L’anti-Obama : le Mandela dont je préfère me souvenir

Les obsèques de Nelson Mandela ont attiré la crème de la crème politique mondiale à Pretoria en Afrique du Sud le 10 décembre dernier, notamment Michelle et Barack Obama, couple présidentiel à la tête du seul empire – politico-militaire et médiatique – qui existe encore au 21è siècle [1].

Obama, suivant la logique de son statut américano-déclaré de “leader du monde libre”, s’est présenté comme héritier de Mandela devant les milliers d’Africains venus pleurer et célébrer la vie de Madiba et a reçu, comme on pouvait s’y attendre, un tonnerre d’applaudissement à la seule annonce de son nom. Ces acclamations, pour quiconque connaît le degré de fascination que les Africains en général – les “anglophones” en particulier – ont pour les Obamas, n’a rien de surprenant. À tel point que les plateaux télévisés de quasiment tous les médias mainstream – de CNN à BBC à France 24 à Al Jazeera, etc. – n’ont pu s’empêcher de (re)tracer le fameux lien symbolique qu’il y a, paraît-il, entre Mandela, premier président noir d’Afrique du Sud et Obama, premier président noir des États-Unis. Et papati et patata. Le discours que l’on entend depuis 2008 et auquel s’accrochent les inconditionnels des symbolismes séduisants mais creux s’est vu régurgité autant, finalement, pour acclamer Obama que Mandela.

Il faut le lui reconnaître. S’il y a une chose qu’Obama sait faire, c’est bien celle-là : discourir. Obama est un tribun exceptionnel, un parolier dont les mots et les actions sont non seulement largement divergents, mais un parolier dont même les mots les plus ignobles sont enrôlés d’une franchise de façade, au point d’atténuer leur sens profond et/ou d’étouffer les actions ou inactions qui les suivent.

Ce sont ces mots qui, devant Graça Machel, Winnie Mandela et les caméras du monde, ont volontairement choisi de minimiser – même de subtilement condamner, comme on le verra plus loin – le passé révolutionnaire de Nelson Mandela. Car il a bien existé un Mandela révolutionnaire. Non, il ne s’agit pas du vieillard charismatique et amaigri de cette dernière décennie dont raffolent les médias populaires, mais plutôt du Mandela pas encore affecté  par les vingt-sept années d’emprisonnement et d’esseulement qui suivront, celui qui disait en avril 1964 lors de son procès :

« Je dois traiter immédiatement et longuement de la question de la violence […] Je n’ai pas l’intention [d’en faire usage] dans un esprit d’insouciance, ni parce que j’aime la violence. Je l’ai prévue à la suite d’une évaluation calme et sobre de la situation politique qui a surgi après de nombreuses années de tyrannie, d’exploitation et d’oppression de mon peuple par les Blancs. »

Voyez, ce Mandela-là n’est pas celui qu’Obama et les médias mainstream veulent célébrer. Ce Mandela a plus de liens avec Malcolm X – dont l’héritage politique a été quasiment décimé par la presse dominante – qu’il n’en a avec Martin Luther King – dont l’attitude de plus en plus radicale au fur et à mesure que son œuvre avançait a été oblitérée au profit de l’image largement erronée du pacifiste non violent qu’il avait cessé d’être pendant les trois dernières années de sa vie –. Ce Mandela, pourtant bien réel, est plutôt celui que le département d’État américain avait officiellement appelé un “terroriste” et qui a figuré en bonne place sur la liste officielle américaine des terroristes à suivre de près de 1948 à 2008, c’est-à-dire, pendant soixante longues années, inclus pendant ses années de présidence à la tête de l’Afrique du Sud [2]. C’est ce Mandela, officiellement “terroriste”, ex-président et homme libre qui, en 2000, a tenu à rappeler son passé révolutionnaire au journaliste américain Larry King sur CNN en disant :

« J’ai été appelé un terroriste hier mais quand je suis sorti de prison, beaucoup de gens m’ont embrassé, y compris mes ennemis, et c’est ce que je dis habituellement aux autres personnes qui disent que ceux qui luttent pour la libération dans leurs pays sont des terroristes. Je leur dis que j’étais aussi un terroriste hier mais, qu’aujourd’hui, je suis admiré par ceux-là mêmes qui ont dit que j’en étais un. »

Ce Mandela, c’est le Mandela de la rupture, de la liberté inconditionnelle, du poing et des armes à feu (si nécessaire) au nom de la justice et de l’équité. C’est le Mandela ami de Kadhafi et proche de Castro. Dit simplement, c’est le Mandela anti-Maison-Blanche, anti-CIA, anti-impérialisme.  C’est le Mandela anti-Obama.

Mais voilà, au fil du temps, Mandela lui-même a fini par succomber – peut-être involontairement, certains disent volontairement – à la révision de son image par la presse occidentale. Une véritable métamorphose médiatique s’est mise en branle depuis sa libération en 1990 et a atteint des sommets proches de la canonisation depuis sa mort. C’est qu’au fil des années Kodak-tout-sourire avec les célébrités du globe – qu’il serait difficile de lister tant “aller voir Mandela” était devenu une sorte de pèlerinage, un des points centraux de l’image humaniste qu’une personne en quête d’un cachet médiatique devait se tailler –, Madiba est devenue une caricature, celle du bon vieux nègre aimable et souriant, largement inoffensif, que l’on finit par aimer à force de fréquenter, essentiellement à cause de son charisme et du symbole qu’il représente, peu importe les idées qu’il défend. Nelson Mandela est donc devenu un ex-révolutionnaire au visage graduellement poncé et remplacé par un vieillard plus fréquentable, plus acceptable, plus commerciale : un Mandela Papa Noël.

C’est ce qu’a expliqué le philosophe et activiste noir-américain Cornel West en 2005, lors d’une conférence télévisée (devenue un livre) à Pretoria sur  la “signification de Mandela”. West avait alors salué l’œuvre exceptionnelle du leader sud-africain, non sans souligner ce qu’il a appelé la “Papa-Noël-ification” – « Santa Claus-ification » – de Mandela entreprise par les médias occidentaux ainsi que par le régime sud-africain qui tenait à cacher aux yeux du monde les larges inégalités sociales qui demeurent en Afrique du Sud [3]. En décembre 2013, à l’annonce de la mort de Mandela, Cornel West a réitéré ses propos sur CNN, en soulignant l’hypocrisie d’un État américain qui, par son bras médiatique, fait tout ce qu’il peut pour que l’image du “terroriste nègre” d’hier soit oubliée, mais surtout que les idées radicales et inconditionnelles dudit “terroriste nègre” soient balayées à jamais. Barack Obama, chef par excellence de cet impérialisme médiatique, n’a pas manqué de jouer son rôle dans la réécriture de l’œuvre de Mandela lors de ses récentes obsèques. Il s’est même permis de subtilement condamner son passé révolutionnaire avec toute la politesse diplomatique requise, certes, mais de la condamner tout de même, en suggérant des méthodes plus “softs”, moins radicales :

« Peut-être Madiba avait raison quand il disait qu’il a hérité, “une rébellion fière, un sentiment tenace d’équité” de son père. Et nous savons qu’il partageait avec des millions de Noirs et non-Noirs d’Afrique du Sud la colère née de “mille affronts, mille indignations, des milliers de moments oubliés… un désir de combattre le système qui emprisonnait mon peuple”, comme il le disait. Mais comme d’autres géants de l’ANC – les [Walter] Sisulus et [Oliver] Tambos – Madiba a discipliné sa colère et canalisé son désir de se battre en organisation, en plateformes, en stratégies d’action, de sorte que les hommes et les femmes pouvaient désormais se lever pour leur dignité naturelle. En outre, il a accepté les conséquences de ses actions, sachant que s’élever contre les intérêts des puissants et contre l’injustice a un prix […] »

Plateformes et stratégies d’actions ? Oui, bien sûr. Mais « discipliner sa colère » ? Décodé, Obama semble dire ceci :

« Ne soyez plus en colère, voyons ! Faites comme Madiba – selon ma mauvaise lecture des choses – ou mieux, faites comme moi ! Ne vous battez plus contre l’injustice, pour votre liberté pleine et entière ! Acceptez votre condition, intégrez-vous et si vous voulez faire changer les choses, allez-y mollo, un peu comme moi, sans trop forcer ! Car n’oubliez pas : conséquences il y aura ! La chicotte n’est pas loin ! »

Fini donc le Mandela proche de Kadhafi, guide libyen assassiné par Obama et ses barbouzes de l’OTAN. Effacé donc le Mandela ami de Castro, ex-leader d’un pays sous embargo américain depuis plus de cinquante (50) ans. Célébrons le Mandela ami d’Oprah Winfrey, de Bill Clinton, des Spice Girls, de Michael Jackson et Lady Diana. Le Mandela tout sourire et inoffensif. En lieu et place du Mandela débonnaire et proactif.

Le révolutionnare Nelson Mandela vs. l'impérialiste Barack ObamaEn fait, il n’y a rien de mal à célébrer la vie de Mandela, bien au contraire. L’homme a longuement et pleinement vécu, affectant d’une façon ou d’une autre le cours de l’Histoire et les relations interraciales dans le monde entier. Cela mérite au moins respect. Toutefois, au moment où la tentation nous est donnée d’oublier le combat et les méthodes du militant et au moment où une frange somme toute importante des médias américains – notamment la chaîne Fox News avec le célèbre et ténébreux journaliste Bill O’Reilly – continue d’entretenir, même après sa mort, l’image du Mandela “communiste” – ce qui, dans le jargon américain, signifie “ennemi des États-Unis” –, il y a lieu de refuser d’aseptiser le combat de Mandela en adoptant une posture politique similaire à celle d’un nommé Obama, à savoir une posture qui n’affecte en rien l’extrémisme impérialiste et raciste mais qui, au contraire, l’attise.

Personnellement, je trouve bien sympathique que Mandela se retrouve, du fait de sa popularité, même aux côtés de George W. Bush – un des hommes politiques les plus ignobles que la terre ait connue –, mais sans plus. En réalité, je n’ai pas plus cure que cela de ce Mandela. Je préfère me souvenir de celui que Barack Obama, impérialiste en chef à la solde de Wall Street, n’acclamerait jamais, qu’il soit mort ou qu’il soit vivant.

  • [1] C’est Obama lui-même qui expliquait à la tribune des Nations Unies en septembre 2013 que : « Les États-Unis d’Amérique sont prêts à utiliser tous les éléments de notre puissance, y compris la force militaire, pour protéger nos intérêts fondamentaux dans la région [Moyen-Orient, ndlr]. Nous ferons face à une agression extérieure contre nos alliés et partenaires, comme nous l’avons fait pendant la guerre du Golfe. Nous allons assurer la libre circulation de l’énergie de la région dans le monde ». Ce discours a fait dire au journaliste d’investigation Jeremy Scahill qu’il s’agit « d’une déclaration d’impérialisme nue ».
  • [2] C’est sur cette même liste que figurait Osama bin Laden il n’y a pas si longtemps et celle sur laquelle l’administration Obama vient d’inscrire, contre toute attente, la militante noire-américaine Assata Shakur en mai 2013, plus de quarante (40) ans après qu’elle s’est réfugiée à Cuba. Cette liste est probablement la sœur jumelle de l’infâme “Kill List” (liste de personnes à assassiner) qu’Obama supervise personnellement comme révélé par The New York Times en mai 2012.
  • [3] Cornel West raconte comment, au sortir de sa conférence, il a pu rencontrer Nelson Mandela qui l’a encouragé en lui disant : «Vous êtes un grand homme. Restez fermes dans votre opposition. »

#Afrique#Barack Obama#Monde#Nelson Mandela