La titrologie ivoirienne est un poison

La presse écrite ivoirienne a habitué les Ivoiriens aux titres ronflants mais au contenu zéro, faisant fi de toute déontologie et non sans faillir à sa mission première qui est d’informer et d’éduquer la population

Titrologie en Côte d'IvoireLa lecture qui se limite, simplement et uniquement, aux pages de garde des quotidiens est une pratique courante et prisée qui ne laisse personne indifférent, tant à Abidjan que dans les autres villes ivoiriennes. Les personnes qui pratiquent cette forme de lecture se retrouvent dans toutes les couches socioprofessionnelles ivoiriennes et sont connues, en Côte d’Ivoire, sous le nom de “titrologues” et l’on parle du phénomène de la “titrologie”.

En effet, la titrologie est, vous le savez sans doute, un néologisme issu du français populaire d’Abidjan et fréquemment utilisé en Côte d’Ivoire, pour désigner le comportement des individus qui se contentent de lire les titres et non les contenus des journaux. En d’autres termes, on parle de “titrologues” [quand on a affaire à] des personnes qui, chaque matin, s’attroupent devant les kiosques à journaux et “s’informent” en parcourant les différentes unes, c’est-à-dire les titres, rien que les titres, sans lire les articles des journaux.

On explique a priori qu’il s’agit de personnes désargentées. Mais, l’expérience montre que les titrologues sont, plus généralement, des gens plus ou moins instruits qui savent que les titres n’ont souvent pas de rapport réel avec le contenu des articles, sinon qui sont convaincus de ne pas trouver des informations fiables dans les publications locales et qui, par conséquent, préfèrent ne pas jeter leur argent par la fenêtre, ni perdre leur temps et leur énergie à lire le contenu des journaux.

Cette attitude se justifie par le fait que les publications locales ont habitué les Ivoiriens, très malheureusement d’ailleurs, aux titres ronflants et mais au contenu zéro, faisant fi de toute déontologie et non sans faillir à leur mission première qui est d’informer et d’éduquer la population.

Le mal dans cette situation est que nos journalistes ne s’imaginent pas qu’ils ne rendent nullement service ni aux dirigeants, ni aux populations, ni à eux-mêmes. C’est à se demander si nos journalistes ont conscience que, ce faisant, ils violent les principes de vérité et de justice qui sont les piliers d’une société pacifique. C’est aussi à se demander si nos journalistes se rendent compte que, du fait de leur légèreté et de leur démission, les « titrologues » alimentent régulièrement un vaste réseau national et international de rumeurs par des informations souvent erronées qu’ils tirent des seules unes et qu’ils propagent comme des faits établis, comme des vérités, en les agrémentant par des commentaires et des interprétations de toutes sortes.

Les résultats de nos enquêtes ont montré que, du fait de la titrologie, plus de 37% des Ivoiriens ne font plus d’effort intellectuel pour une compréhension maximale, mais s’arrêtent au premier niveau de lecture des quotidiens : les Ivoiriens se contentent désormais de la compréhension minimale. Autrement dit, on se fatigue moins, on ne cherche plus, on ne réfléchit plus, on s’arrête à ce qui attire le plus l’œil : les titres, les illustrations (particulièrement les photos), le sommaire, la signature (d’un journaliste que l’on aime lire ou qui est de son bord ethnique ou politique)….

Tout cela, bien évidemment, développe l’analphabétisme ou l’illettrisme qui se traduisent par la paresse de lire et d’écrire et par le goût prononcé pour le divertissement (au sens pascalien de ce terme), ainsi que pour la Télévision, les CD et les DVD, qui nous gavent d’images négatives et qui ne nous cultivent pas. En effet, selon les statistiques, on évalue à environ 65,7 % le nombre d’analphabètes en Côte d’Ivoire. Et donc, il y a un danger réel. Et donc, nous nous devons, tous et toutes, de réagir au plus vite, à commencer par les journalistes.

Certes, les journalistes ont un rôle très important à jouer. Ils doivent écrire dans les journaux en sorte que les populations se sentent, d’abord et avant tout, concernées par leurs écrits et leurs propos, pour pouvoir combattre l’ignorance et la violence, pour éradiquer la titrologie. Dans cette perspective, les journalistes doivent donner à leurs journaux une grande mission d’information, de formation et d’éducation des masses. Les journalistes doivent faire du journal un bon repas quotidien, qui nourrit l’esprit, qui apporte à l’opinion publique des « vitamines intellectuelles » et des « calories culturelles ».

Cela exige, sans nul doute, que les contenus des articles soient en rapport avec les titres et puissent être compris par ceux à qui ils sont destinés. Cela exige aussi que les journalistes soient inspirés par des idées nobles et saines, seules capables d’émouvoir le lecteur et d’aider celui-ci à s’élever, à connaître son environnement, à comprendre les autres et à les aimer.

Dans cet ordre d’idées, le rôle du journaliste ne doit pas consister à ressasser des vieux clichés dépassés, ni à servir des « scoops » dénués de tout fondement, dictés par des commanditaires ou fabriqués de toutes pièces pour plaire à un certain public constitué en général de lecteurs captifs ou de militants inconditionnels qui ne sont pas toujours portés vers l’effort intellectuel et qui absorbent, sans peine et à leurs dépens, des idées qui les induisent dans l’erreur et dans l’horreur.

Le rôle le journaliste ne doit pas consister à dénigrer d’honnêtes citoyens et citoyennes, à étaler, à cœur joie et en toute méprise des règles de bienséance et d’éthique, des scandales familiaux ou politiques, des indiscrétions, des affabulations, sous prétexte que : « c’est ça qui marche » ou bien « c’est ce que nos lecteurs désirent ». Or, ceux-ci, les lecteurs, comme nous l’avons déjà dit, ne sont pas, pour la plupart, naturellement portés vers l’effort intellectuel ou le discernement : ils préfèrent absorber une presse qu’ils n’ont aucune peine à assimiler, même si cette presse ne les instruit pas…

Franchement, nous n’avons pas besoin de cette presse de poubelle, qui abrutit, qui favorise ou alimente un des plus grands poisons de notre société, à savoir la titrologie.

C’est ce que je pense.