Élection présidentielle d’Alassane Ouattara : l’enjeu au-delà des chiffres

La victoire d’Alassane Ouattara aux élections présidentielles de 2015 n’a jamais fait l’ombre d’un doute pour quiconque suit l’actualité politique ivoirienne. La proclamation de la Commission électorale indépendante (CEI) du 27 octobre dernier, qui a attribué 84% du scrutin à Ouattara avec un taux de participation de 53%, s’est fait attendre pendant 48 heures pour des raisons qui, non seulement attestent du manque d’organisation (lire : incompétence ?) de la structure, mais qui ressemblent fort à une stratégie de communication politique nécessitant une réflexion préalable avant d’être déployée.

Les chiffres en eux-mêmes, probablement entourloupés, représentent que nenni dans le contexte politique local qui voit l’hyper-président contrôler tout ce qui est contrôlable dans le pays, peu importe ce qu’en dit le Droit ivoirien. C’est que Ouattara n’a pas besoin de l’approbation effective ou même de l’assentiment de la majorité du peuple pour gouverner. Il le fait à sa guise… en s’assurant seulement du soutien militaro-politique des “amis” de la Côte d’Ivoire qui ont permis son accession au pouvoir. Une fois ce gage renouvelé, que valent, pour lui, les questionnements des uns et des autres ? Pas grand-chose. Pour preuve : toutes les critiques émises par l’opposition relativement au processus électoral – qu’il s’agisse de la présidence illégale de la CEI au vu des textes régissant ladite commission ou encore de la liste électorale bourrée “d’erreurs” – n’ont engendré aucune réévaluation du processus en question. Personne – ni gouvernants, ni médias dominants, ni observateurs internationaux – n’a rien vu. Tout a été jugé propre et tranquille – à l’exception de quelques tablettes défectueuses – et le tour s’est joué comme prévu.

C’est pour cela que le débat auquel se livrent les partisans des différents camps politiques ivoiriens sur le taux de participation est relativement inutile. Il est vrai qu’effectivement, un taux de participation de 53% dans un climat électoral incontestablement paisible est, en soit, peu significatif. Ce qu’il prouve à la rigueur c’est, qu’officiellement, Ouattara reste populaire parmi ses partisans. Surprise, surprise…

Par contre, au-delà des chiffres, se révèle un élément nettement plus fondamental, qui a trait à la communication internationale autour du “nouveau” sacre. Il s’agit ici de médiatiser une victoire pensée comme étant historique, voulue comme étant historique et en train d’être présentée comme telle. C’est que le camp présidentiel, très au fait du rôle largement favorable des médias internationaux à son égard, comprend qu’il est crucial que Ouattara ne soit pas simplement élu, mais que l’opinion internationale estime qu’il a été grandement, valablement et incontestablement élu, histoire de certifier définitivement l’ère présidentielle Ouattara comme étant un succès.

Alors la machine se met en branle. Des titres comme ceux du New York Times – le plus grand et le plus influent journal au monde – qui annonce, au 28 octobre, que le Président ivoirien s’assure une deuxième mandat par un raz-de-marée sont précisément de ceux que Ouattara recherchait. Lire “raz-de-marée” dans le Times après avoir entendu parlé d’un processus électoral “exemplaire” et “apaisé” – les premières élections de ce genre depuis plus de vingt ans précise encore The New York Times – signifie, pour l’opinion publique internationale, que Ouattara jouit désormais d’une popularité indéniable en Côte d’Ivoire.

Cette couverture médiatique internationale, relayée notamment via l’agence Reuters et son journaliste local Joe Bavier – une figure très active notamment sur Twitter pour saluer le tout-Ouattara -, sert un objectif précis : gommer l’image de l’opposant arrivant au pouvoir en 2011 “dans un char français” (dixit Malick Noël Seck) dans les quelques foyers “résistants” ou simplement “sceptiques” où elle existait encore. En lieu et place, la machine de com inscrit sa vérité dans les annales de l’Histoire, en témoignant d’avance aux générations futures que Ouattara était un président populaire, élu et aimé par la grande majorité de son peuple… Peu importe que cela soit vrai ou faux…

Voici l’enjeu au-delà des chiffres, d’ailleurs confirmé par quelques indiscrétions des milieux diplomatiques onusiens et américains en Côte d’Ivoire, qui chuchotent que le vrai taux de participation aux présidentielles de 2015 avoisinerait plutôt les 15 (QUINZE !) %. Une opinion largement plus proche de celle que partage “la rue” ivoirienne…

Alassane Ouattara

Alassana Ouattara

Toujours est-il que Ouattara travaille à établir sa popularité historique en étendant, par la manipulation médiatique, sa dominance statistique au sein de son camp à l’ensemble de la population ivoirienne et en marginalisant la réalité d’un pays qui n’en reste pas moins divisé. Il est en cela aider, d’une part, par l’opposition de façade qui a fait semblant de l’affronter aux urnes et, d’autre part, par une opposition réelle, malheureusement incapable de fédérer son mécontentement vers une stratégie de communication efficace, capable de faire passer le message de l’impopularité du Président ivoirien au-delà de sa base militante traditionnelle. Entre les appels au boycott, les retraits officieux et officiels et les divertissements télévisés encore appelés débats électoraux, le tout noyé dans les centaines de millions de francs CFA qui ont été partagés, sur aucune base légale, aux candidats, le peuple n’a plus qu’à hausser les épaules, habitué qu’il est, finalement, au grand cirque politique ivoirien…

Pendant ce temps, le quotidien inchangé de l’Ivoirien moyen, toujours majoritairement pauvre, n’émeut quasiment personne, encore moins le nouvel élu. Sa présidence renouvelée et médiatisée comme étant “éclatante”, l’homme peut maintenant se focaliser sur son positionnement historique et l’imposer, comme il sait bien le faire, à quiconque voudrait prétendre du contraire.