Hollande, Ouattara et l’ivoiro-réalisme

Alassane Ouattara et François Hollande. Manifestations populaires contre la visite de Ouattara en France (juillet 2012, Paris).La récente visite officielle de Alassane Ouattara en France a été l’objet de réactions d’indignation de toutes sortes, émanant aussi bien d’individus, de groupements politiques “panafricains” que d’associations françaises qui, apparemment, espéraient beaucoup du « changement maintenant » promis par Hollande durant sa campagne présidentielle.

Sauf qu’en ce qui concerne le dossier ivoirien, le « changement » en question – c’est-à-dire, une vision et un exercice politiques radicalement distincts du modèle Sarkozy – n’a pas (encore ?) eu lieu. Ouattara a bel et bien été accueilli par le Président français avec les honneurs dûs au rang que François Hollande lui reconnait. Et hormis les déductions floues, distillées ci et là par ceux qui tentent de rapporter une “mise à pieds” de Ouattara par Hollande, rien d’autre que la version officielle faisant foi de « bonnes relations avec un pays ami » n’a filtré de ce tête-à-tête.

Depuis lors, appels, lettres ouvertes, éditoriaux et manifestations publiques se succèdent dans le camp des “résistants”, chacun essayant d’éclairer l’opinion publique sur le climat de découragement, de déception et de désenchantement que partagent la plupart des Ivoiriens quant au drame politique, économique, social et surtout sécuritaire que connait le pays au temps T.

Que dire sur la démarche en tant que telle ?

Elle est indispensable. Se taire et laisser faire serait contraire à l’idée de contestation qui doit faire front à la tyrannie d’où qu’elle vienne. Et le régime Ouattara, qui remplit toutes les conditions même sommaires d’un régime tyrannique – n’en déplaisent à ceux qui défendent mordicus les actions qu’il pose sur le terrain – appelle dénonciations à profusion.

Cependant, les revendications actuelles ont-elles des chances de porter des fruits autres que faire les unes des journaux, les titres des blogs et les highlights des médias sociaux ?

La réponse serait probablement “oui” si les dénonciations se forgeaient autour d’attentes réalistes et non sur des espoirs déconnectés de la réalité géopolitique. Mais c’est rarement le cas. “L’engagement” qui s’émeut de l’attitude de Hollande vis-à-vis de Ouattara se fonde sur une lecture largement dévissée des relations franco-ivoiriennes qui engendre chimères et déceptions à répétition au lieu de nourrir l’aspiration sincère que certains continuent d’avoir quant à l’émancipation véritable de la Côte d’Ivoire (et, in extenso, de l’Afrique dite francophone).

En effet, contrairement aux appréciations réductrices qui limitent le pourquoi de la crise ivoirienne à la seule personne de Laurent Gbagbo, la vérité est que le drame politique ivoirien est un problème systémique, aussi bien du côté ivoirien que du côté français. Il ne s’agit pas de “gentils” et de “méchants” responsables politiques, de “gauche” et de “droite” ou même de “rancunes personnelles”. À vrai dire, ces caricatures dont raffole la presse commerciale pèsent très peu dans la balance géopolitique mondiale. Il s’agit plutôt d’intérêts et d’ambitions personnels et politiques (qui désire quoi ; qui est prêt à sacrifier quoi ; qui s’aligne sur quoi ; etc.) soutenus par le pouvoir politico-financier mondial – c’est-à-dire les bailleurs de fonds, les organisations régionales, les organismes pseudo-humanitaires et le système des Nations Unies dans son ensemble – en fonction des besoins économiques des pays riches. D’autres facteurs existent, bien entendu, mais fondamentalement, le problème n’est pas plus compliqué que cela.

Ouattara n’est donc rien d’autre qu’un maillon de la chaîne systémique qui l’a imposé militairement, médiatiquement et méthodiquement. La grande majorité des leaders politiques occidentaux (Hollande inclus) font partie intégrante dudit système et travaille à son maintien voire à son expansion, peu importe leurs slogans de campagne. Ce système n’est pas un vaisseau spatial en orbite au sein duquel quelques multimilliardaires se réunissent tous les six mois, à la pleine lune, et décident de l’avenir de la planète. Ce système est tout simplement la manifestation concrète (et généralement violente) d’un endoctrinement culturel – certains parlent de « sédentarisme culturel » à juste titre – et d’une éducation contaminée de clichés qui a permis l’essor d’une classe politique occidentale égotique et condescendante. Cette classe politique se moque des “valeurs” et autres “droits de l’homme” que ses médias font semblant de défendre et perçoit le monde comme un grand “centre commercial”, propriété de quelques-uns, propice à toutes sortes “d’affaires”. Ce faisant, elle trouve essentiel et même urgent de “mettre en ordre” les États du monde en les alignant sur le patron occidental “universel”, afin de préserver les intérêts des “grandes puissances”.

C’est cette vision partielle et partiale du monde associée à la naïveté et à frilosité politique des dirigeants d’alors qui a résulté en l’imposition manu militari de Ouattara à la tête de la Côte d’Ivoire, avec l’accord de la moitié de l’électorat national [1]. Il faut le comprendre une bonne fois pour toute et le répéter à souhait : Alassane Ouattara, chef d’État ivoirien actuel, n’est pas le produit du seul affairisme sarkozyste. Sa présence découle d’un système bien plus large qu’un individu qui s’est brutalement déployé en 2011 et qui promeut « la démocratie au bazooka » (dont parle Achille Mbembé), ainsi que le néolibéralisme irresponsable, terroriste des égalités sociales.

Une fois cette réalité ingurgitée, les vœux pieux se dissipent rapidement et sont remplacés par un conjugué non-émotionnel que nous appelons l’ivoiro-réalisme.

Qu’est-ce que l’ivoiro-réalisme ? [2] 

L’ivoiro-réalisme schématisé, c’est comprendre que François Hollande recevra Alassane Ouattara à l’Élysée, à bras ouverts, à chaque fois que celui-ci lui en fera une sollicitation officielle, peu importe le nombre de lettres ouvertes et d’appels qui lui seront adressés, tant que Ouattara accomplira sa “mission” avec diligence. Et pour cause : Hollande – qui, soit dit en passant, n’a jamais été un homme de rupture – n’a, au sujet de la Côte d’Ivoire, aucune raison de faire différent que ses prédécesseurs.

Ce sont plus de cinquante années d’histoire des relations franco-ivoiriennes qui éclairent cette affirmation. Il est indéniable que la France doit son statut de cinquième puissance mondiale essentiellement à son exploitation politique, économique et monétaire des pays d’Afrique “francophone”, depuis la colonisation ancienne jusqu’à la recolonisation actuelle. On imagine les nombreux bénéfices que tireraient lesdits pays (dont la Côte d’Ivoire) s’il leur était laissé la liberté de s’autodéterminer. Mais justement : depuis quand est-ce que oppresseurs et opprimés s’accordent sur la liberté des peuples opprimés ? Frantz Fanon explique depuis 1961 que : « La mise en question du monde colonial par les colonisés n’est pas une confrontation rationnelle des points de vue. Elle n’est pas un discours sur l’universel mais l’affirmation échevelée d’une originalité posée comme absolue [3] ».

Transposé aux relations franco-ivoiriennes actuelles (voire aux relations franco-ouest-africaines en général), cet examen fort à propos induit les interrogations suivantes :
– Que gagnerait Hollande, en tant que Président français, à adopter une posture différente de celle qui a toujours prévalu aux relations franco-ivoiriennes ?
– Pourquoi est-ce qu’une politique française, fut-elle de gauche, s’obligerait aujourd’hui à “libérer” une économie africaine nourricière de son développement, au risque d’enfreindre à la santé économique (et à l’influence géopolitique) de la France ?
– Pourquoi Hollande voudrait-il, par exemple, que Areva exploite l’uranium nigérien de façon raisonnable – c’est-à-dire, de telle sorte que les populations du Niger bénéficient réellement des richesses de leur propre sous-sol – quand avec ses méthodes barbares, la France, qui ne possède que 4 % des réserves mondiales d’uranium, en est le quatrième producteur mondial et le premier producteur mondial d’électricité nucléaire (ce qui représente 80 % de son électricité) ?
– Pourquoi Hollande défendrait-il, par ailleurs, que les groupes Bouygues et Bolloré soient régulièrement confrontés, en Afrique noire, à des appels d’offres internationaux réellement “ouverts”, qui ne feront qu’exposer aux yeux de tous ce que les Africains n’ignorent plus – à savoir que, dans un cadre véritablement concurrentiel, sans “pots de vins” aucuns et face aux sociétés américaines, chinoises, indiennes ou même sud-africaines, les entreprises françaises sont rarement les meilleures – et qui risquent de faire perdre des marchés juteux à ces multinationales françaises ?

Politiquement, une question similaire (parmi tant d’autres) s’énonce également :
– Pourquoi Hollande s’encombrerait-il des vœux des deux (2) millions d’électeurs (grosso modo) qui ont soutenu Gbagbo et qui réclament sa libération, quand il peut faire l’autruche, se démarquer des folies sarkozystes et se concentrer sur les attentes des soixante (60) millions de citoyens français dont la majorité ne se soucie pas le moins du monde du sort de Gbagbo ?

L’exemple de Barack Obama – qui, pour sa part, se démarque des folies bushistes même en développant les siennes – montre justement que même les présidents portés par un puissant mouvement populaire ont le plus grand mal à imposer des vrais changements à l’avantage de leurs peuples. D’abord, parce qu’un homme politique aussi bien intentionné soit-il, ne peut pas, à lui tout seul, détruire un système durablement établi qui a porté ses fruits (= enrichi son pays). Ensuite, parce que le système qui l’a fait éclore s’y oppose par principe de survie. De même, Hollande fait et fera ce qui est le “meilleur” pour la France, notamment, entretenir de “bonnes relations” avec un Président africain promu et protégé par l’Élysée.

Voilà la réalité telle qu’elle se présente, sans emphases. Les Ivoiriens, Africains et autres qui ont pour eux le mérite de la condamnation des actions néocoloniales de tous acabits, doivent impérativement abandonner leurs fantasmes et tenir compte, avant de faire des propositions, de l’environnement géopolitique qui sous-tend les relations entre le Nord et le Sud, entre l’Occident et l’Afrique, entre la France et la Côte d’Ivoire.

Cette approche offre un certain nombre d’avantages :
– D’une part, elle permet de s’économiser les illusions sympathiques mais non moins vaines du type de l’espoir “patriotique” qui voulait que la CPI octroie une liberté provisoire à Laurent Gbagbo. Car, quoiqu’en dise les “démonstrations expertes” du contraire, vu le dossier Gbagbo et le contexte de son transfèrement à la CPI, le projet “liberté provisoire” n’a jamais eu aucune chance d’aboutir.
– D’autre part, elle permet d’anticiper les mesures arbitraires et potentiellement catastrophiques des caciques du régime Ouattara, comme la récente décision qui a annoncé la majoration de plus de 1500 % des frais d’inscription à l’université nationale publique, en créant un apartheid universitaire légal en Côte d’Ivoire, avec des arguments risibles (amélioration de la qualité de la formation) établis sans consultation populaire aucune – ne serait-ce que via le parlement. Le véritable objectif de cette mesure ? “Filtrer” le “petit peuple” historiquement favorable au camp politique de Laurent Gbagbo, le contraindre à la débrouillardise et à la pauvreté et “favoriser” les “élites” historiquement affiliées à l’houphouëtisme et à sa descendance actuelle, le ouattarisme, nettement plus sauvage et décadent [4].

L’ivoiro-réalisme apprécie donc tous ces faits à leur juste valeur et se prépare en conséquence, hors pessimisme et hors fatalisme. Bien au contraire, l’ivoiro-réalisme est une attitude émancipatrice de la pensée et de l’action subséquente, puisque constamment en phase avec ce qui est et non ce qui aurait pu être.

Aussi, quand la majorité des Ivoiriens (et Africains) auront admis qu’aucun leader politique providentiel débarquera d’Occident (ou même d’Afrique) pour résoudre les problèmes du continent, le corps social sera lui-même disposé à réfléchir à des actions concrètes pouvant ravir la liberté des pays africains des mains des États impérialistes qui les asphyxient. À ce moment-là – et seulement à ce moment précis –, son action patiente d’influence de l’opinion publique occidentale par la revendication et la contestation organisées commencera à porter des fruits. Choses qui lui permettront de conquérir sa liberté by any means necessary.

  • [1] Les résultats des élections présidentielles ivoiriennes de 2010 (54/46 pour un camp, 51/49 pour l’autre) ne constituent pas notre débat ici. Ce qui demeure et qui est indéniable, c’est que le régime Ouattara a été imposé par la combinaison d’une rébellion vendue comme “nécessaire” et d’une intervention militaire internationale dite “salutaire”. En clair, c’est la guerre qui a conduit Ouattara à la tête de l’État de Côte d’Ivoire.
  • [2] Nous distinguons l’ivoiro-réalisme et plus largement l’afro-réalisme des attitudes que sont l’afro-optimisme, l’afro-idéalisme et l’afro-pessimisme.
    — La première attitude est celle des autoproclamés afro-optimistes, souvent (mais pas uniquement) composés de ceux que l’adage populaire ivoirien appelle les “binguistes”. Ce sont ces Africains partiellement ou complètement (volontairement ou inconsciemment) déconnectés du quotidien local, qui ne voient leurs pays d’origine qu’en terme de projets et de chiffres et qui s’en tiennent quasi exclusivement à l’image physique (c’est-à-dire infrastructurelle, monnayable et médiatique) des pays africains. À ces personnes, il vaut mieux ne pas parler de morts, de prisonniers politiques, de pauvreté, de néocolonialisme, etc. “Globalisation”, “concert des nations”, “bonne gouvernance”, “environnement”, etc. : voici l’essentiel de leur vocabulaire.
    — La seconde attitude, celle des afro-idéalistes, est caractéristique de certains “résistants” Ivoiriens, Africains et “amis de la Côte d’Ivoire” qui voient dans les idées, dans les promesses et (plus dangereusement) dans la seule et unique personne de Laurent Gbagbo, la solution à tous les maux de la Côte d’Ivoire, de l’Afrique francophone, voire du continent africain. À ces personnes, il vaut mieux ni souligner le “changement de cap” de Gbagbo entrepris entre 2005-2007, ni ses choix controversés, ni les décisions impardonnables qu’il a prises en bonne conscience. Il vaut mieux non plus ne pas leur parler de “culte de la personnalité“…
    — La troisième attitude est celle des afro-pessimistes, c’est-à-dire, ceux qui estiment que l’Afrique est perdue d’avance. À la rigueur, la porte de sortie qu’ils entrevoient pour le continent se dévoile dans la soumission totale des pays africains aux puissances occidentales, afin de bénéficier en toute quiétude (même si dans la misère du plus grand nombre), de “l’amitié” de l’Occident, de quelques routes en bons états et de visas à destination de Paris, Londres ou New York.
    L’ivoiro/afro-réalisme se distingue entièrement de ces trois attitudes en ce sens qu’il fuit l’ignorance des afro-optimistes, l’endoctrinement des afro-idéalistes et l’asservissement mental des afro-pessimistes. Gardant les pieds sur la terre ferme, l’ivoiro/afro-réalisme n’espère pas l’inespérable (politique) en prétendant être optimiste. Sa tache principale consiste à promouvoir l’éducation comme antériorité incontournable et composante essentielle de l’action de contestation efficace.
  • [3] Fanon, Frantz. Les damnés de la terre. Paris : Maspero, 1961.
  • [4] Le 1er août 2012, sous la pression populaire, le gouvernement Ouattara a décidé de surseoir temporairement à cette mesure et de réfléchir à une alternative. Le 8 août 2012, il a annoncé la réduction de la mesure d’inscription controversée en faisant passer les frais qu’il avait fixés à 100 000 francs CFA (pour rappel, ces frais étaient précédemment de 6000 francs CFA) à 30 000 francs CFA pour les premiers entrants. La décision a été saluée par une frange gravement ignorante d’Ivoiriens. Car, en réalité, cette mesure est censée durer trois ans – c’est-à-dire, jusqu’au prochain scrutin électoral de 2015 –, avant que la décision initiale soit appliquée. L’apartheid universitaire est donc déjà effectif ; sa version la plus dommageable a simplement été reportée de trois années, le temps que Ouattara soit re-élu.

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