Le triomphe “12 Years a Slave”

Certains films sont inoubliables.

C’est le cas de 12 Years a Slave, le film du réalisateur noir-britannique Steve McQueen, une adaptation cinématographique de l’autobiographie de Solomon Northup, celliste Afro-Américain du XIXe siècle, né en tant que citoyen libre dans le Nord étatsunien, mais kidnappé et jeté en esclavage pendant douze ans dans le Sud du pays.

La critique cinématographique universelle est pour une fois correcte et en phase avec la majorité des cinéphiles ayant déjà expérimenté 12 Years a Slave. Le film est un chef d’œuvre absolu, une de ces rares productions qui semblent avoir échappé à l’ogre hollywoodien lui-même et à son insatiable désir pécuniaire. Hollywood, en effet, n’a généralement aucune patience pour l’impact socio-culturel d’un film, encore moins quand il s’agit de la cause noire. Il préfère clairement financer les projets médiocres, à valeur artistique ou même récréative négligeable, qui deviennent néanmoins d’énormes succès commerciaux – cf. la série Avengers – et/ou qui satisfont aux exigences de communication politique à dérives propagandistes auxquelles l’industrie américaine sait se soumettre depuis sa création – cf. Black Hawk Down, Zero Dark ThirtyArgo, etc.

Toutefois, Hollywood n’aura pas réussi, cette fois-ci, à diluer ni la qualité artistique, ni l’importance historique d’un projet décidé à confronter de plein fouet un des épisodes les répugnants de l’histoire des États-Unis. C’est une chose réellement exceptionnelle quand on sait que très peu dans le monde du cinéma ont eu le courage et l’autorisation (financière) d’aborder courageusement le sujet de l’esclavage des Noirs – à l’exception notable de la série télévisée Roots adaptée du roman classique d’Alex Haley ou encore du film Amistad réalisé par Steven Spielberg.

Vu sous cet angle, 12 Years a Slave est en donc bien plus qu’un film. C’est une expérience d’une puissance viscérale, un témoignage raconté du point de vue des torturés, qui expose non seulement le drame physique de la condition d’esclave, mais aussi et surtout le dommage sur le psyché aussi bien des offenseurs que des offensés. C’est d’ailleurs en ce point que 12 Years a Slave triomphe et se différencie des récentes tentatives cinématographiques de narration de l’esclavage noir-américain – notamment Django Unchained de Quentin Tarantino – : le film présente tout le monde, maîtres blancs racistes ou non, esclaves noirs courageux ou non, à la lumière de ce qu’ils traversent individuellement et collectivement. Cela a pour effet non seulement de mieux comprendre le vécu des esclaves noirs transformés littéralement en bêtes des champs, mais également de découvrir l’incroyable facilité avec laquelle leurs prédateurs blancs exécutaient leur taches, en accord avec eux-mêmes. Certains estimaient d’ailleurs être justifiés par leurs interprétations des versets bibliques et refusaient toute prétention d’humanisation – même émanant des leurs – de ceux qu’ils avaient marchandé et acheté et qui donc étaient leur propriété, à savoir, les nègres et négresses violés, castrés, torturés et pendus régulièrement dans leurs plantations.

Steve McQueen, Lupita Nyong'o et Chiwetel Ijiofor12 Years a Slave, mis en scène par le Noir-Américain John Ridley, saisit donc le spectateur aux tripes et ne lui laisse aucun autre choix que de se sentir personnellement et directement concerné, même connecté à la souffrance des personnages qu’il découvre au fur et à mesure des performances particulièrement engagées de l’ensemble des acteurs, qu’il s’agisse du cruel esclavagiste Edwin Epps joué par l’Irlandais-Allemand Michael Fassbender, de Solomon Northup brillamment interprété par l’Afro-Britannique Chiwetel Ejiofor ou encore de la jeune esclave Patsey joué par la Kenyane Lupita Nyong’o.

Ces deux derniers rôles sont d’ailleurs les plus acclamés par la critique et pour cause. Chiwetel Ejiofor est un acteur de 36 ans dont le talent pré-12 Years a Slave était déjà reconnu par quiconque l’avait vu dans Amistad, mais aussi dans Talk To Me aux côtés du talentueux Don Cheadle ou encore Inside Man auprès de l’incomparable Denzel Washington. Néanmoins, dans le rôle de Solomon Northup, Ejiofor surpasse les attentes de tous, inclus les siennes, lui qui avoue avoir été sérieusement intimidé par ce rôle et avoir eu à s’interroger sur ses capacités à l’assumer. C’est, qu’en fin de compte, Ejiofor est parfaitement à l’aise avec qui il est. Il est un Africain – précisément un Ibo du Nigéria comme il aime à le rappeler – qui a “pris le risque” de voir sa carrière stagner ou d’être condamné à ne jouer que des “rôles d’Africains” – simplement à cause de son patronyme –, mais qui a tout de même refuser de choisir le pseudonyme professionnel plus “tendance” que lui conseillaient certains. Ejiofor n’est donc pas un de ces arrivistes prêts à saborder tout de leur histoire et de leur culture pour se frayer un chemin au sommet. C’est cette dignité – d’ailleurs soulignée par le réalisateur Steve McQueen qui n’a interrogé aucun autre acteur pour ce rôle – qui a été le fondement de la performance exceptionnelle de Chiwetel Ejiofor.

Même Ejiofor, cependant, n’aurait pas pu prédire l’étoile Lupita Nyong’o et son ascension fulgurante. Interprétant le rôle de Patsey, une jeune esclave particulièrement maltraitée par son maître et l’épouse de celui-ci, Nyong’o est devenue la coqueluche du gotha médiatique américain et ce – une fois n’est pas coutume – à juste titre. Sa carrière avant 12 Years a Slave se résumait à un court métrage quelconque et à quelques rôles télévisés dans son Kenya natal, très loin, en tout point de vue, de sa position actuelle, au firmament des actrices hollywoodiennes en passe de devenir incontournables. Lupita Nyong’o était simplement… Lupita Nyong’o, jeune actrice kenyane fraichement sortie de la prestigieuse école d’art dramatique de Yale aux États-Unis, sans rôle dans une production d’envergure ne serait-ce que moyenne. Mais le talent de la jeune femme de 31 ans l’aura conduit à être sélectionnée par le réalisateur Steve McQueen – après les essais infructueux de plus de mille (1000) prétendantes – qui croyait avoir affaire à un “mirage” tant il était ébloui par le rendu de la jeune actrice.

12 Years a SlaveParenthèse importante : il y a ici une leçon à tirer pour bon nombre d’Africaines. Voici une jeune femme, issue d’un milieu somme toute aisé – son père a été ministre de la santé au Kenya – qui n’a pas choisi de se dévêtir dans le clip vidéo d’un quelconque rappeur ignorant ou “d’exposer ses charmes” dans le magazine Playboy afin d’être sélectionnée pour un film produit par Brad Pitt. Non, Nyong’o s’est plutôt concentrée sur son éducation d’artiste en rêvant d’une carrière hollywoodienne – chose non promise à une femme africaine – et connaît à ce jour un succès mérité. Le tout, en demeurant une jeune femme africaine de son époque, qui affole les tapis rouges en arborant avec fierté son teint ébène et ses cheveux naturels coupés courts, ayant pour elle rien d’autre que son charme et son talent. Point ici de Beyoncefication ou de Rihannation même temporaire, avec excuses multiples. Résultat : les plateaux télévisés les plus sélects l’accueillent quotidiennement et plus de soixante-quatorze (74) nominations/victoires aux plus prestigieux awards du cinéma à travers le monde lui sont déjà acquises, en attente du plus célèbre d’entre eux, les Oscars, le 02 mars 2014 prochain. Une victoire qui, au passage, inscrirait définitivement miss Nyong’o dans l’histoire artistique mondiale, en tant que premier acteur africain à remporter un Oscar… [Addendum : 02/03/2014 : Lupita Nyong’o a remporté l’Oscar en question, ainsi que John Ridley pour meilleur scénariste et 12 Years a Slave pour meilleur film de l’année]

Une chose est donc certaine : la vie de Solomon Northup, filmée de main de maître par un réalisateur noir des plus doués, propulse d’ores et déjà 12 Years a Slave au panthéon des films que l’on ne raconte pas, que l’on expérimente plus d’une fois, que l’on célèbre intimement et collectivement, que l’on discute passionnément, au sujet desquels on se dispute même temporairement, bref, qu’il est impossible d’ignorer. Objectif donc partiellement atteint pour Steve McQueen, qui désire sincèrement que l’histoire de Solomon Northup soit lue, partagée et si possible enseignée dans les écoles du monde, de sorte à exposer le drame esclavagiste passé mais aussi présent et actif en 2014, avec ses 21 millions de victimes dans le monde. Vue la qualité cinématographique, l’acuité historique et la puissance émotionnelle de son chef d’œuvre, il serait tragique qu’il en soit autrement.