+ d’Afrique : quand le ridicule tue

+ d'AfriqueUne fois par semaine, grâce à Canal + Horizons, l’Afrique “francophone” se retrouve nez à nez avec un des nombreux prétendants à son homicide culturel : + d’Afrique« le talk-show 100 % africain » de la chaîne cryptée française.

Robert Brazza, son célèbre animateur Congolais, doit probablement “se faire sa p’tite tune” et vivre plus que décemment des fruits de son labeur. Bravo ! Après tout, un nègre de grand talent, point au chômage en ces temps difficiles pour les pays africains, n’est que sujet de réjouissance. Mais à quel prix ?

+ d’Afrique, aussi bien dans le style que dans le contenu, n’est qu’une forme “évoluée” – moins cruelle, mais non moins caricaturale – des “minstrel shows” américains très populaires dans l’Amérique ségrégationniste – et même au-delà –, dont le réalisateur Spike Lee se fait l’écho dans son film culte Bamboozled. Leur particularité ? Les “minstrel shows” célébraient – = singeaient de la façon la plus grotesque et méprisable qui soit – le quotidien noir-américain au grand ravissement des (télé)spectateurs Blancs.

De même, aujourd’hui, Canal + offre à ses horizons noirs et aux nombreux caucasiens accrocs d’exotisme négroïde, le plaisir de voir un gang d’Africains – hommes et femmes tous sourires, rouges à lèvres et fonds de teints vêtus – pérorer à qui mieux mieux sous les projecteurs multicolores, aux côtés de “fiertés” continentales. Le tout dans une gaieté envoutante que seuls des Africains “aigris” et “envieux” pourraient vouloir critiquer… right ? Wrong. Il s’agit, ici, non pas de vilipender “dans le vide” et de jalouser, mais d’ouvrir les paupières de ces Africains peu disposés à lire entre les lignes et peu enclins à tenir compte du comment et du pourquoi des programmes télévisés qu’ils consomment.

Historiquement, l’excuse du “divertissement” a toujours servi aux médias occidentaux pour distiller, de façon subtile, une image en grossier déphasage avec la réalité africaine. Depuis que l’Afrique a été dépourvue de ses valeurs propres par le fusil et le canon, et depuis qu’un nombre croissant de contremaîtres négro-africains ont reçu avec joie les perdiems occidentaux requis au déploiement de leurs rebellions sanglantes – c’est “nécessaire”, parait-il, pour instaurer la démocratie –, l’imbécillisation des masses, via la télévision, a été mise en branle concomitamment à la propagande politico-médiatique pour asservir les mentalités et les dominer à souhait. Depuis lors, le couvert du “divertissement” sert à balafrer le vrai visage de l’Afrique et à la rendre docile, digeste, inoffensive, soumise donc plus “appréciable”.

C’est ainsi que le continent noir est régulièrement présenté, sur les canaux médiatiques occidentaux, sous ses apparats de guerres, de sida, de malnutrition et de famine. Des maux qui, bien que réels, ne constituent qu’un pan de ce que l’Afrique est réellement, mais qui restent les principaux mis en avant. La chaîne TV5 Monde, par exemple, s’est fait depuis belle lurette le chantre de l’Afrique “terre rouge”, via ses sélections de films et documentaires axés sur “la vie au village”. Canal +, une chaîne qui pourtant se prévaut d’un décalage d’avec la rigidité éditoriale du type France Télévisions, ne fait pas mieux, finalement, en s’appuyant volontairement sur les mêmes stéréotypes au sujet de l’Afrique et en faisant la promotion du continent “exotique”.

Quel est-il ? C’est l’Afrique des safaris chers à Juan Carlos, roi d’Espagne, et ses trophées d’éléphants compromettants. Celle des petits villages sans électricité où – on vous le promet – il fait “bon vivre” malgré tout. Celle des jeux de dames aux abords des bistrots auxquels se dédie la jeunesse désœuvrée – mais “pleine de vie”, apparemment – qui espère tout des programmes PPTE. Celle des gamins maigrelets et paludéens qui courent, pieds nus, derrière un ballon, dans la poussière. Celle des petites filles vendeuses de sacs “d’attiékés” – féculents ivoiriens très prisés – posés à même le sol aux côtés de leurs braves mères. Celle des tisserands et autres petits artisans, qui attendent une hypothétique “aide gouvernementale” pour jouir enfin du fruit de leur labeur. Etc. Etc. C’est cette Afrique-là, sale, pimentée, chaude, brûlante, bruyante qui est la principale vulgarisée. Et les idées que se font depuis des siècles les Occidentaux au sujet du continent noir sont entretenues par des programmes télévisés du type + d’Afrique créés justement à cet effet.

Autrement, qu’offre réellement + d’Afrique à tous ces téléspectateurs “raffinés”, amoureux (disent-ils) de “bonne musique” et de “bonne humeur” ? Oui, on peut apprécier les scoops sur les débuts d’Alpha Blondy, de Mory Kanté et d’Alphadi, ou l’inspiration derrière l’écriture d’Alain Mabanckou, ou encore, la dextérité de l’orchestre live qui sait interpréter tout le monde, de Manu Dibango à Myriam Makeba. C’est juste “un bon moment de détente”, n’est-ce pas ? Mais alors, où se trouve le “plus” que Robert Brazza promet quand son émission, actuellement dans sa deuxième saison, ne montre quasiment rien d’autre que des bas quartiers africains, desquels espèrent sortir quelques talents locaux éprouvés par leurs manques de moyens ? Est-ce développer la créativité africaine et promouvoir l’image du continent, que de ne souligner que très rarement l’existence de ces milliers voire ces millions d’Africains, qui n’ont absolument rien à envier à quelque Français puisse être, que ce soit en terme de qualité de vie personnelle, de compétence professionnelle dans les sphères “costume-cravate” ou simplement d’érudition ? L’Afrique serait-elle exclusivement composée de danseurs, chanteurs, footballeurs, peintres ambulants, couturiers et vendeuses d’épices fraîches au marché ? Quid des femmes et hommes d’affaires africains, des notaires, pharmaciens, linguistes, physiciens, géographes, qualiticiens, mathématiciens, dentistes, infographes, marketeurs, économistes, agronomes, architectes, kinésithérapeutes, banquiers, psychologues, théologiens, chimistes, programmeurs, auditeurs et autres qui existent dans tous les pays auxquels s’intéresse l’équipe de Robert Brazza ? N’est-ce pas tout cela le vrai “plus” africain ?

En réalité, + d’Afrique, malgré ses prétentions, n’exprime aucun réalisme de fond, puisque l’émission circonscrit le continent aux expressions les plus réductrices (et les plus largement acquises) de sa vitalité : la musique, la cuisine, le football, etc. Or, il n’y a pas que Didier Drogba et Salif Keita qui font la fierté du continent ! On nous opposera peut-être que ce n’est pas le sujet et qu’il s’agit seulement de culture. Alors, questions : le “plus” culturel à révéler de l’Afrique serait-il donc exclusivement du type des “allocodromes” ivoiriens ? Pourquoi ce choix marqué pour les petits commerçants, les menuisiers ou les artistes en herbe dans les quartiers populaires de Lomé, Dakar ou Yaoundé ? Pourquoi cette présentation “touristique” de l’Afrique, comme si l’émission avait été conçue par une bande d’adolescents Ukrainiens ignorants tout du continent ? Les mots “culture” et “Afrique” riment-ils uniquement dans l’expression visuelle de la pauvreté ou de la “galère” (encore appelée “potentiel” !) négro-africaine ?

Sur la question, l’on remarque sans grande surprise que l’Afrique anglophone a déjà amorcé son émancipation. Aujourd’hui, les émissions télévisées (“culturelles” ou non) présentées sur les canaux télévisés satellitaires des pays africains de langue anglaise (disponibles via le projet sud-africain DSTV) montrent que leurs concepteurs se sont engagés dans une dynamique de dépoussiérage et de valorisation intelligente de l’image de l’Afrique qui se fait de façon progressive. Dehors (!!!) les caricatures stupides et l’unique soulignement du “petit peuple débrouillard” : la diversité socioprofessionnelle et culturelle des Africains, avec un accent notable sur tous ceux qui, par leur effort pas seulement physique mais aussi intellectuel, ont réussi à émerger, est télévisée et promue comme telle, ni plus, ni moins. N’en déplaisent aux néocolons et néocolonisés qui préfèrent les images de l’Afrique “belle et sauvage”, à savoir, la forêt tropicale, le rallye Paris-Dakar, les dessins animés Kirikou, le coupé-décalé, les enfants-soldats, etc.

Pendant ce temps, sur les canaux français, la volonté est toujours aussi active d’enraciner dans la conscience télévisée populaire l’idée d’un continent affable, peu capable, dont l’avenir se trouve, à la rigueur, dans “l’entertainment”. Ironiquement, ce sont précisément les personnes qui stigmatisent quotidiennement l’afro-pessimisme qu’elles prétendent dénicher ci et là, qui restent le plus souvent aux avant-postes de l’entreprise d’imbecillisation des masses, en approuvant les farces télévisées du type + d’Afrique. Serait-ce là tout l’optimisme qu’elles ont à offrir ?

Une nouvelle fois, trop d’Africains “francophones” sont restés de grands enfants complexés, guidés par leur quête de p’tits billets. Habitués à jouer les rôles de serfs soumis au diktat gaulois et refusant de s’émanciper, ils limitent chacune de leurs entreprises aux exigences de leurs tuteurs caucasiens et entendent bien mériter leurs “bons points”. On devine bien, alors, que les “visages pâles” de Canal + qui ont validé les sketches préparés par l’équipe de joyeux lurons de + d’Afrique, sont plus que contents de “divertir” les téléspectateurs de cette façon, en les soumettant notamment aux fadaises du fameux Mamane.

Voici donc un comique dont la plus belle création est le “Gondwana”, un État africain fictif où rien ne fonctionne comme il se devrait, mais au sujet duquel il vaut mieux rire que pleurer. Et notre bouffon de séance, dans sa parodie d’une Afrique adepte des coups fourrés politiques, fait fi de la souffrance quotidienne et bien réelle de centaines de millions d’hommes, femmes et enfants et transforme un drame social en un grand cirque. Abjecte conséquence : impression est donnée que l’Afrique n’a que cela à offrir. Si c’est cela “plus” d’Afrique, eh bien, l’Afrique avance plutôt à reculons ! Et plus grave encore : en se marrant…

Or, “divertir” ne devrait pas signifier “faire le pitre” sur les plateaux télévisés occidentaux et s’esclaffer des graves maux des sociétés africaines. Nulle part vous ne trouverez un comédien Juif se lancer dans des caricatures simplistes et défraîchies au sujet du quotidien des Israéliens (et Palestiniens) régulièrement tourmentés depuis des décennies. En fait, aucun producteur d’émissions télévisées en Occident n’oserait s’aventurer dans un tel projet, ni chez Canal +, ni ailleurs, et aucun animateur Juif n’oserait en assumer la présentation. Mais au nom de la “récréation”, il se trouve, malheureusement, des Robert Brazza, Mamane et autres house negros de tous acabits, pour éclater de rire des larmes du continent.

Ce n’est pas distraire, mais plutôt se moquer des Africains ! Le “divertissement” empreint de sagesse, consisterait à intégrer dans la démarche le volet “conscientisation” requis pour pousser tout un continent de l’avant. C’est chose possible, depuis fort longtemps, dans la tradition négro-africaine du conte, ou encore, plus récemment, dans l’humour conscient et conscientisant de l’Ivoirien Léonard Groguhet ou du Camerounais Jean-Miché Kankan. Voilà deux exemples de comédies qui s’inspirent du difficile quotidien africain à des fins récréatives, sans en faire des pastiches insipides et ignorants. Leurs traits distinctifs d’avec les Mamaneries actuelles sont évidents. Par exemple, dans les sketches de l’émission ivoirienne Comment ça va ? (circa 1980/1990), l’art était de pointer du doigt les tares sociales et d’éduquer (implicitement) les populations, en les encourageant à se responsabiliser. Avec Mamane et ses sœurettes promptes au “fou rire”, l’art est devenu arme d’infantilisation et de banalisation, c’est-à-dire un exercice à la fois ennuyeux et dangereux, puisque l’on ne dit rien, ne propose rien, n’éduque en rien, et que l’on refait de même sept jours plus tard, sur le même plateau, avec les mêmes compagnons, les mêmes sujets et les mêmes fidèles téléspectateurs. Aucune intention même subtile de “conscientisation”, oh que non ! Délectons-nous plutôt de cette Afrique “exotique” et “ignare” et rions tous allègrement…

+ d’Afrique n’est donc rien d’autre que la dernière-née télévisée de l’expression du ridicule africain soumis au médiamat francophone, en espérant une imbécillisation collective. De fait, en ôtant plus qu’en ajoutant au continent, + d’Afrique a déjà commis le crime le trop. Dommage pour ces Africains somme toute talentueux qui ont sacrifié à la niaiserie télévisée commerciale pour s’assurer une belle carrière. Et dommage pour tous les autres, téléspectateurs ou non, qui ont grandement besoin d’être présentés tels qu’ils sont, sans faire le lit de cet engagement racialiste à la sujétion du continent.

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