Rwanda et Congo : quand BBC diffuse (enfin !) la vérité sur Paul Kagame

Qui est Paul Kagame ?

Selon l’information mainstream, la diplomatie occidentale, le cinéma hollywoodien (ex: Hôtel Rwanda) ou encore l’intelligentsia anglo-saxonne de référence (ex: le Prix Nobel américain Elie Wiesel), l’homme fort du Rwanda est le sauveur Tutsi qui, en 1994, a su contenir la terreur Hutu et mettre fin à une guerre meurtrière d’un million de ses compatriotes.

Cette version de l’histoire rwandaise, particulièrement vulgarisée dans le monde anglophone, est également la version la plus connue dans les pays d’Afrique dite francophone, où le rôle joué par l’État français dans les crises sociopolitiques des ex-colonies (?) telles que la Côte d’Ivoire laisse parfois croire aux “patriotes” africains qu’un leader noir, assez courageux pour dénoncer les manigances tropicales françaises – Kagame accuse depuis toujours la France d’être le vrai responsable du génocide – ne peut être qu’un “digne fils d’Afrique”.

Malheureusement, les réalités géopolitiques sont généralement plus complexes qu’elles ne paraissent. C’est ainsi que, plus de vingt ans après les faits, les peu-dits sur le rôle joué par Kagame dans les génocides rwandais et congolais s’extirpent des analyses trop peu vulgarisées des réseaux intellectuels indépendants pour atterrir là on les attendait le moins : sur les antennes de BBC.

La lutte patiente…

Le film-documentaire Rwanda’s Untold Story – dont il faut espérer une traduction en langue française le plus vite possible – a forcément bénéficier de l’effort critique de toutes les personnes qui ont décidés, aux lendemains de la crise rwandaise, de réfuter les explications officielles du génocide et d’interroger plutôt les faits.

Qu’il s’agisse des écrits du journaliste franco-camerounais Charles Onana – notamment son livre-enquête Les Secrets Du Génocide Rwandais qui lui a valu d’être poursuivi en justice par le gouvernement Kagame -, des reportages de l’association Survie – globalement axés sur le seul rôle de la France et insuffisamment dénonciateurs des actions du régime de Kagame, mais qui ont tout de même le mérite d’exister – ou des appels d’organisations indépendantes telles que Friends of the Congo, il est fort à parier que la conjugaison, dans le temps, de toutes ces actions apparemment anodines, ait influencée le regard occidental sur la politique rwandaise. C’est probablement ce qui a permis à un journaliste d’investigation apparemment crédible comme Jane Corbin – c’est-à-dire un journaliste n’ayant aucune affiliation politique ou personnelle, aucun intérêt pécuniaire et aucune volonté autre que celle de présenter les faits – de mener son enquête et d’en exposer les résultats.

Il aura donc fallu vingt longues années pour qu’éclate enfin la vérité rwandaise sur une télévision mainstream. Cela ne garantie en rien que Kagame sera jugé pour ses nombreux crimes de guerre sous peu, mais c’est tout de même une petite victoire qui souligne encore une fois l’importance pour les Africains engagés d’inclure la patience dans leur lutte contre le mensonge politique institutionnalisé.

En Côte d’Ivoire, par exemple, ceux qui croient pouvoir corriger, en un temps record, la falsification médiatique au sujet de la crise ivoirienne – qui a fait des rebelles d’hier les sauveurs d’aujourd’hui – ou qui espèrent des retournements politiques majeurs sans actions d’information, d’éducation et de contestations organisées préalables, sont simplement ignorants du fonctionnement médiatique dominant. Patience et éducation les aideraient grandement.

Ainsi, le 1er octobre 2014, le film Rwanda’s Untold Story, présenté par la journaliste anglaise Jane Corbin, a été diffusé en prime time sur BBC 2 dans le cadre de son programme documentaire This World. Le reportage est certainement le tout premier jamais diffusé sur un média dominant qui prend le contre-pied de la version officielle de la crise rwandaise. À la fois remarquablement détaillé et synthétisé, le film permet enfin au grand public international d’entendre ce qu’on lui refusait depuis une double décennie : la vérité sur Paul Kagame.

L’homme est probablement la tête de file de ces autocrates nègres soutenus par les puissances impérialistes qui prétendent représenter l’Afrique renaissante en faisant semblant de combattre le néocolonialisme français mais qui, en réalité, sont de véritables imposteurs. Si l’ex-responsable du fameux hôtel Mille Collines de Kigali, Paul Rusesabagina – dont l’histoire somme toute héroïque a inspiré le film Hôtel Rwanda -, l’appelait encore en avril 2014, sur la télévision publique américaine, « le plus grand tueur du 20è siècle », c’est bien parce que les preuves accablantes contre Paul Kagame et son Front Patriotique Rwandais (FPR) font légion. Et c’est cette pléthore de témoignages concordants, d’investigations élaborées, d’enregistrements audios et vidéos inédits et d’autres types de documents aussi dommageables les uns que les autres pour le régime de Kigali qui, à travers ce film, peignent un tableau particulièrement froid du dictateur rwandais.

On note, par exemple :

– l’opinion du procureur italien Carla del Ponte, recruté par les Nations Unies au sujet du dossier rwandais, qui raconte comment Kagame s’est offusqué de sa volonté d’entamer la phase FPR de son enquête en lui promettant la fin de sa mission. Conséquence : sous l’influence de Washington, son mandat de procureur ne lui a pas été renouvelé ;

– les révélations des politologues américains Christian Davenport et Allan Stam qui, après des enquêtes minutieuses à Kigali, attestent qu’il est impossible que la majorité du million de morts officiellement enregistrés soient issus de l’ethnie Tutsi (celle de Kagame) à cause du nombre de Tutsis vivant au Rwanda au moment des massacres ; ils défendent également qu’il se pourrait bien que la majorité des victimes soit plutôt Hutu, contrairement au récit officiel sur la guerre ;

– les aveux d’anciens officiers militaires du régime FPR comme le général Kayumba Nyamwasa – ex-patron des forces armées de Kagame en exil depuis 2010, qui vit sous haute surveillance en Afrique du Sud parce qu’ayant déjà subi quatre tentatives d’assassinat – qui confirment les conclusions des enquêtes onusiennes selon lesquelles c’est bien Kagame qui a donné l’ordre d’abattre l’avion de l’ancien président rwandais Juvénal Habyarimana le 6 avril 1994 ;

– les explications de Theogene Rudasingwa, ancien porte-parole de Kagame et ancien ambassadeur du Rwanda aux États-Unis qui, depuis son exil à Washington en 2004, atteste de l’existence d’un mécanisme de protection étatsunien spécifique au cas Kagame.

Ces informations ne font que confirmer ce que les plus avertis savaient déjà du président rwandais. En effet, au-delà de ses assertions pseudo-humanistes dans les colonnes de Jeune Afrique« Quand un pouvoir tue son propre peuple, cela nous concerne tous » – et de son baratin faussement révolutionnaire sur les médias colons tels que RFI« Le monde aujourd’hui est à un stade où les puissants n’ont pas forcément raison comme se fut le cas à une époque » –, Kagame est bel et bien été le principal responsable, avec ses alliés américains, britanniques et africains – dont le dictateur ougandais Yoweri Museveni -, de la déstabilisation du Rwanda et du Congo voisin. Hormis le million de morts de 1994, les drames humanitaires suivants portent sa griffe : environ 300 000 victimes Hutus enregistrées après le génocide et surtout, au Congo, environ 6 millions de morts depuis 1998, ce qui constitue le plus grand génocide depuis la Seconde Guerre mondiale et fait dire au constitutionnaliste belge Filip Reyntjens que Kagame « est le plus grand criminel de guerre au pouvoir aujourd’hui ».

Il est donc clair que les relations diplomatiques entre Kigali et Paris – tantôt tièdes, tantôt glaciales – sont plus que trompeuses. Là où elles ont, à la rigueur, le mérite de dénoncer le rôle effectivement lâche et coupable d’une France proche du régime Hutu – et donc complice active ou passive du génocide initial contre les Tutsis -, elles rendent invisibles les vrais soutiens politiques et économiques qui garantissent à l’homme fort du Rwanda une immunité quasi inédite sur la carte géopolitique mondiale. C’est que les soutiens au régime de Kigali ne se sont jamais trouvés à l’Élysée mais plutôt à la Maison-Blanche et à Downing Street, là où, depuis 1994, l’action de Kagame a toujours été défendue par l’ex-Premier ministre britannique Tony Blair et l’ex-Président américain Bill Clinton – deux chefs d’État en poste au moment du génocide – puis, éventuellement, par leurs successeurs. En outre, il n’y a pas si longtemps encore, le Rwanda de Kagame continuait de recevoir une enveloppe d’aide estimée à 417 millions de dollars par an, confirmant au moins le fait que l’homme soit un “ami” de l’Occident.

Il ne devrait donc surprendre personne que Kagame puisse se permettre, lors des cérémonies officielles de commémoration du vingtième anniversaire du génocide rwandais en avril 2014, de condamner l’action française et belge sans craindre de représailles diplomatiques majeures. De même, en avril 2011, au sujet de la crise ivoirienne, Kagame avait affirmé que « le rôle de la France [dans l’arrestation de l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo] pose problème » sans craindre de choquer Nicolas Sarkozy. Non, ce n’est pas le révolutionnaire en qui certains veulent croire qui parlait de cette façon ; c’est bien le dictateur soutenu par de puissants réseaux politiques mafieux qui jouait un rôle qu’il ne cesse de pratiquer depuis deux décennies. Sa position, on s’en souvient, avait pourtant réjouit les “résistants” ivoiriens qui voyaient dans le président rwandais un allié contre les machinations néocolonisatrices françaises et ce, d’autant plus que Gbagbo entretenait des relations étroites avec Kigali, apparemment sans que le vrai visage de Kagame ne semble le gêner outre mesure (est-il vraisemblable de penser que Gbagbo, l’historien africain, ait tout ignoré du véritable Kagame ?).

Paul Kagame au Rwanda = Alassane Ouattara en Côte d’Ivoire ?

Paul Kagame et Alassane Ouattara sont-ils les représentants du même système néocolonialiste et néolibéral imposé à l’Afrique noire par les armes ?
En tout cas, il existe bel et bien des similitudes criantes entre les deux “sauveurs” africains. On retrouve ainsi, de part et d’autre :

– la même volonté de se hisser au pouvoir par tous les moyens, en exécutant et/ou en cautionnant la mort de milliers de personnes et en bénéficiant du soutien stratégique et logistique d’une puissance occidentale ;

– la même prétendue volonté de “libérer le peuple” et de “défendre un groupe ethnique maltraité” qui sert de prétexte au déploiement d’une guerre meurtrière ;

– le même projet de réconciliation factice, plus proche d’un programme de soumission des vaincus aux vainqueurs qu’une véritable acceptation des responsabilités partagées ;

– les mêmes fonctions officielles assumées pour le compte d’un pays voisin avant d’arriver au pouvoir : Kagame a servi dans l’armée d’Ouganda en tant que chef du renseignement, tandis que Ouattara a assumé de hautes fonctions au FMI en tant que cadre du Burkina Faso ;

– les mêmes relations personnelles avec les lobbies politico-financiers américains – notamment via Susan Rice, conseillère d’Obama, réputée proche du ministre ivoirien ouattariste Adama Tounkara et très clairement proche de Kagame, comme confirmé par The New York Times en 2012 ;

– la même volonté de soumettre les principaux opposants politiques à la “justice” nationale et/ou internationale et de travailler à leur embastillement permanent (Victoire Ingabire au Rwanda et Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire) ;

– la même domination, dans les instances administratives et politiques nationales, de l’ethnie du “sauveur” (Tutsi au Rwanda et “Dioula” en Côte d’Ivoire) avec les mêmes arguments de “rattrapage” censés corriger une “injustice” précédente ;

– la même apparence de développement, avec en première lignes, la réalisation de grands projets infrastructurels financés par le surendettement massif, sans que les populations ne réussissent réellement à sortir de leur pauvreté rampante, mais en leur vendant l’illusion que le pays avance vers l’émergence.

Il y a donc beaucoup de points communs à Kagamé et à Ouattara, certainement plus qu’il n’y a de différences. Il faut toutefois relativiser : les 3000 morts officiels de la crise ivoirienne de 2011 (ou même les dizaines de milliers de morts qu’il y a eu à partir de septembre 2002), bien que constituant un drame suffisant, sont quasi insignifiants devant le million de morts du Rwanda et encore moins devant les six millions de morts au Congo.

Cette grande prestidigitation faussement panafricaniste mais savamment orchestrée par Kigali depuis 1994 – qui se trouve par ailleurs être soutenue, aussi incroyable que cela puisse paraître, par l’ex-président sud-africain Thabo Mbeki, censé être un de ces “défenseurs de l’Afrique digne”, mais malgré tout assis aux côtés de Kagame lors de la commémoration officielle du vingtième anniversaire du génocide – n’a fait que jouer en faveur du storytelling des médias mainstream au sujet du Rwanda. On le sait, leur aptitude à inverser les rôles et renverser la vérité, faisant de la victime le bourreau et du bourreau le libérateur, est quintessentielle au bon fonctionnement du système impérialiste caché sous des tenues “mondialistes”. D’où la vulgarisation, jusqu’à ce jour, dans la plupart des canaux médiatiques dominants, de l’image du leader-sauveur-bâtisseur rwandais, responsable, à en croire les Doing Business annuels, de l’activité économique croissante de son pays.

Pourquoi donc la chaîne BBC se permet-elle, aujourd’hui, de faire sienne la controverse autour de Paul Kagame et de diffuser une critique cinglante contre son régime, elle qui s’est historiquement révélée n’être qu’une caisse de résonance de la propagande gouvernementale des pays du Nord ?

La réponse se trouve dans l’évolution des relations entre Kagame et ses soutiens politiques occidentaux. Vu le nombre croissant de preuves accablantes contre le pouvoir de Kigali émanant d’organisations humanitaires de tous types et vu les scandales diplomatiques récents entre le Rwanda et un pays africain influent comme l’Afrique du Sud – où Patrick Karegeya, ancien chef des renseignements de Kagame vivant en exil à partir 2007, a été froidement assassiné le 29 décembre 2013, ce qui a entraîné l’expulsion de plusieurs diplomates rwandais de Johannesburg -, les leaders politiques “partenaires” de la dictature rwandaise tentent de se démarquer progressivement de leur “pion local”, sans pour autant se défaire totalement de lui. C’est le cas, par exemple, de Susan Rice, conseillère à la sécurité nationale de Barack Obama et ex-Secrétaire d’État adjoint pour l’Afrique de Bill Clinton, dont la volonté de servir de pare-feu aux actions des milices proches de Kagame au Congo – notamment le mouvement rebelle M23 – l’a contrainte, en décembre 2012, à renoncer à son ambition de remplacer Hillary Clinton au poste de Secrétaire d’État américain, après avoir été critiquée par The New York Times pour sa proximité avec le dictateur rwandais.

Sans donc totalement isoler l’homme et sans ouvertement condamner son régime, un net repli diplomatique s’est progressivement mis en place en Occident et se manifeste clairement par l’annulation, en 2012, de l’aide bilatérale octroyée au Rwanda par les États-Unis d’Obama, l’Angleterre de Cameron et l’Allemagne de Merkel (entre autres pays). Conséquemment, les grands médias ne font que prendre le relais de cette nouvelle donne géostratégique, selon une logique historiquement vérifiée, comme nous l’expliquions déjà dans Médias colons et mondialisation :

Paul Kagame« […] Il existe un phénomène fréquent au sein du média-système qui se met en branle dès lors que se présente l’urgence géopolitique de protéger les fameux intérêts occidentaux. Ce phénomène, connu dans le jargon médiatique sous le nom de rupture narrative, consiste à changer brusquement de ligne éditoriale ou d’opinion vis-à-vis d’un sujet sans crier gare. Ce mécanisme est celui qui permet de couvrir d’honneurs les partenaires d’un jour [puis] de les livrer à la vindicte populaire dès lors qu’ils ne servent plus à grand-chose. La rupture narrative est souvent prémonitoire d’un retournement politique. Il est de notoriété publique que Hussein, Bokassa, Ben Laden, Kadhafi, Mobutu, Ben Ali, Moubarak, les Talibans et même Hitler ont tous été partenaires de l’Europe et/ou des États-Unis à un moment donné ou à un autre, tant que la misère – réelle ou fictive – qu’ils étaient accusés de faire subir à leurs peuples ne nuisait en rien au business occidental dans leurs pays. Dès l’instant, cependant, où leurs régimes politiques ont voulu rompre les termes du contrat ou que l’Occident les a jugés trop encombrants, le monde entier a appris, via les médias dominants, que ces personnes devaient être considérées dorénavant comme des démons. »

Le “démon” rwandais est donc en train de connaître le début de son exorcisation médiatique grand format par le truchement de BBC. C’est une étape cruciale à franchir pour rétablir la vérité historique en Afrique. Tous ceux donc qui s’offusquent de ce qu’ils estiment être des “conspirations” tendant à décrédibiliser les chefs d’État africains “exemplaires” – c’est-à-dire ceux qui sont généralement approuvés par la Maison-Blanche et invités à prendre des photos avec le couple Obama lors des sommets États-Unis/Afrique – peuvent simplement s’approprier ce documentaire qui sonne, il faut l’espérer, l’arrivée officielle d’une rupture narrative généralement annonciatrice d’un retournement. Vingt ans plus tard, il en est grand temps.

NB : Lire ici (en anglais) quelques points clefs soulevés par le documentaire et les premières réactions au film dans la grande presse, qui indiquent que le documentaire “Rwanda’s Untold Story” de BBC est en train de changer le long récit soigneusement élaboré par les vainqueurs de la guerre au Rwanda.

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