La trahison des clercs… ivoiriens : de l’excessive politisation des intellectuels de Côte d’Ivoire

Mamadou KoulibalyEn 1927, dans son classique La trahison des clercs, le philosophe français Julien Benda sonnait une alarme des plus retentissantes à l’endroit des intellectuels français. Il les exhortait à se défaire de leurs passions politiciennes, afin de mener à bien leur mission critique et la mettre au service de la société.

Le chef-d’œuvre de Benda pourrait servir à tous les intellectuels de langue française, notamment les intellectuels ivoiriens [1]. En effet, le constat de la conversion massive des élites intellectuelles ivoiriennes en responsables politiques est un des plus déplaisants pour ces quelques personnes qui espèrent encore un contre-pouvoir apolitique citoyen.

Cette reconversion n’est pas récente. Après 1960, le contexte postcolonial requérait de doter le pays en cadres nationaux capables de prendre le relais de l’administration française, notamment dans le domaine de l’éducation. La vision de Houphouët-Boigny était de prioriser la formation des élites en les envoyant dans l’Hexagone, afin qu’elles renforcent leurs capacités déjà acquises à la jeune université d’Abidjan.

Dans l’immédiat, cependant, il fallait bien remplir les postes gouvernementaux existants. Qui de mieux indiqués que les premiers “lettrés” ivoiriens – les Bernard Dadié, Jacob Williams, Mathieu Ékra, Philippe Yacé et tous les autres qui étaient alors appelés les “évolués” – pour assumer des responsabilités politiques en tant que ministres, députés, etc. ? La Côte d’Ivoire, à cette époque, n’avait pas vraiment le choix.

Dès la fin des années 1970, le retour progressif des nouveaux diplômés de l’Hexagone a finalement permis de mettre en œuvre une politique dite “d’ivoirisation des cadres”, qui a vu des nationaux prendre le relais de l’administration et de l’enseignement universitaire. Désormais, la Côte d’Ivoire disposait des ressources humaines lui permettant d’assurer ses projets d’éducation et de s’assumer intellectuellement.

La crise scolaire et universitaire tributaire de la crise sociopolitique qui a débuté en 1990 a contribué, néanmoins, à altérer cette vision. Une des conséquences les plus nocives de la dégradation du système éducatif ivoirien est d’avoir engendré la sectorisation des intellectuels du corps enseignant en groupes idéologiques et politiques plus ou moins figés. Double conséquence : certains intellectuels ivoiriens se retrouvant ni à gauche, ni à droite (ou étant tout simplement frileux), ont progressivement déserté la scène intellectuelle au fur et à mesure que la crise s’est aggravé et se sont murés dans un silence assourdissant depuis. Tandis que d’autres ont définitivement écarté livres et cahiers et se sont reconvertis en politiciens stricto sensu.

La question de la défection d’un nombre d’intellectuels ivoiriens ne sera pas notre principal sujet ici, bien qu’elle soit de toute importance [2]. Pour l’illustrer brièvement, on constatera simplement la fréquente absence des Ivoiriens dans les projets collectifs d’envergure et d’intérêt panafricains. Par exemple, des seize auteurs qui ont réagi au discours de Sarkozy à Dakar, en juillet 2007 – en publiant L’Afrique répond à Sarkozy en 2008 –, on note la participation de Sénégalais, Malien, Congolais, Algérien, Nigérien, Mauritanien, Guinéen, Malgache, Camerounais, Haïtien et même Français, mais on ne trouve aucun Ivoirien. Et dire que la Côte d’Ivoire, à cette période, était déjà confrontée à une crise politique et militaire majeure ! On aurait pu croire qu’une partie de l’intelligentsia ivoirienne – notamment celle de gauche – serait tellement irritée par le mépris affiché par le président français qu’elle ne manquerait pas de participer à un tel projet. Que nenni ! [3]

Mais plus grave encore est la question de la reconversion d’un grand nombre d’intellectuels ivoiriens – et pas des moindres – en responsables politiques de premier ordre. Cette occurrence pose trois problèmes essentiels :

— Premièrement, le rôle critique fondamental de l’intellectuel n’est plus assuré ou est mal assuré, parce que lesdits intellectuels, quand bien même ils s’y attellent, ne sont pas libres d’orienter leurs réflexions avec l’objectivité minimale et la rigueur scientifique requise, étant donné qu’ils font eux-mêmes partie intégrante du sujet à étudier ;

— Deuxièmement, la recherche scientifique est mise en berne, les chercheurs se cherchant un ou plusieurs postes “juteux” dans l’arène politique apparemment plus “enrichissante” que les facultés universitaires surchauffées et financièrement ingrates ;

— Troisièmement, les élites intellectuelles (notamment universitaires) ayant atteint le sommet de leurs filières après vingt ou trente années d’efforts, avant d’embrasser une carrière politique, sont difficilement remplaçables à cause de la double décennie de crise qui a galvaudé la formation académique. Se présente donc une carence systémique renforcée par l’ère de la spécialisation inspirée du système anglo-saxon, qui a conduit le peu de jeunesse ivoirienne n’ayant pas sacrifié aux “machettes”, au “boucan” et à la débrouillardise à s’orienter massivement vers des formations techniques ou entrepreneuriales. Ces acquis, bien qu’utiles au développement de la société ivoirienne, restent insuffisants pour nourrir le savoir et assurer sa transmission. Ainsi, au lieu de penseurs capables de proposer des idées novatrices, au lieu de médecins, physiciens, géologues, biologistes, économistes, juristes et autres historiens capables de les théoriser, les enseigner et défendre leur application, la Côte d’Ivoire, pendant ces années de crise, a surtout formé des politiciens en herbe, des techniciens (flanqués d’un brevet de technicien supérieur dévalué) et quelques jeunes entrepreneurs focalisés sur la recherche du gain.

Or, un cadre sociopolitique et démocratique stable peut-il se construire avec peu ou prou d’intellectuels exerçant à plein temps ? Où seraient aujourd’hui les États-Unis d’Amérique si des sommités telles que W.E.B. Du Bois, Noam Chomsky, Cornel West, Suze Orman, Paul Krugman, Toni Morrison ou Joseph Stiglitz avaient toutes sacrifié à la tentation de “s’engager en politique” ? Où en serait la France, aujourd’hui, si Simone de BeauvoirAlain Touraine, Jacques Lacan, Raymond Aron ou Michel Serres avaient eux aussi décidé de devenir des “élus du peuple” en prétextant faire bénéficier leurs concitoyens de leur érudition ?

On peut douter de l’exemplarité politique (relative) et de l’acuité démocratique (également relative) que les pays dits développés auraient atteints, si leur classe intellectuelle s’était massivement reconvertie en classe politicienne. Si cela avait été, quel pouvoir intellectuel aurait été capable de contester les idées, les projets et les actions des politiques, par l’écrit, l’oral, les actions de terrain, mais en dehors de toute fonction officielle ? L’équilibre entre intellectuels et politiques clairement visible dans ces sociétés – il faut l’admettre, elles sont exemplaires sur ce point – n’aurait pas existé.

Malheureusement, la scène ivoirienne actuelle s’oppose de plus en plus à cet équilibre pourtant essentiel. Contrairement au contexte postcolonial où il y avait pénurie de responsables politiques nationaux, l’activisme actuel des intellectuels ivoiriens semble être mû par leur penchant opportuniste. Pour chaque Saliou Touré (enseignant-chercheur agrégé de mathématiques et ex-ministre) ayant réussi à naviguer entre responsabilités politiques et universitaires – chose notable : en assumant ces tâches successivement, pas concomitamment –, il existe un Alphonse Djédjé Mady (enseignant-chercheur agrégé de médecine, ex-ministre et actuel député) devenu responsable politique au détriment, quasiment, de sa profession.

Et les exemples d’universitaires s’étant déféré à leurs ambitions politiques abondent. On note, par exemple, la reconversion d’un des plus brillants économistes de sa génération, Mamadou Koulibaly, qui a lui aussi fini par céder à la “tentation politique”, même s’il s’en défend : « Je n’ai pas abandonné la science au profit de la politique. D’ailleurs à l’université, il y a une discipline qu’on appelle sciences politiques. Le savant et le politique ne rentrent pas en contradiction. De ce point de vue, un scientifique peut faire de la politique et garder sa rigueur. Et j’entends à l’ouverture des universités, reprendre mes enseignements à la faculté des sciences économiques et de gestion d’Abidjan-Cocody ». [4]

Bonne nouvelle. Encore que le “multitasking” revendiqué ici, plus ou moins utile en entreprise, est loin d’être en parfaite symbiose avec l’ambition politique, notamment quand l’objectif est d’atteindre le sommet. Combien d’hommes politiques briguant la magistrature suprême peuvent-ils, parallèlement, se dédier à leurs activités purement intellectuelles sans que l’une des deux ne finisse par perdre du leste ? C’est une chose que d’être un scientifique qui fait de la politique l’intérêt de sa science. C’est autre chose que d’être un scientifique-politique présentant deux discours – l’un potentiellement critique (l’intellectuel) et l’autre nécessairement policé (le politique) – sans craindre une réaction confuse du public. L’exemple du constitutionnaliste ivoirien, Francis Wodié, et de ses multiples ambitions présidentielles couronnées d’échec, l’a déjà montré.

La carrière politique de Koulibaly pointerait-elle dans la même direction ? L’intellectuel en lui reste salué par tout ce qu’il y a de personnes se sentant une affinité quelconque pour les choses de l’esprit. Mais le politique en lui reste d’autant plus controversé qu’il n’a plus le couvert du “dauphin constitutionnel” et qu’il est désormais “à son compte”, politiquement. Ce qui signifie que l’homme est principalement jugé pour qui  il est – c’est-à-dire, à partir de la perception erronée ou non que le public se fait de lui – et accessoirement pour ce qu’il dit. C’est hélas toute la difficulté du drame politique : ses acteurs sont évalués plus pour leurs images que pour leurs idées. Et c’est justement pourquoi l’un ou l’autre (image ou idée) finit généralement par prendre le dessus…

Toutefois, la scission entre les deux facultés n’a pas lieu d’être radicale. Il ne s’agit pas que les intellectuels ivoiriens quittent totalement la scène politique (qui d’autre, alors, la remplirait ?). Il s’agit seulement que les “clercs” ivoiriens (particulièrement les plus éminents, émanant du corps enseignant) ne “trahissent” pas tous leur vocation car, comme le disait le politologue ivoirien Paul N’Da, « de toute évidence, cet acte [intellectuel] de penser et de faire penser le monde a une dimension éminemment politique »[5]

Autant donc que cette dimension soit conservée, mais qu’un point d’équilibre soit atteint et entretenu, de façon à ce que les responsables politiques trouvent en face d’eux des intellectuels désintéressés, capables de leur porter la critique sans fléchir. Il en va du redressement de nos sociétés et de notre avenir.

  • [1] L’entière définition du terme “intellectuel” ne saurait être assumée ici. On retiendra, pour l’occasion, l’une des trois définitions proposées par le politologue ivoirien Paul N’ Da dans Les intellectuels et le pouvoir en Afrique noire, à savoir celle fondée sur la catégorie socio-professionnelle. Dans ce contexte, les intellectuels sont « tous les titulaires de diplômes universitaires ou même de l’enseignement secondaire, qui ne sont pas directement impliqués dans la production matérielle [mais] qui travaillent par, sur ou pour des idées et qui se retrouvent dans des professions comme celles de l’enseignement, de la santé, dans des professions juridiques […] ».
  • [2] Notre argument sur le sujet dans Le nouvel ordre ivoirien.
  • [3] Il faut souligner que depuis la crise postélectorale ivoirienne de novembre 2010, un nouveau frémissement intellectuel ivoirien est en cours, porté par une nouvelle génération d’intellectuels engagés. Si ces personnes ne sont pas toujours capables de produire des œuvres qualitativement comparables de celles de leurs prédécesseurs, leur effort reste à saluer.
  • [4] Koulibaly, Mamadou. “Sous Ouattara, la Côte d’Ivoire va très mal“. Entretien avec Afriqueducation, mai 2012.
  • [5] N’Da, Paul. Les intellectuels et le pouvoir en Afrique noire. L’Harmattan. Paris, 1987.

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