Débat d’idées : faut-il privatiser l’université ivoirienne ?

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Faut-il privatiser l'université ivoirienne?Suite au dossier introductif, Université ivoirienne : un Plan Marshall s’imposePensées Noires a interrogé sept professionnels avertis de la situation critique de l’université ivoirienne et exerçant dans différents secteurs d’activités, afin de recueillir leurs propositions quant à une éventuelle privatisation du système universitaire national.

« Ça dépend… La question de la privatisation est tributaire du rôle que l’on veut donner à l’Université dans le développement de la nation. » – ARNAUD LASME, CADRE FINANCIER DE BANQUE

Arnaud Lasme, Cadre Financier de BanqueQuelle éducation pour nos masses populaires, quelle université pour notre nation et comment financer ses activités ?

1) Quel niveau d’éducation de base à même de garantir un minimum d’insertion sociale et professionnelle voulons-nous pour nos populations (de pays en “quête de développement” parce que le terme en voie de développement ne me semble pas approprié car nous ne sommes plus sur la voie du progrès depuis le début des années 90) ? La réalité est que l’université s’accommode mal de l’éducation de masse, il n’y a qu’à voir les difficultés que rencontrent les professeurs pour gérer des amphithéâtres de plus de mille étudiants pour certaines filières universitaires. Mon sentiment est que la possibilité d’intégrer le tissu socio-professionnel doit être donnée dès le Brevet d’études secondaires ou le Baccalauréat afin d’aiguiller le flux d’élèves vers des métiers concrets en adéquation avec les besoins des entreprises. Cela passe par une réadaptation des programmes scolaires et de notre structure académique, en tenant compte des exigences d’un monde en perpétuelle évolution.

2) Maintenant après avoir choisi l’option de ne pas faire de l’éducation de masse à l’université, il faut savoir quel genre d’université nous voulons avoir et quel rôle nous voulons qu’elle joue dans le développement de notre nation. Une des réponses est d’en faire un lieu de d’expression d’idées et de théories ou méthodes pour apporter des solutions réelles et pratiques à l’ensemble des problèmes économiques, sociaux et politiques qui se posent à nous dans notre quête de progrès. Certains la segmentent ainsi en deux branches de recherches, l’une “fondamentale” et l’autre “appliquée”, qui sont complémentaires comme les deux hémisphères d’un même cerveau. Ce point nous conduit à répondre à la question de son financement et de sa dotation en moyens matériels et humains pour la rendre efficiente dans la durée.

3) La question ici posée trouve sa réponse en trois directions : le privé, le public ou un mix des deux précédents. Un choix judicieux nous amène à prôner la solution d’un financement mixte réparti entre secteur public et secteur privé. L’université doit être considérée comme un vivier ou chacun vient puiser pour apporter une solution de développement et de progrès à sa marche. A ce titre tout le monde doit y contribuer. D’abord l’Etat qui doit créer les conditions favorables au développement des activités académiques par des subventions suffisantes puisque l’éducation fait partie de ses missions régaliennes. Mais surtout il doit rendre l’université plus autonome en réformant son cadre juridique afin de la rendre plus autonome dans la recherche de ressources additionnelles (ex: monnayer ses compétences et ou le résultat de ses recherches à ceux qui en ont besoin).

La contribution du secteur privé peut se faire sous la forme d’une taxe bisannuelle indexée sur un agrégat à définir de façon consensuelle avec les entreprises dans le genre de celle du  Fonds de Développement de la Formation Professionnelle (FDFP). Pour ne pas alourdir une pression fiscale déjà énorme sur les entreprises, une mesure d’allègement temporaire pourrait être accordée aux entreprises ayant recruté des jeunes diplômés pour un premier emploi. La bonne allocation de l’ensemble de ces ressources se fera sous l’œil vigilant d’un conseil d’administration en charge du choix du recteur et où toutes les parties sont représentées (Etat, secteur privé, enseignants, étudiants).

Les étudiants continueront de payer des droits d’inscription et au besoin de frais de scolarité pour se former, si besoin en est.

Comme on le voit, la question de la privatisation est donc tributaire du rôle que l’on veut donner à l’Université dans le développement de la nation.

PS : Tout cela ne peut se faire que dans une université saine, empreinte de rigueur ; débarrassée de toute violence, actes d’intimidations et intérêts politiques, où apprenants et maîtres jouent pleinement leur rôle. [En outre], le terme “université” [ici] fait allusion aux universités nationales dans leurs configurations actuelles et aux grandes écoles nationales (INPHB, ENSEA, et autres). “Les grandes écoles” en sont exclues car je les considère comme des business privés.

« Oui et non… Et si en lieu et place de privatiser l’Université Nationale, on construisait plusieurs universités nationales ? » – LEGREY TAPÉ, OFFICIER DES DOUANES

Tapé Legrey, Officier des DouanesPrivatiser l’université de Côte d’Ivoire, interrogation qui sous-tend une remise en cause totale de la politique éducative et sociale, dans un pays en voie de développement comme le nôtre. Houphouët-Boigny, Zadi Zahourou, Biton Coulibaly, Francis Wodié, et même Laurent Gbagbo, des intellectuels très en vue mais qui sont, pour la plupart, des fils du monde rural. En effet, l’école gratuite et/ou les bourses d’études étrangères sont passées par là. L’université nationale, unique exutoire pour les fils de paysans  des modestes travailleurs et les acteurs du secteur informel. Espoir des démunis de devenir des “Laurent Gbagbo”, un fils de paysan devenu président de la République. Ne priverait-on pas les classes les plus démunies de l’opportunité de faire des études supérieures ?

Et pourtant, il faut reconnaître que cette institution a perdu tout son lustre d’antan. Trimestres ou semestres en guise d’années académiques, taux d’échec supérieur à 70% dans certaines Unités de Formation et de Recherche (UFR), manque d’enseignants, effectifs pléthoriques, vétusté des locaux, sont tant de maux qui minent ce creuset de l’élite éburnéenne des années 1980. L’heure n’est plus au constat, mais à la vaine recherche de soins palliatifs. Car les délocalisations initiées tambour battant juste après l’affreux souvenir de l’année blanche de 1990, à savoir l’Université d’Abobo-Adjamé, de Bouaké, et les Unités Régionales de l’Enseignement Supérieur (URES) de Daloa et Korhogo, n’ont été que quatre cruches d’eau tentant d’éteindre le gigantesque incendie de l’enseignement supérieur ivoirien, quatre cruches de surcroît fissurées depuis le 19 Septembre 2002.

Aussi, privatiser reviendrait à mobiliser des ressources autres que des ressources publiques qui permettraient à n’en point douter d’améliorer le cadre de vie et la qualité de la formation, du fait de l’augmentation des recettes de frais de scolarité, de la baisse incidente des effectifs et d’une meilleure rémunération de tout le personnel pédagogique. Par ailleurs, l’effet psychologique est aussi poursuivi : « quelqu’un qui paye cher pour ses études est forcément plus consciencieux que quelqu’un à qui on donne tout gracieusement ».

Pourtant, depuis l’an 2000, un vent nouveau souffle sur l’enseignement supérieur en Côte d’Ivoire, avec l’éclosion des universités privées, souvent filles de l’université nationale de par leurs fondateurs et le personnel enseignant. Les bourses vont dès lors se délier, et les tirelires se casser afin d’offrir le meilleur pour son enfant, sans avoir à l’envoyer à des milliers de kilomètres. Peu fréquentée au départ à cause de leurs coûts très élevés mais aussi à cause de la réputation d’écoles-boutiques d’un bon nombre des grandes écoles supérieures, ces universités ont su forcer le respect et gagner en notoriété. Elles ploient aujourd’hui sous le poids de la demande. On peut noter que pour la plupart, elles développent des partenariats avec des universités réputées, gage de stabilité et de solidité des diplômes délivrés.

Dès lors, la question qui se pose est de savoir si privatiser l’université est la solution ? Oui et non, car la privatisation apportera sans nul doute des éléments positifs dans la gestion et dans les enseignements de l’université nationale. Mais cela ne serait-il pas une goutte d’eau dans la mer tant qu’il n’y aura qu’une seule université ? Et si en lieu et place de privatiser l’université nationale, on construisait plusieurs universités nationales ?

« Pas du tout… La privatisation de l’université de Côte d’Ivoire n’est pas chose à envisager. » – NATHALIE BOKRA, ENSEIGNANTE

Nathalie Bokra, EnseignanteUniversité privée ou université publique, quel est le choix le mieux approprié à l’université ivoirienne ?

Le cinquantenaire de la République de Côte d’Ivoire a été célébré  le 7 août 2010, et malheureusement après tant d’années d’indépendance,  ce pays est doté d’une seule université. Mise à part les grandes écoles qui jonchent la capitale administrative Yamoussoukro, le bilan des années après les indépendances dans le domaine universitaire est  négatif. Malgré cela, elle a été et continue d’être le vaisseau de l’éducation supérieure  publique en Côte d’Ivoire.

La gratuité monétaire de cette institution a permis d’avoir  un amalgame “riches ou pauvres” d’étudiants qui ont pu y accéder non pas en utilisant comme mot de passe leurs noms de famille – le modèle français avant la prise de la bastille de 1789 – mais plutôt par leur propre travail et labeur. En somme, l’université de Côte d’Ivoire est loin d’être celle d’une élite mais plutôt elle est universelle car chacun est en proie à son propre destin. Ce modèle d’école parait plus approprié du fait de l’état socio-économique dans lequel ce pays baigne.

Aux  Etats-Unis, par exemple, avec le système capitaliste le profit doit prévaloir à tout prix et n’épargne pas l’université. En moyenne des études universitaires coutent de 4 millions à 25 millions de franc CFA par année. Bien que l’université bénéficie du statue 501 C3 qui dans le code des impôts américains a un but non lucratif, l’université coute chère, notamment celles à caractères privés qui sont dirigées par un conseil d’administration : un vrai “business”. Celles à dénominations publiques  ne sont pas épargnées non plus. Tous ces faits concourent à un système universitaire polarisé accentuée  par des inégalités sociales très visibles. Il est quasiment impossible pour ceux qui font partis de la classe des économiquement dépourvus reconnus par le Census Bureau de pouvoir se permettre financièrement d’opter pour des études supérieures.

La question ne devrait pas se poser en Côte d’Ivoire, bien au contraire, l’Etat devrait encourager les Ivoiriens à poursuivre des études universitaires en octroyant des bourses d’études comme motivation parce que c’est de cette façon que le développement du pays se fera. Le cas de la Chine et de l’Inde devrait être un exemple à suivre, en ce sens que, ces pays comptent le plus de diplômés universitaires. Autre chose importante, le journal Le Point a souligné que la Chine qui détient 585 milliards de bons du Trésor Américain est une des principales créancières des Etats-Unis dont le déficit approche les 1500 milliards, selon une estimation du Bureau du Budget du Congrès Américain.

En résumé, la privatisation de l’université de Côte d’Ivoire n’est pas chose à envisager. L’accent devrait être mis sur son accès pour qu’un bon nombre de citoyens  puissent acquérir les diplômes escomptes pour aider ce pays à aller de l’avant. Le cas de la Chine et de l’Inde montre bien que le nombre de diplômé universitaire est lié au développement. Dans ce cas, une… deux… trois… quatre  universités, please !

« Absolument pas… Il est dans l’intérêt général que la question de la viabilité de l’université soit portée par l’Etat, et non pas par des intérêts privés. » – MAURICE KOFFI, ANALYSTE ÉCONOMIQUE

Maurice Koffi, Analyste FinancierL’université ivoirienne, le temple du savoir, connait une longue crise depuis la fin des années 1980. Une crise difficilement identifiable, mais que je jugerai de politisée. Politisée parce qu’aux insuffisances matériels, organisationnels, et aux problèmes de débouchés pour ses diplômés, s’est ajoutée la politique dans les amphis pour corrompre les esprits innocents des jeunes étudiants. Les symptômes les plus saillants de cette crise sont aujourd’hui le désordre, la désobéissance, la désorganisation, en gros… l’indiscipline. Ces symptômes sont-ils le fait de l’incapacité de l’Etat à gérer l’université ? Privatiser l’université ivoirienne serait-elle la solution ?

Dans un pays en développement, où le besoin en capital humain est déterminant pour structurer durablement la société, le rôle de l’université est de former des citoyens. On rentre à l’université pour acquérir le savoir nécessaire à la compréhension des principes qui régissent la société. On y apprend à structurer sa pensée et à se positionner dans une société qui fonctionne avec des règles. Fréquenter l’université permet donc à l’étudiant de se construire, mais aussi à la société, de se doter des ressources humaines qui contribueront à sa structuration et à son attractivité vis-à-vis de l’extérieur.

Il est donc dans l’intérêt général que la question de la viabilité de l’université soit portée par l’Etat, et non pas par des intérêts privés. Car l’Etat demeure le seul garant de l’intérêt général dans une société moderne. Seul l’Etat peut garantir une redistribution équitable de la richesse sur l’ensemble de la société, permettant ainsi aux classes sociales les plus défavorisées de pouvoir bénéficier des biens faits de l’enseignement supérieur et d’aspirer aussi à l’ascension sociale.

Qu’adviendrait-il des jeunes issues des couches sociales défavorisées qui ne pourraient pas avoir accès à l’université du fait des coûts des formations qui ne seraient pas à la portée de leurs parents ? L’exemple des universités privés à Abidjan (*) montrent bien la ségrégation sociale qui se produit quand l’enseignement supérieure est privatisé. Et il n’est plus besoin de rappeler ici la pauvreté grandissante qui règne en Côte d’Ivoire aujourd’hui. Or, privatiser l’université revient à intégrer dans le service public, une logique de rentabilité des investissements du secteur privé, par des coûts de formation fixés au-delà d’un seuil de rentabilité. Et ce, au détriment des classes sociales défavorisés qui ont des revenus trop faibles pour accéder à l’offre de formation qui est proposée à leurs enfants.

Les défenseurs de la privatisation, avancent généralement les arguments de flexibilité administrative, d’adaptabilité de l’offre de formation aux besoins du marché, d’accroissement des capacités de lever de fonds pour des investissements en capacité, et de la compétitivité de l’enseignement du naît de l’émulation. Ce qui permet des résultats scolaires plus satisfaisant, des étudiants mieux formés et plus à même de s’insérer sur un marché de l’emploi exigent. Mais il est important de faire remarquer que tous les biens dans une société ne peuvent pas faire l’objet de privatisation, au risque de créer des inefficacités économiques et une reproduction sociale.

En effet, il y a un risque d’inefficacité économique à s’engager dans la privatisation de l’université si cette privatisation à pour effet de créer des seuils infranchissables pour la majorité, laissant pour compte une masse populaire qui n’aura pas eu l’instruction nécessaire à la structuration d’un esprit citoyen. Le droit s’apprend à l’université, tout comme l’économie, la sociologie et bien d’autres disciplines fondamentales utiles qui procurent un savoir structurant pour la jeunesse ivoirienne.

Il y a un risque de reproduction sociale, si les coûts d’accès à la formation universitaire sont tels que seules les classes sociales supérieures ont la capacité d’offrir un type d’instruction à leurs enfants.

Dans ces conditions, la privatisation peut créer des barrières à l’entrée sur des segments du marché de l’emploi pour une classe de la population ivoirienne. Notamment pour ce qui est des métiers spécialisés. Il s’en suivra naturellement un enclavement virtuel des classes sociales défavorisées dans leur pauvreté et leur ignorance (relative) de certains phénomènes qui gouvernent la société, et dont la connaissance nécessite d’avoir accès à un certain niveau de formation.

Les problèmes de l’université ivoirienne sont loin d’être uniquement le fait d’un manque de moyen financier. Or si les véritables problèmes sont ailleurs que dans le financier, l’Etat, par le courage politique et une volonté de structuration peut résoudre ces problèmes. L’ouverture au privé répond généralement à des besoins en investissement, au partage de risques financiers, et à un besoin d’apport technique détenu par le secteur privé. En ce moment, l’université ivoirienne est celle-là même qui pourvoie les universités privés de la capitale en apport technique, c’est-à-dire en enseignants spécialisés.

(*)  Ecole Supérieure International de Droit d’Abidjan (ESID), Université de l’Atlantique (UA), Université Américaine de Grand Bassam.

« Oui… La voie de la privatisation demeure une piste de solution à explorer pour la résolution de la crise de l’université publique. » – BARAKATOU OUATTARA, JURISTE SPECIALISTE DES RESSOURCES HUMAINES

Barakatou Ouattara, Juriste spécialiste de Ressources HumainesHistorique

L’école ivoirienne, autrefois une référence en Afrique noire francophone est en crise depuis le début des années 90, d’autres analystes plus avertis diraient que la déconfiture de l’école ivoirienne date de la fin des années 70. Bref, l’héritage des années fastes de la Côte d’Ivoire issu de l’époque dit du “miracle ivoirien” dont avait bénéficié le secteur de l’éducation nationale a laissé peu à peu la place à un véritable “mirage ivoirien”.

L’Université Nationale de Côte d’Ivoire comme on l’appelait à sa création a vu le jour le 09 janvier 1964 sur le site actuel de l’université de Cocody, avec un corps enseignant composé à plus de 90% de personnels issus de la coopération française en particulier. On dénombrait parmi les enseignants quelques brillants universitaires ivoiriens tels que les professeurs Harris Memel Foté, Georges Niangoran-Bouah, Christophe Wondji, Henriette Dagri-Diabaté, etc.

La fin des années 70 et le début des années 80 ont vu le démarrage de la politique gouvernementale de nationalisation des postes encore appelée “ivoirisation des cadres” qui devait à terme permettre aux cadres nationaux de prendre la relève des cadres expatriés ; ainsi l’enseignement supérieur à l’instar des autres secteurs d’activités bénéficiera-t-il de l’intégration de jeunes diplômés ivoiriens en qualité d’assistants qui deviendront les éminents professeurs de nos universités et grandes écoles actuelles.

De l’enlisement de la crise universitaire à la création des universités privées

Malgré un corps enseignant de qualité qui récolte les meilleures résultats au concours d’agrégation du CAMES (Conseil Africain et Malgache pour l’Enseignement Supérieur) depuis quelques années et l’ouverture à partir de 1993 de deux (2) centres universitaires à Abobo-Adjamé (Abidjan) et à Bouaké (centre du pays) qui deviendront par la suite des universités à part entière et plus tard, la création d’Unités Régionales d’Enseignement Supérieur (URES) à Korhogo (nord du pays) et Daloa (centre-ouest du pays), rattachées respectivement à l’université de Bouaké et d’Abobo-Adjamé, le problème de l’engorgement des universités n’a pu être solutionné. Pis, la crise qui s’est accentuée durant cette dernière décennie n’a pas permis d’investir dans la réhabilitation, la construction et l’équipement des structures universitaires qui ont dû continuer vaille que vaille à fonctionner avec le minimum de moyens mis à leur disposition et à accueillir chaque année le lot important de nouveaux bacheliers.

Les grèves répétées dans le système public en raison de revendications salariales et autres revendications liées aux conditions de travail des enseignants, l’introduction de la violence sur les campus universitaires par les syndicats étudiants ont conduit à l’instauration par les autorités universitaires, d’années académiques tronqués ou à plusieurs vitesses, voire d’années blanches. Tous ces facteurs favoriseront la mise à mal du système éducatif dans son ensemble et le peu de crédit accordé par la suite par les universités étrangères aussi bien africaines qu’occidentales aux diplômes “made in Côte d’Ivoire”.

Cet état de fait a suscité également la création des premières universités privées du pays dans le courant des années 90 (université ivoiro-canadienne, université de l’Atlantique, université des temps libres, université Adama Sanogo, etc.) qui ont réussit à récupérer une infime partie de la population estudiantine, issue la plupart du temps de familles aisées ou relativement nanties.

Mais force est de constater que nonobstant les velléités de règlement partiel  du problème de surpopulation des amphis des universités publiques par les structures privées, le problème est demeuré toujours le même et l’Etat de Côte d’Ivoire de par son rôle régalien de faciliter l’accès pour tous à l’éducation se retrouve face au même dilemme, celui d’assurer correctement la prise en charge de plus de 70 000 étudiants, toutes filières confondues.

La réponse est toute simple à cette problématique, l’Etat ne réussira jamais à résorber la crise de l’université tant que le système dans son ensemble ne sera pas complètement repensé, d’où peut-être l’instauration d’un audit sous forme d’états généraux de l’enseignement supérieur (sans être des états généraux de plus, puisqu’on en a déjà connus au niveau de l’éducation nationale il y a quelques années).

De la concession du service public universitaire

Il serait nécessaire que quel que soit le mécanisme enclenché pour aboutir à la mise en place d’un schéma directeur nouveau pour la refonte du système universitaire, qu’il faille à notre sens essayer de calquer un dispositif qui s’est avéré être une réussite au plan économique, c’est la concession de service public.

En effet, initié dans le courant des années 80 sous l’impulsion des Programmes d’Ajustements Structurels (PAS) la privatisation des entreprises d’Etat en Côte d’Ivoire a concerné un certain nombre de sociétés d’Etat comme la SODESUCRE, la SAPH, la SODEPALM, la SOTRA, etc.

La deuxième vague de ces privatisations est intervenue dans les années 90 et a pris en compte la concession du service public de la distribution de l’eau, de l’électricité (Bouygues), du téléphone fixe, (France Télécom), et de l’aéroport Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan (AERIA) en Côte d’Ivoire, pour ne citer que ces exemples et s’est avéré être une véritable réussite eut égard aux investissements énormes réalisés et à l’amélioration de la qualité du service qui a été obtenue par la suite.

A l’analyse on pourrait arguer évidemment que ces secteurs de l’économie sont très rentables et que les investisseurs se sont pratiquement bousculés pour décrocher les différents appels d’offres et que le secteur de l’enseignement supérieur n’est pas forcément l’endroit rêvé pour faire fortune. Certes, cette assertion est peut être juste, mais il n’empêche que sur la base d’un cahier de charges bien ficelé et précis et découlant des travaux de tous les acteurs impliqués dans l’animation et la gestion de l’université en Côte d’Ivoire, cette opération pourrait s’avérer intéressant en terme de retour sur investissement.

Il ne faudrait pas occulter les œuvres universitaires (chambres, restauration, sports, santé, bibliothèque, etc.), qui feront partie de ce packages et qui bien organisées et gérées de façon idoine pourront être rentables.

L’attribution de cette concession de service public devra tenir compte de la nécessité de permettre l’accès de l’université publique à tous les usagers qui le souhaiteraient, dès lors qu’ils remplissent les conditions de sélection (Diplôme, résultats scolaires, test, etc.) et qu’ils satisfont au règlement des frais de scolarité qui devraient être étudiés, ni trop bas ni trop excessifs. De ce fait, le campus universitaire ne sera plus l’otage de groupes de syndicats d’étudiants, les traitements des enseignants seront plus intéressants en ce sens qu’ils seront désormais alignés sur ceux du secteur privé, les conditions de travail des apprenants et de leurs maîtres seront meilleures avec l’équipement en matériel didactique, informatique et multimédia.

Ainsi, libérée des lourdeurs de l’administration, de ses pathologies congénitales et astreint désormais à des obligations de résultats, l’université pourra fonctionner correctement et faire honneur à notre pays.

En définitive, nous pensons que la voie de la privatisation demeure une piste de solution à explorer pour la résolution de la crise de l’université publique en Côte d’Ivoire.

« Non… La Côte d’Ivoire doit adapter son système éducatif à ses propres besoins tout en essayant de se projeter sur l’avenir. » – DANIEL SORY, CONSULTANT EN GESTION DES ENTREPRISES ET EN ASSURANCES

Daniel Sory, Consultant en Gestion des Entreprises et en AssurancesPrivatiser l’université n’est pas une bonne solution à mon avis.

Cela implique de trouver un financement pour l’établissement qui sera issu soit de lobbies financiers soit de société classiques de l’économie ivoirienne. Ce qui veut dire que les cadres formés, le seront uniquement soit pour les sociétés qui ont financé ou dans l’esprit que les lobbies souhaitent. L’université sera alors une filiale du financier. Ce n’est pas à exclure dans tous les domaines, par exemple, pour les pétroliers qui ont des besoins bien spécifiques.

C’est par contre à proscrire dans la recherche fondamentale, car là, on perd totalement la maitrise des domaines de recherche. Car les financiers veulent des profits à court terme, surtout dans le monde actuel, ils ne vont donc pas investir, par exemple, sur des projets de physique quantique qui aboutiront peut âtre dans 15 ans ou 20 ans, et dans tous les cas ils investissent dans les applications et leur mise en place et c’est tout. L’exemple type est la recherche sur le paludisme et le SIDA qui n’a pas abouti à un vaccin éradiquant totalement la maladie. En effet les laboratoires pharmaceutiques ne vont pas financer la mise en place de vaccins qui seront distribués à des populations qui ne seront pas capables d’assurer le retour sur investissement. C’est dur mais c’est un argument économique imparable, loin de toute morale. En Europe on rencontre beaucoup de chercheurs Bac+10 à la recherche d’un emploi, leur domaine de recherche n’est pas lucratif. Il y a un gaspillage de cerveaux incommensurable, puisque même la recherche doit permettre de générer des profits. Je pense que pour la recherche, il faut laisser l’Etat jouer son rôle de régulateur. Pour éviter ce cas de figure, il faut que l’état et, par conséquent dans l’intérêt des populations, garde le libre choix de l’orientation de la recherche fondamentale.

La privatisation de l’université ou de l’enseignement supérieur induit une notion de rentabilité des établissements. Pour obtenir cette rentabilité, il faut que :

• Le nombre de diplômés sortants soit importants et de bons niveaux.

• Un recrutement draconien et sur concours.

• Un corps enseignant de très bon niveau.

• Des frais de scolarités importants si l’établissement n’est pas captif d’un lobby financier.

Dans ce schéma, on constate que l’égalité des chances n’existe plus pour les étudiants et les enseignants, puisque la sélection se fera par l’argent. La privatisation de l’enseignement supérieur est anti-démocratique et entrave l’égalité des chances.

J’ajoute aussi la possibilité d’une manipulation intellectuelle du bailleur sur les étudiants et les enseignants embauchés, risque existant aussi dans les établissements d’état, voir l’ex URSS. Pour exemple, je citerais les grandes écoles françaises dont les étudiants ont tous faits un MBA aux USA, soit disant que sans cela le cursus n’était pas complet. Le résultat est évident aujourd’hui, la France est maintenant un département américain !!!!

Sur un plan plus général, les privatisations ne sont pas la solution à tous les problèmes, de même pour les nationalisations. Il y a des secteurs à mon avis qui doivent rester du domaine de l’état tels que l’enseignement, l’énergie, les télécommunications et les transports par rail.

En conclusion, la Côte d’Ivoire doit adapter son système éducatif à ses propres besoins tout en essayant de se projeter sur l’avenir. Elle peut pour cela utiliser et analyser les expériences réussies et ratées des autres continents, pour éviter de tomber dans les mêmes travers.

« Certainement pas… Une privatisation de l’université ivoirienne entraînerait une hiérarchisation en son sein même et un accroissement des inégalités. » – ANNA CAROLE KONÉ, CHARGEE DE GESTION ADMINISTRATIVE

Anna Carole Koné, Chargée de Gestion AdministrativeL’éducation est un pilier de la République, c’est l’une des fonctions majeures de l’Etat dans une démocratie. Aussi, l’Etat ne saurait de désengager de cette mission en confiant l’administration de l’enseignement supérieur au privé qui, ipso facto, ouvrirait ce secteur à la concurrence et à la rentabilité financière par le biais de la sélection.

L’université ivoirienne est en perte de vitesse tant au niveau de ses institutions que celui de son fonctionnement ; sans parler des élites qui ne se renouvellent pas, la formation elle-même étant également en cause. Seulement, vouloir fabriquer des “champions” ne suffit pas à justifier la perte de ce pré carré de l’Etat.

– La dette. L’endettement de l’état ne saurait légitimer une telle mesure. Celle-ci ne se ferait pas sans coût, l’Etat devra, dans un premier temps, injecter de fortes sommes pour le lancement du projet.

– Le chômage. L’université n’est pas responsable du chômage. Il faudrait plutôt miser sur un rapprochement entre les institutions universitaires et les entreprises : il s’agit de permettre à l’étudiant de sortir de l’université avec la possibilité de trouver un emploi et non de faire de l’étudiant un produit fini destiné à la « machine » économique… Par ailleurs, limiter l’action prépondérante des syndicats, frein au développement des relations en termes de partenariat, serait à envisager.

– La formation. Le socle commun de l’enseignement doit être préservé; néanmoins, il pourrait être uniformisé à la norme standard européenne voire internationale pour plus de compétitivité.

Cependant,  une privatisation de l’université ivoirienne entraînerait une hiérarchisation en son sein même et un accroissement des inégalités. Or, l’Etat est censé être le garant de l’égalité des chances.

De plus, l’argent public doit servir aux missions d’intérêt général.

Sûrement, il faut REFORMER et MODERNISER l’université ivoirienne mais certainement pas la transformer en vache à lait pour le secteur privé. L’université est une affaire d’Etat !

« Certainement… C’est est une priorité si l’on veut reconstituer un leadership enseignant qui fait autorité sur une conscience estudiantine exemplaire. » – JEAN-DAVID N’DA, ENTREPRENEUR, COMMUNICATEUR, ÉCRIVAIN

Jean-David N'Da - Entrepreneur, Communicateur, ÉcrivainCertainement, il faut privatiser l’université ivoirienne, plus précisément, opter pour une semi-privatisation progressive.

La Côte d’Ivoire ne peut s’exempter du contexte de mondialisation si elle veut demeurer compétitive. Or cette compétitivité passe nécessairement par une formation au moins équivalente, sinon supérieure, à ce qui se faisait pendant les années 1970. Cette double contrainte du contexte et du résultat cherché congédie le bon vieux principe de l’université comme service public.

Qu’est-ce qu’un service public ? C’est un système dont “tout le monde” peut bénéficier. Dans la Côte d’Ivoire d’hier, “tout le monde” a connu les facultés de l’Université d’Abidjan, permettant ainsi à la Côte d’Ivoire de se doter de cadres supérieurs en qualité et en quantité. Cependant, la norme “tout le monde” a conduit au “stockage” de 20 000 étudiants dans un espace prévu pour en accommoder 6 000, avec tous les problèmes académiques, sociaux et sécuritaires que l’on connaît, puisque les infrastructures n’ont  pas suivi la demande et que le corps enseignant magistral n’a pas été renouvelé.

En clair, aujourd’hui, il y a trop d’étudiants et pas assez d’universités. Devant la réalité d’une économie ivoirienne atrophiée, il est utopique de croire que l’État a les moyens, à court terme, de créer deux ou trois nouveaux pôles universitaires publiques. Il s’impose donc une nouvelle approche réaliste, qui peut faire la jonction entre le besoin d’excellence dans la formation supérieure et le budget limité de l’État. Cette approche est la privatisation et plus précisément la semi-privatisation, qui s’inscrit dans :

– le renouvellement des mentalités et l’élitisation (1) de l’université ;
– la recherche de qualité et la priorisation ;
– l’optimisation des ressources de l’État et la création d’emploi estudiantins.

1) Le renouvellement des mentalités et l’élitisation de l’université – La mentalité qui justifie la privatisation de l’université est celle qui la conçoit comme une entité plus ou moins élitiste, dans le sens d’un élitisme intellectuel et non d’un élitisme bourgeois. Au Royaume-Uni, par exemple, environ 3/4 des lycéens n’intègrent aucune université. Pourquoi ? Parce que la mentalité veut que l’espace universitaire soit un cadre d’excellence. Est-ce pour autant que ces 3/4 sont au chômage ? Certainement pas, puisqu’il existe un système parallèle de formation professionnelle spécialisée, permettant de former des travailleurs capables, correctement rémunérés. Dans un tel système, on va donc à l’université quand on est capable d’affronter la discipline universitaire via la recherche. À défaut, on se spécialise dans des grandes écoles, afin de devenir un professionnel à vocation entrepreneuriale. C’est ce type de ségrégation positive qu’il faut implanter au système universitaire ivoirien.

2) La recherche de qualité et la priorisation – La qualité actuelle de la formation universitaire est un frein pour l’étudiant en quête d’emploi. Aujourd’hui, il est fréquent pour un chef d’entreprise de rencontrer des licenciés et maitrisards qui sont incapables de travailler sans qu’il ne faille tout leur re-apprendre. Au-delà de la pratique enseignante inadaptée aux exigences du marché de l‘emploi, le cadre public lui-même, dans lequel tout (ou presque) est permis, en est la principale cause. A contrario, une université-entreprise privée fonctionne comme un business et recherche un profit via le service enseignant. Une fois des objectifs de rentabilité clairement assignés en marge des objectifs académiques, l’université investit dans la qualité la plus idoine lui permettant d’accroître son chiffre d’affaire et cibler ses clients (c’est-à-dire établir ses propres critères de recrutement). Ce faisant, l’étudiant-client bénéficie d’avantages dont il ne peut que rêver dans le public. Aux États-Unis, le business de l’éducation supérieure a créé des pôles d’enseignements hautement spécialisés, convoités par les étudiants du monde entier, mêmes ceux des pays où il existe des universités de renommée internationale (2). Ce modèle a donc prouvé que la recherche de rentabilité universitaire passe nécessairement par le gage d’une formation de qualité à l’avantage des étudiants. Tropicalisée et ivoirisée via la semi-privatisation, en contrôlant l’écart profit-excellence, cette méthode permettrait de constituer une nouvelle élite estudiantine voire un nouveau leadership enseignant.

3) L’optimisation des ressources de l’État et la création d’emploi estudiantins – La semi-privatisation à l’avantage de créer un partenariat entre un État minoritaire aux ressources limitées et un investisseur majoritaire, qui ne peut que saliver devant l’opportunité de recaser l’excédent actuel de plus de 14 000 étudiants (sans compter les nouveaux orientés). Pour ce faire et pour demeurer dans le principe de l’élitisation intellectuelle,  l’État conserve un pourcentage d’orientés par rapport aux élèves directement cooptés par l’université elle-même. Ce statut d’université semi-privatisée s’apparente ainsi à celui des States Universities américaines qui  sont des universités-entreprises percevant des subventions de l’Etat de tutelle, voire de l’Etat fédéral, capables d’offrir des emplois aux étudiants, par des nombreux services (librairies, restaurants, gymnases…) commercialisés au tarif étudiant. Combattre la floraison des commerces informels qui pullulent sur le campus universitaire d’Abidjan, en développant un mécanisme permettant à l’étudiant de gagner une solde mensuelle est profitable à l’université tout comme à l’État, qui retrouve la garantie du paiement de l’impôt par la société universitaire elle-même.

Il est donc tout à fait réaliste et adéquat, vu l’urgence de la situation, d’opter pour un Plan Marshall courageux, qui passe par la semi-privatisation de l’université ivoirienne (3).

(1) “Elitisation” est un néologisme de l’auteur.

(2) Il est courant de voir des étudiants français sur des campus universitaires américains ; l’inverse est rarissime. En Côte d’Ivoire, les universités privées actuelles ont le mérite d’exister, mais elles ne sont pas nées de l’objectif décrit ici, mais seulement de la déchéance de l’université publique.

(3) La semi-privatisation s’inscrit nécessairement dans une politique de création de plusieurs universités, ou plutôt, plusieurs micro-universités ou micro-campus spécialisés, vu les limites budgétaires de l’État. Par exemple, le programme de Laurent Gbagbo [pré-électoral, 2010, ndlr] qui prévoit une (1) université par région – soit dix-neuf (19) universités au total – dans la prochaine décennie est irréaliste, quand on sait qu’il y a pénurie d’enseignants-chercheurs de haut rang (notamment pour raison de retraite et de choix de carrière) et qu’il faut 20 à 25 ans de carrière universitaire pour faire d’un maitrisard un professeur capable de donner des cours magistraux. Il faut donc opter pour des micro-universités, des pôles d’enseignements qui ne nécessitent pas un avatar de la fonction enseignante, assorti d’un déploiement quantitatif massif d’enseignants-chercheurs, mais qui peuvent faire usage de la jeune génération d’enseignants existants, en quantité réduite, dans des espaces réduits avec un nombre restreint d’étudiants.