pour que nous formions ensemble et unis une foule immense de personnes hurlant leur ras-le-bol.

Le 7 aout 2010 nous avions célébré sobrement le cinquantenaire de la Côte d’Ivoire (et personnellement le mien avec, le 4 du même mois).
Puis nous nous sommes lancés, chacun selon notre niveau de responsabilités, dans les préparatifs de ce qui apparaissait comme les premières élections démocratiques de ces cinquante dernières années.
Quatorze candidats, dont une femme, source de jubilation particulière. Un premier tour presque parfait le 31 octobre, deux ténors de la politique au second tour, un face à face télévisé digne des démocraties de référence, un dernier dimanche de vote le 28 novembre 2010.
Et puis …patatras!, la catastrophe.

Apocalypse Now… La descente en enfer…

Si l’on avait prédit aux Ivoiriens que ce vote serait la source d’un grand malheur, je crois que nous nous serions tous abstenus.
Pourquoi sommes-nous passés au feu et au fer pour avoir juste mis un bulletin dans l’urne?
A quel moment, dans l`histoire de ce pays, l’être humain a t-il perdu de sa valeur?
En 1961, 1963, 1965, 1972, 1982, 1990, 1991-92, 1995, 1999, 2002 ou depuis toujours?
Aurions-nous grandi et évolué dans la grande comédie, la grande hypocrisie qui achève sa maturation à présent…depuis ce vote mémorable du 28 novembre 2010.

La PAIX, nous en avions fait une religion, nous l’avions chanté à une, dix, mille et des millions de voix. Nous l’avions même célébrée un 15 novembre, comme journée nationale de la Paix.
Mais de quelle paix parlions-nous, quelle paix avait nourri nos esprits, nos cœurs, notre pays?
La paix de Dieu ou la paix des braves?!!!

Depuis ce 2 décembre 2010, quel est notre Credo?
Plus de dignité! Plus de fraternité! Plus d’amitié!
De la haine, rien que de la haine!
Une passion destructrice s’est emparée de ce pays. Pourquoi et pour quoi?
Le pouvoir, la puissance, la richesse?!
Ou quelque chose dont nous, pauvres profanes, ignorons l’enjeu, l’importance…
Quoi?
L’innommable, un poste que je n’ose désigner et pour lequel il n’y a plus de barrières morales, plus de retenues.
On brule, on braise, on flambe, on égorge, on pille, on viole…ON TUE!
S’agit-il encore des filles ou fils d’Adam et Eve, des descendants d’Abraham qui vivent sur cette terre?
Où sont donc passés tous nos livres saints?
Qui sont ceux ou celles qui se retrouvent-là, sur ce bitume incandescent, réduits en déchets humains?
Qui sont ces gens qui circulent de jour comme de nuit, supprimant des vies comme on détruit un nid d’insectes nuisibles à notre environnement?…
Cette terre d’Ivoire avait-elle autant soif du sang de ses enfants?
Qui peut m’expliquer comment nous en sommes venus à nier notre propre humanité?
Qui sont désormais les Humains, et qui sont les insectes nuisibles?
Qui a plus droit à la vie que vous et moi?
Qui est né autrement que par la rencontre d’un homme et d’une femme?
Qui sont ces extraterrestres investis du droit d’ôter la vie comme on arrache de la mauvaise herbe d’un champ de riz…?
Qui a ce Droit, QUI?!

Je demande à comprendre, je demande à réfléchir, même si mon cerveau, comme bien d’autres en ce moment, se trouve paralysé par tant d’horreurs.
Des corps déchiquetés, mutilés, ensanglantés, cramés, qui nous sont servis à l’heure du dîner, quand ce luxe est encore possible.
Que dire à nos enfants, lorsque nous leur interdisons de regarder le journal télévisé, alors que moi, par exemple, j’avais enseigné aux miens, l’intérêt de se tenir régulièrement informé?
Une denrée aussi vitale que la tranche de pain au petit déjeuner ou le bol de riz du soir!
Tout cela, c’était avant le déluge du 28 novembre 2010. Envolées nos certitudes, notre fierté de peuples policés…Comme une plume au vent.

A suivre…