Burkina Faso : la rançon de l’autisme du pouvoir

Blaise CompaoréÇa brûle à Ouaga en ce fin mars 2011 !

Autant le dire, rien, absolument rien ne va dans ce pays. Les évènements de ces dernières semaines en attestent. Ils se suivent et, comme par hasard, ils ont les mêmes causes, aussi bien du point du vue superficiel (harcèlement sexuel) que profond (crise de gouvernance donnant lieu à l’impunité grandissante). Malheureusement, d’un évènement à un autre, on assiste à des balbutiements des autorités qui se montrent à la limite incapables de résoudre définitivement les difficultés qui se présentent à elles. Le dernier évènement qui leur en a fait voir des vertes et des pas mûres est sans conteste la mutinerie des militaires.

En effet, dans la nuit du 22 au 23 mars 2011, certains quartiers de Ouagadougou ont été le théâtre de tirs à balles réelles, suivis d’actes de pillage, de vandalisme et de viols. Tout est parti du Camp Général Sangoulé Lamizana où des militaires, protestant contre la condamnation à des peines privatives de liberté de 05 de leurs camarades d’armes, ont pris d’assaut les artères de la capitale pour s’adonner à des tirs à cœur joie pour obtenir leur libération et faire rendre gorge à ceux qui ont, selon eux, été à l’origine de ces incarcérations. Et ce, au moment où le pays vivait déjà une situation scolaire et académique très délétère consécutive à la mort de l’élève Justin Zongo. Ainsi, avec cette sortie soldatesque, c’est une couche additionnelle de problèmes que vient encore de connaître le Burkina Faso. Qu’est-ce qui a bien pu provoquer ce mécontentement de la Grande Muette ? Quelles en sont les conséquences ? Pourquoi autant de crises ces derniers temps ? Eléments de réponse.

Le fil des évènements dans la nuit du 22 au 23 mars

Tout est parti du Camp Général Sangoulé Lamizana où des militaires ont décidé de protester contre une décision judiciaire condamnant 05 de leurs camarades pour « outrage public à la pudeur et vol ». C’est aux environs de 21h 30 que les premiers tirs ont été entendus dans le camp. De façon sporadique, les tirs devenaient, au fil des minutes, de plus en plus fréquents. Ces militaires ont pris le quartier de Gounghin en main. S’installe alors une panique des habitants du quartier. Bars et restaurants ferment précipitamment. Les gens courent de partout et les accidents se font fréquents. Durant plus de deux heures, les mutins ont sillonné les Secteurs 8 et 9 de Ouagadougou, contraignant tous les habitants à rester ou à rentrer chez eux. Après un arrêt de tirs de 45 minutes, on apprend que le Camps Guillaume Ouédraogo situé à l’Est de la Place de la Nation et la Base aérienne 511, non loin de l’aéroport sont contaminés par la mutinerie. Dès lors, la panique se généralise dans toute la capitale. Puisque que les différents camps faisaient chemin ensemble et obligeaient avec des tirs à balles réelles tous les noctambules et veilleurs de nuit à rentrer chez eux. Durant plus de 5 heures, la capitale du Burkina Faso est restée dans la main des militaires qui imposaient respect. Durant tout ce temps aussi, c’étaient des actes de vandalisme, de pillage et de vols, qui ont été enregistrés.

Les dégâts de la mutinerie

Pour matérialiser leur mécontentement sur le terrain, les mutins avaient pour cibles : les magasins, les boutiques et les stations d’essence. Les stations Total, Petrofa et Shell, se trouvant entre le quartier Gounghin et le centre de ville, ont été saccagées et les alimentations qui s’y trouvent ont été pillées. Pour les stations d’essence, les veilleurs de nuit au niveau de ces lieux nous confient que les militaires ont utilisé les stations d’essence pour se ravitailler gratuitement en carburant. Des boutiques et des magasins du marché Zabr-Daaga et du grand marché Rood Woko ont été saccagés et pillés. Téléphones portables, ordinateurs, aliments (notamment sardines et boissons alcoolisées) ont été les bien les plus prisés. La société Wilcom Télécom doit payer au prix fort ces actes délictueux des militaires. Le propriétaire, que nous avons vu le matin du 23 mars, estime ses pertes à plus de 60 millions de F CFA. Les sommes d’argent trouvées dans les boutiques et magasins ont été systématiquement empochées. Des voitures, surtout les belles, n’ont pas été épargnées par les soldats révoltés. A ce qu’on dit, une voiture d’une autorité du pays a été utilisée par les mutins avant d’être abandonnée en plein centre-ville. De même, nous raconte-t-on, la cour du Ministre de la Défense a été une cible privilégiée cette nuit-là. D’autres avancent que des filles, non loin du siège de la société de Téléphonie mobile Airtel auraient été violées durant cette nuit désordonnée. Le Palais de Justice a été attaqué par les bidasses qui ont saccagé les salles d’audience et les chaises qui s’y trouvaient.

La journée du 23 mars : Les commerçants ferment boutiques

Pourquoi les militaires ont-ils choisi les boutiques et les magasins des commerçants pour exprimer leur revendication ? Une question qui en taraude plus d’un. Les commerçants, eux, ne se posent pas de questions et ont voulu rendre aux militaires la monnaie de leur pièce. Ainsi, dans la matinée du 23 mars, ils ont pris d’assaut les rues, brûlant des pneus au milieu des voies et jetant des pierres n’importe comment. Ils vont sillonner durant toute la journée les rues de la ville, notamment au centre ville pour s’adonner eux aussi à des actes de vandalisme, s’attaquant, eux, aux édifices publics.

Le 24 mars sera une journée plus trouble du côté des commerçants que la veille. Des centaines de commerçants ont essayé de marcher sur le Camp Guillaume Ouédraogo. Devant eux, ils vont trouver un barrage de la Compagnie Républicaine de la sécurité (CRS). S’en suivra un accrochage entre forces de l’ordre et commerçants. Ces derniers installent des barricades à l’aide de pierres et brûlent des pneus pour empêcher leurs adversaires d’avancer. Durant toute la journée, le cœur de la ville de Ouagadougou était chaud et des militaires entouraient le Camp Guillaume Ouédraogo, tenant à distance les usagers de la zone et les menaçant pour qu’ils changent de direction.

Les causes des événements

Comme nous le soulignions plus haut, c’est suite à la condamnation des militaires en l’occurrence Brahima Alzouma, (soldat de 1ère classe), Modeste Béré Sibiri (caporal), Idrissa Kaboré (caporal), Salifou Ouédraogo (sergent) et Saïdou Sawadogo(caporal). Ces militaires ont été condamnés par le Tribunal de Grande Instance de Ouagadougou à l’audience du 22 mars dernier pour « outrage public à la pudeur et vol » sur la personne de Boulou Wendehinssa. En effet, ce dernier était accusé de harcèlement sexuel sur la femme de Brahima Alzouma répondant au nom de Nafissatou Alzouma. Et pour infliger une sanction à Boulou Wendehinssa, le militaire outragé appelle ses camardes d’armes pour le manœuvrer, le déshabiller et le jeter dans la rue. C’est ainsi qu’après le dépôt de la plainte de l’infortuné, les militaires reconnus coupable ont été condamnés à des « peines privatives de liberté » allant de 12 à 15 mois de prison ferme. Cette décision judiciaire a indigné un certain nombre de militaires. Ils avancent, comme raison de leur indignation, l’instrumentalisation du dossier par leur autorité politique. C’est parce que cette décision serait dictée « d’en haut » que des militaires ont soutenu leurs camarades incarcérés pour demander leur libération, sinon les libérer par la force. Et pour cela, il fallait prendre les armes pour accélérer la satisfaction de leurs revendications.

Le corps judiciaire se sent diminué

Le corps judiciaire, suite à la libération par la force des militaires condamnés, voit son autorité bafouée. Ainsi, il a décidé d’observer une grève générale pour exiger la réincarcération des militaires libérés et demander des excuses publiques. Une situation qui vient encore exacerber davantage la crise. Car, là, on assiste non seulement à une fronde entre militaires et commerçants, mais aussi une autre entre militaires et pouvoir judiciaire. Pour le dernier cas, on comprend bien leur indignation, mais force est de reconnaitre que si les militaires se sont insurgés contre leur décision, c’est parce qu’ils pensent voir dans le traitement du dossier une ingérence politique. Car ce n’est pas la première fois que des militaires sont condamnés. Du reste, cela rappelle le caractère général de l’administration judiciaire qui est fortement contrôlé par le pouvoir exécutif. C’est une crise de confiance qui s’est installés entre les juges et les justiciables.

Le gouvernement change de langage d’une crise à une autre

Il est tentant de dire qu’au Burkina Faso les couches socioprofessionnelles n’ont pas les mêmes chances de voir leurs revendications satisfaites. Il ne pouvait en être autrement quand on sait que tous les Burkinabè n’ont ni la même latitude, ni les mêmes moyens pour revendiquer de manière efficace. Pendant que certains manifestent à mains nues, d’autres utilisent armes et autorité de l’uniforme pour poser leurs revendications.

Alors, pour le cas présent, les autorités gouvernementale et militaire ont vite fait de procéder à la libération pure et simple des militaires détenus. Contrairement aux élèves et étudiants traités de délinquants et de vandales, les militaires eux, n’ont pas reçu ces mots durs. Les élèves et étudiants ayant été retournés à leurs parents, un internaute ironise lorsqu’il demande au gouvernement ceci : «Fermez maintenant les casernes ».

On peut tant qu’à rester dans l’ironie, se demander si la “main noire” de Me Hermann Yaméogo se trouve derrière cette mutinerie !