USA : où en est le rêve noir-américain ?

« Mon but n’est pas de fournir des excuses au comportement des Noirs ou d’absoudre les Noirs de leurs responsabilités personnelles […] » – Cornel West

De gauche à droite à partir du haut : Herman Wallace, Albert Woodfox, Robert King, Trayvon Martin, Sean Bell, Kenneth Chamberlain, Mumia Abu-Jamal, Amadou Diallo, Kathryn Johnston« […] Cependant, quand les nouveaux conservateurs Noirs mettent l’accent sur l’attitude et la responsabilité des Noirs, de telle manière que les réalités culturelles des peuples Noirs sont ignorées, ils s’amusent à un jeu intellectuel trompeur et dangereux avec les vies et les fortunes des personnes défavorisées. Nous devons effectivement critiquer et condamner les actes immoraux des populations noires, mais nous devons le faire en tenant compte des circonstances dans lesquelles les individus naissent et dans lesquelles ils vivent. En ignorant ces circonstances, les nouveaux conservateurs Noirs tombent dans le piège de blâmer les pauvres Noirs quant à leur situation. Il est impératif de faire une distinction entre le Scylla du déterminisme environnemental et le Charybde de l’attitude qui consiste à uniquement blâmer les victimes. » (Cornel West, Race Matters, 1994).

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L’Amérique de Barack Obama vient de célébrer, de la manière la plus discrète qui soit, un quarantième anniversaire bien particulier.

En effet, le 17 avril 2012 marquait le quarantième anniversaire du très méconnu dossier “Angola Three” relatif à trois prisonniers Afro-Américains (Herman Wallace, Albert Woodfox et Robert King) illégalement et inhumainement incarcérés “in the hole”, c’est-à-dire en isolement total, depuis quarante (40) ans pour les deux premiers et pendant vingt-neuf (29) ans pour le troisième, à la prison d’Angola, dans l’État de Louisiane, aux États-Unis (aucun lien avec le pays africain du même nom). Le tout, en dépit du fait qu’il n’ait jamais existé un seul élément de preuves liant les condamnés à la scène du crime (meurtre avec préméditation d’un gardien de prison) dont ils sont accusés.

C’est qu’en réalité, avant leur incarcération initiale (pour vol à main armée), Wallace, Woodfox et King avaient fondé la branche locale du Black Panther Party (BPP) en 1971 [1]. Cela signifiait, à cette époque, qu‘ils étaient dans la ligne de mire de l’État américain, via son agence d’investigation fédérale (le FBI) et son tristement célèbre Counter Intelligence Program (Cointelpro), un programme créé en 1975 par J. Edgar Hoover [2] qui avait pour mission de combattre par tous les moyens la montée en puissance du nationalisme noir-américain.

Le Cointelpro a malheureusement été un succès éclatant. Ses archives officielles, déclassées à partir des années 1990 (au nom du Freedom of Information Act), offrent des détails plus que troublants sur des années de harcèlements, de complots, de disparitions et d’emprisonnements politiques qui ont vu les assassinats notables de Malcolm X en 1965, Martin Luther King, Jr. en 1968, Fred Hampton (un des responsables du BPP à Chicago) en 1969 et bien d’autres, sans oublier les incarcérations abusives sur motivations politico-raciales du journaliste Mumia Abu-Jamal – en 1982, soit depuis trente (30) ans – et d’autres dissidents moins connus du grand public.

Les “Angola Three” font partie de ces prisonniers dont personne ou presque ne parle. En 2001, l’un d’entre eux, Robert King – initialement condamné pour un meurtre distinct de celui du gardien de prison – a finalement retrouvé la liberté après vingt-neuf (29) années d’incarcération en isolement. Motif évoqué ? Insuffisance de preuves. Après trois décennies de batailles juridiques. Curieusement, ses deux compères Wallace et Woodfox demeurent embastillés, avec le bonus de l’inhumanité.

En effet, Herman Wallace et Albert Woodfox – âgés respectivement de 70 et de 65 ans en 2012 – ont un statut quasiment unique au monde. Ils ont été placés en “closed cell restriction”, c’est-à-dire en isolement total depuis quatre longues décennies (soit 14 600 jours au 17 avril 2012). Ils ont droit à quelques rares visites et appels téléphoniques, n’ont aucune interaction avec les autres prisonniers et ont un accès très limité à la télévision et aux journaux. Il leur est interdit tout travail et toute forme d’éducation. Ils vivent chacun dans une cage d’environ 24m3 (3 x 2 x 4 mètres exactement) et y sont enchaînés aux pieds et aux mains, en permanence, comme des esclaves, même pendant les soixante minutes quotidiennes qui leur sont “offertes” en dehors de leurs cellules. Ils ont également droit à quatre (4) heures de marche solitaire par semaine dans le couloir jouxtant leurs cellules, seuls moments pendant lesquels ils peuvent prendre une douche. Ils souffrent de différents problèmes de santé (notamment psychologiques) du fait de leur isolement prolongé. Wallace explique son cauchemar de la sorte : « Nous sommes généralement dans la cellule [en isolement] pendant 23 heures et [nous passons] une heure “dehors”. [Mais en fait] je ne suis pas “dehors”. Je peux sortir du “trou”, mais je suis toujours enfermé. Je suis enfermé. C’est ce qui est. Partout où je vais, je suis enchaîné. Je veux dire, les chaînes font partie de mon existence. Et c’est une des choses que je pense que les gens doivent bien comprendre. Mais comprendre, c’est une chose ; l’expérimenter c’est tout autre »

Le traitement que l’Amérique réserve depuis quatre décennies à ces deux hommes (et a réservé pendant trois décennies au troisième) défie la raison. Toutes les enquêtes judiciaires subséquentes à leur incarcération ont prouvé qu’ils n’ont pas pu commettre le meurtre en question et les preuves d’ADN à décharge ont “disparu”. Des documents ont émergé au fil des années de litige, suggérant que le principal témoin oculaire dont le témoignage a servi à leur condamnation a été soudoyé par les agents pénitentiaires. Un autre témoin a finalement rétracté son témoignage.

Par ailleurs, deux juges distincts de l’État de Louisiane ont déjà renversé la sentence de Woodfox et un juge du même État a déjà recommandé que le dossier Wallace soit annulé. Aussi surréaliste que cela puisse paraître, aucune de ces décisions n’a été exécutée. Même la réforme des conditions de détention dans l’État de Louisiane passée en 1996, qui interdit qu’un prisonnier soit mis en isolement sur la base des motifs de son assignation initiale, ne leur a jamais été appliquée. Ainsi, deux détenus qui ne devraient plus être en isolement et qui auraient dû être libérés depuis longtemps restent incarcérés dans les pires conditions.

Amnesty International USA qualifie le dossier “Angola Three” de « honte nationale » et précise, par la voix de Guadalupe Marengo, directrice adjointe du programme, que « le traitement auquel Albert Woodfox et Herman Wallace ont été soumis pendant les quatre dernières décennies est cruel et inhumain et une violation des obligations des États-Unis en vertu du droit international. Nous ne sommes pas au courant d’un autre cas aux États-Unis où des individus ont été soumis à si peu de contact humain pendant si longtemps ».

Pourtant, les grands médias se fondent dans un silence assourdissant sur la question. Democracy Now (DN), chaîne télévisée indépendante de tendance progressiste, est un des rares médias à avoir couvert cette honteuse commémoration le 17 avril 2012 et à le faire régulièrement. Les puissants médias tels que CNN, ABC, CBS, NBC, Fox News, etc., de même que tous les grands journaux (The New York Times, The Los Angeles Times, The Washington Post, The Boston Globe, etc.) ont choisi de soigneusement évité le sujet. Probablement parce que “Angola Three” est un de ces nombreux dossiers cachés au grand public, où le vrai visage d’une Amérique toujours aussi “légalement” ségrégationniste – même sous Obama – est sans équivoque.

Seulement, l’esclavage en prison n’est pas le seul point désastreux au bilan des États-Unis en matière de justice et de droits de l’homme. Le mépris pour la vie des minorités raciales, notamment des citoyens américains noirs et hispaniques, est en passe de redevenir une institution légale lâchement soutenue par le silence des médias, comme au “bon vieux temps” de la ségrégation raciale légale (Jim Crow laws).

Trayvon Martin et son "hoodie" (capuche) coupable ; Tracy Martin and Sybrina Fulton (parents de Trayvon) ; George Zimmerman, le jour de son arrestationLe cas récent de Trayvon Martin, cet adolescent noir-américain de 17 ans assassiné le 26 février 2012 à Sanford, en Floride, par George Zimmerman (un caucasien de 29 ans se disant “surveillant de quartier”), alors qu’il était allé s’acheter des barres de chocolats et un soda, défraie la chronique ces dernières semaines surtout parce que les organes de presse dominants n’ont pas réussi, cette fois-ci, à le taire indéfiniment. Un certain nombre de médias indépendants se sont saisis du dossier, ont éclairé les actions quotidiennes de la famille Martin et ont propulsé une mobilisation citoyenne gigantesque qui a regroupé des Américains de toutes races, de tous genres et de toutes conditions. Ceux-ci ont pris d’assaut Twitter et tous les réseaux sociaux en ligne, car parfaitement écœurés de ce que Zimmerman puisse être, trois mois après le meurtre du jeune Trayvon, libre de se promener avec son arme, sans que la police ne juge nécessaire de l’arrêter.

Photo du haut : LeBron James, Dwyane Wade et l'équipe des Miami Heat portant leurs "hoodies" en protestation de la mort de Trayvon Martin le 23 mars 2012 - Photo du bas : des avocats afro-américains portent leurs "hoodies" en solidarité au cas Trayvon MartinParallèlement, de nombreux militants des droits civiques (Jesse Jackson, Al Sharpton, Ben Jealous, etc.) ont organisé des rassemblements publics, réussissant à mobiliser l’attention de plusieurs célébrités américaines (dont l’acteur Will Smith et les basketteurs LeBron James et Dwyane Wade) qui ont protesté la situation courageusement. À tel point que Barack Obama a dû sortir de son incompréhensible mutisme de trois mois pour “souhaiter” que toute la lumière soit faite sur le dossier. Toutes choses qui ont permis, le 5 avril 2012, de mettre aux arrêts le tueur, George Zimmerman [3] – avant qu’il ne soit remis en liberté provisoire sous caution, en attendant son procès.

Toutefois, le cas Trayvon Martin (celui d’un jeune Noir, non armé, sans casier judiciaire, qui ne commet aucun acte répréhensif, mais qui est froidement assassiné) ne constitue même pas une exception aux États-Unis. Depuis des décennies, mais plus encore depuis le Patriot Act [4] voté en 2001 sous George W. Bush, les droits des populations américaines en général et ceux des minorités (noires, hispaniques et arabes) en particulier ont été réduits en cendre par l’action bestiale de la police américaine, à qui des prérogatives intrusives et brutales empreintes à la Gestapo ont été concédées et à qui un véritable arsenal de guerre – comprenant drones aériens, tanks, missiles et autres matériels qui feraient pâlir de jalousie la plupart des armées européennes – a été octroyé.

Depuis lors, la recrudescence de la brutalité policière sur les minorités a pris des proportions déconcertantes. On dénombre chaque année des dizaines et des dizaines de drames impliquant directement des corps habillés aussi bien dans les grandes métropoles que dans les petites villes, qui témoignent d’un mode opératoire faisandé, relevant plus du racisme institutionnalisé que de la posture républicaine supposément “post-raciale” de l’ère Obama {voir encadré}.

10 cas de violences policières (parmi tant d’autres) depuis le tournant du millénaire :

• 4 février 1999 : Amadou Diallo, un immigré Guinéen de 23 ans, a été tué de quarante et une (41) balles dans le Bronx par quatre policiers New Yorkais (Sean Carroll, Richard Murphy, Edward McMellon et Kenneth Boss) qui ont prétendu avoir pris son portefeuille pour une arme. Verdict pénal : les policiers ont tous été acquittés. Verdict civil : la famille de la victime a perçu un dédommagement de 3 millions de dollars de la ville de New York en mars 2004.

• 22 mai 2003 : Ousmane Zongo, un immigré Burkinabè de 43 ans, réparateur d’instruments de musique, a été tué de quatre (4) balles à Manhattan, New York, par un policier en civil qui le suspectait de prendre part à un réseau de piraterie. La police a avoué, par la suite, que Zongo n’était, ni de près, ni de loin, lié au dit prétendu réseau. Verdit pénal : le policier a été jugé non-coupable et mis “en liberté surveillée”. Verdict civil : la famille de la victime a perçu un dédommagement de 3 millions de dollars de la ville de New York.

• 7 mars 2006 : Joseph Erin Hamley, un afro-américain de 21 ans, malade mental, a été tué, à West Fork, dans l’Arkansas, par le policier Larry Norman qui a prétendu l’avoir confondu avec un fugitif (le film de la scène est disponible ici). Verdict pénal : le policier a été condamné à trois (3) mois de prison. Verdict civil : la famille de la victime a perçu un dédommagement d’1 million de dollars de l’État d’Arkansas en mars 2007.

• 21 novembre 2006 : Kathryn Johnston, une afro-américaine de 92 ans, a été tuée de six (6) balles à son domicile d’Atlanta, en Géorgie, alors que la police avait violemment fait irruption chez elle avec un faux permis d’investigation. Les trois policiers ont par la suite planté de la drogue dans la maison pour faire croire à un raid anti-drogue. Verdict pénal : les trois policiers (Jason Smith, Gregg Junnier et Arthur Tesler) ont été condamnés, respectivement, à dix (10), six (6) et cinq (5) ans de prison. Verdict civil : la famille de la victime a perçu un dédommagement de 4,9 millions de dollars de la ville d’Atlanta en août 2010.

• 25 novembre 2006 : Sean Bell, un jeune afro-américain de 23 ans, a été tué dans le Queens, à New York, la veille de son mariage, par un groupe de policiers qui ont tiré environ cinquante (50) balles sur la voiture dans laquelle lui et deux de ses amis se trouvaient. Verdict pénal : les policiers ont tous été acquittés. Verdict civil : la famille de la victime a reçu un dédommagement de 3,25 millions de dollars de la ville de New York en juillet 2010.

• 1er janvier 2009 : Oscar Grant III, un jeune afro-américain de 22 ans, a été tué à Oakland, en Californie, d’une balle dans le dos, par l’officier de police Johannes Mehserle, alors qu’il avait été arrêté sur le perron de la station de train de Bart pour une bagarre dans le train (le film de la scène est disponible ici). Verdict pénal : le policier a été condamné à deux (2) ans d’emprisonnement, mais libéré le 13 juin 2011 après avoir passé onze (11) mois. Verdict civil : la famille Grant a reçu un dédommagement de 1,5 millions de dollars de la ville d’Oakland en janvier 2010.

• 3 octobre 2009 : Victor Steen, un adolescent noir-américain de 17 ans, a été poursuivi par la police de Pensacola, en Floride, alors qu’il était à vélo. Il a été frappé par un “taser” (pistolet à impulsion électrique) et écrasé par la voiture de police (le film de la scène est disponible ici). Verdict pénal : le juge a estimé qu’aucun crime n’avait été commis. Verdict civil : N/A.

• 5 mai 2011 : Jose Guerena, un jeune hispanique-américain de 26 ans, vétéran de la guerre d’Irak, a été tué à son domicile de Tucson, en Arizona, par la police qui le suspectait (à tort) de prendre part à un trafic de drogue (le film de la scène est disponible ici). Verdict pénal : les policiers ont été acquittés de toutes charges. Verdict civil : N/A. La famille a intenté une procédure civile actuellement en cours.

• 19 novembre 2011 : Kenneth Chamberlain Sr., un ex-Marine afro-américain de 68 ans, a été tué à son domicile de White Plains, New York, par trois policiers qui avaient répondu à une fausse alarme lancée par inadvertance par son équipement médical. Chamberlain, bien qu’expliquant aux policiers que l’alarme s’était déclenchée d’elle-même et qu’il allait parfaitement bien, a vu la porte de son appartement défoncée à la hache, les policiers le traiter de “nigger” puis l’électrocuter avec un “taser” (pistolet à impulsion électrique) avant de le tuer d’un tir à bout portant (le film de la scène et les clips audio et vidéos connexes sont disponibles ici). Verdict pénal : le 3 mai 2012, un juge a estimé qu’aucun crime n’a été commis et que les policiers (trois d’entre eux déjà accusés de brutalités similaires sur des civils dont une Afro-Américaine et un Jordanien) ne seraient pas poursuivis par la justice. La famille de la victime a décidé de faire appel à cette décision.

• 7 mars 2012 : Wendell Allen, un jeune basketteur afro-américain de 25 ans, a été tué d’une balle dans la poitrine par la police de la Nouvelle-Orléans en Louisiane, qui prétendait mener une investigation à son domicile. La police a trouvé 4,5 grammes de marijuana dans la maison, mais aucune arme sur la victime. L’investigation suit son cours.

Si ces cas de sauvageries policières ne sont pas exclusifs aux communautés noires et hispaniques – le 5 juillet 2011, par exemple, Kelly Thomas, un SDF caucasien de 37 ans atteint de schizophrénie a été battu par six membres de la police de Fullerton, en Californie, avant de mourir de ses blessures cinq jours plus tard (le film de la scène est disponible ici) –, toutes les statistiques officielles et officieuses montrent une très large disproportion quand il s’agit des minorités et particulièrement des Afro-Américains.

Néanmoins, cet excès de zèle policier – symbolisé par l’usage des fameux “stops-and-frisks“, à New York, dont les statistiques officielles prouvent l’inutilité et le caractère ségrégationiste [5] – n’est pas seulement raciste. Au-delà de casser du “nigger” et du “gringo”, le travail de la police américaine vise surtout à “nourrir” le système carcéral et à lui fournir une “main d’œuvre” majoritairement “Black”, payée à 0,23 dollars de l’heure (le SMIG officiel aux États-Unis est de 7,25 dollars de l’heure). La juriste américaine Michelle Alexander, dans son bestseller The New Jim Crow : Mass Incarceration in the Age of Colorblindness (le quintessentiel ouvrage sur ce sujet) confirme ce point en expliquant que « la dimension raciale de l’incarcération de masse [aux États-Unis] est sa caractéristique la plus frappante. Aucun autre pays au monde n’emprisonne autant de ses minorités raciales ou ethniques. Les États-Unis emprisonnent un plus grand pourcentage de leur population noire que l’Afrique du Sud ne faisait au plus chaud de l’Apartheid » [6]. Ainsi, le “prison–industrial complex” n’est rien d’autre qu’un nouveau système ségrégationniste désormais aux mains de puissants investisseurs privés et lobbies mafieux – dont American Legislative Exchange Council (ALEC), un organisme opaque grandement influent dans la légalisation de plusieurs lois incongrues comme le fameux “Stand-Your-Ground” revendiqué par Zimmerman [7], – qui en tirent des milliards de dollars par an (par exemple, Corrections Corporation of America, une des plus larges compagnies “pénitentiaires” américaines, a empoché 1,67 milliards de dollars de revenue en 2010).

Une étude du Progressive Labor Party révèle ainsi que : « La sous-traitance des prisonniers pour le travail favorise les incitations à enfermer les gens. Les prisons dépendent en grande partie de ce revenu. Les actionnaires des sociétés privées qui se font de l’argent engagent un puissant lobby pour que les sentences soient plus longues et qu’il y ait plus de main d’œuvre disponible. Le système s’autonourrit ». En substance, il est « une imitation de l’Allemagne nazie, en terme d’esclavage et de travaux forcés comme dans les camps de concentration ». En fait, « cette industrie multimillionnaire a ses propres salons, conventions, sites-web, catalogues, etc. Elle fait des campagnes publicitaires, possède ses propres sociétés d’architecture, des entreprises de construction, des maisons d’investissement à Wall Street, des compagnies de fournitures en plomberie, des sociétés d’approvisionnement alimentaire, des sociétés de sécurité, etc. » [8].

Le Left Business Observer précise, pour sa part, que « l’industrie des prisons fédérales produit 100 % de tous les casques militaires, ceintures de munitions, gilets pare-balles, étiquettes d’identification, chemises, pantalons, tentes, sacs et cantines. En plus du matériel de guerre, les travailleurs-prisonniers fournissent 98 % de l’ensemble du marché en services de montage pour l’équipement, 93 % des peintures et des pinceaux, 92 % de l’assemblage poêle, 46 % des gilets pare-balles, 36 % des appareils électroménagers, 30 % des écouteurs/micros/haut-parleurs et 21 % du mobilier de bureau. Ils produisent aussi des pièces d’avion, des fournitures médicales et servent même à élever des chiens pour les personnes aveugles ». [9]

Il s’agit donc d’une question éminemment pécuniaire – big money ! – qui s’exerce au mépris de la justice sociale et des droits de l’homme. Globalement, ces exemples montrent que l’Amérique actuelle, narcissique, égocentrique et plus que jamais insatiable dans sa quête de dollars et de pouvoir, a clairement décidé de se vautrer dans une attitude féodale qui sépare les riches et puissants (les 1 % qui possèdent 40 % de la richesse nationale, qui contrôlent le système politico-financier et qui sont majoritairement Blancs) des faibles et pauvres (les 99 % qui subissent ledit système et qui sont majoritairement Noirs).

C’est le cas à l’intérieur de ses frontières mais c’est aussi le cas partout où la suprématie militaire américaine décide de s’exporter, comme le bourbier afghan (la guerre la plus longue de l’histoire des États-Unis) en témoigne quotidiennement [10]. Le constat est tellement scandaleux que certains pays comme le Venezuela de Hugo Chavez proposent, en mai 2012, de créer une commission latine des droits de l’homme qui exclurait les États-Unis.

Les pays africains ont-ils, de leurs côtés, des leçons à tirer du quotidien américain ? Ils devraient s’y atteler, eux dont les populations sont les premières influencées par le modèle “yankee” promu par la toute-puissance médiatique, qui est présenté, de facto, comme le plus accompli au monde. Cependant, même si l’Amérique offre de nombreuses opportunités, notamment en matière d’éducation, qu’il serait inconséquent de contester, que vaut-elle réellement quand il s’agit de respect des libertés civiles, de justice sociale, de relations humaines et donc de qualité de vie individuelle et collective ?

Les jeunes – et plus si jeunes – Africains qui “s’américanisent” quotidiennement en rêvant de devenir les prochaines “success stories” façon Kim Kardashian, Jay-Z, Oprah Winfrey, Mark Zuckerberg ou Steve Jobs et qui, pour se faire, espèrent chaque année gagner la “Green Card Lottery“, sont-ils conscients que la vraie Amérique, celle dont très peu de médias internationaux parlent ouvertement, offre un “package social” composé en grande partie d’injustices institutionnalisées et d’inégalités rampantes ?

Les élites politico-intellectuelles africaines qui idéalisent “l’indépendance” de la justice américaine et qui stigmatisent tout ce qui n’est pas copié-collé de l’expérience américano-occidentale interrogent-elles vraiment les conséquences visibles de la belle et grande démocratie américaine ? Ces mêmes élites qui ne jurent que par le modèle économique ultralibéral américain se posent-elles vraiment les bonnes questions à son sujet ? Comprennent-elles que ce modèle, façonné par Ronald Reagan au début des années 1980, n’est pas la panacée car étant celui qui a jeté les prémisses de la crise financière américaine devenue mondiale, en 2008 ? Une crise qui, selon Phil Angelides – président de la commission mise en place par la Maison Blanche pour déterminer les causes de la crise et dont le rapport a été publié en février 2011 –, a été « le résultat de l’action humaine, l’inaction, les erreurs de jugement, la puissance de l’industrie financière et les régulateurs qui, franchement, dormaient au volant [11] » ?

Les statistiques parlent pourtant d’elles-mêmes. Le fait que 46,2 millions d’Américains vivent en dessous du seuil de pauvreté – un chiffre qui avoisine 150 millions quand on comptabilise ceux qui sont dit “proches” du seuil de pauvreté – et le fait que 1 % des Américains détiennent plus 40 % de la richesse nationale et 24 % du revenu national devraient interpeller tous les observateurs sur la profondeur abyssale des inégalités socioéconomiques et sociologiques qui caractérisent les États-Unis aujourd’hui [12].

Non, l’Amérique n’est pas la “terre promise” que la plupart (surtout en Afrique) croit qu’elle est, notamment depuis l’élection d’un fameux afro-américain à la magistrature suprême en 2008. Passés les apparences et les films hollywoodiens, les États-Unis offrent un des visages les plus répugnants qui soient en matière de libertés civiles, de justice sociale et d’égalités des chances. En comparaison, la Chine tant décriée au sujet des droits de l’homme par tout ce qu’il y a de médias atlantistes, détient 500 000 prisonniers de moins que les 2 millions d’Américains embastillés. Et pourtant, sa population de 1,5 milliards d’habitants est cinq fois plus large que celle des États-Unis [13]. Détail supplémentaire : ces 2 millions de prisonniers (fin 2011) représentent 25 % de la population pénitentiaire du monde et sont composés de 70 % de “Blacks” et de “Latinos”, dans un pays où ces deux communautés représentent  29 % de la population totale.

C’est dire combien les “valeurs” américaines sont sélectives et fluctuantes en fonction du taux de mélanine et des enjeux économiques du moment. Il va sans dire qu’elles devraient constituer des composantes essentielles de la réflexion entreprise par les élites africaines quant aux “modèles de développement” qu’elles s’activent trop souvent à trouver le plus loin possible de leurs pays. D’ailleurs, certains des plus éminents cerveaux en matière de géopolitique et de géoéconomie – notamment le Norvégien Johan Galtung (dans The Fall of the US Empire – And Then What?), l’Américain Richard Wolff (dans Democracy at Work: A Cure for Capitalism), le Britannique-Pakistanais Tariq Ali (dans The Obama Syndrome: Surrender at Home, War Abroad) et le Slovénien Slovej Zizek (dans Living The End Times) – estiment que l’Amérique est déjà en train d’amorcer une descente progressive vers la fin de son hégémonie capitaliste et démocratique sur le monde. Pourquoi ? Parce qu’une société qui maltraite ses propres habitants pendant aussi longtemps ne peut que s’autodétruire. La Rome ancienne avait, elle aussi, atteint un prestige et une puissance telle que peu aurait pu prédire sa déchéance. Mais la prolifération du vice moral politique, économique et humanitaire et son instauration comme ligne de conduite principale a entrainé la chute de l’empire romain, comme le rappelle à juste titre le cinéaste américain Michael Moore dans son documentaire “sonnette d’alarme” Capitalism: A Love Story (2009).

Le rêve américain tient donc essentiellement du mythe. Rapporté aux communautés afro-américaines, il tient carrément du fictif. Exporté en Afrique, il tient définitivement de la manipulation médiatique et appelle au réveil immédiat des Africains qui, malgré la lâcheté de leurs dirigeants, gagneraient à éduquer leurs populations et particulièrement leur jeunesse à comprendre l’importance, à accepter le principe et à sacrifier à l’effort du travail local, au lieu de postuler à un rêve américain qui n’a jamais été et qui ne sera jamais. Encore moins pour elles.

  • [1] Le Black Panther Party for Self-Defense (BPP) a été fondé par Huey P. Newton (tué en 1989) et Bobby Seale en octobre 1966. C’était un mouvement révolutionnaire défenseur d’un nationalisme afro-américain radical, dont la montée en puissance a causé un vent de panique majeur dans l’arène politique américaine, au point d’être constamment attaqué par l’État américain et diabolisé par les médias. Ses actions ont surtout consisté à conscientiser les minorités noires quant à leur rôle social, économique et politique. Le BPP est entièrement distinct du New Black Panthers Party (NBPP), un mouvement créé en 1989 et proche de la Nation of Islam, dont la branche française est dirigée par le franco-sénégalais Kémi Séba.
  • [2] J. Edgar Hoover, directeur du FBI pendant trente-sept (37) ans, de 1935 jusqu’à sa mort en 1972 à 77 ans (du jamais vu en Amérique à ce niveau de responsabilité, ni avant, ni depuis), est l’homme qui a façonné l’espionnage moderne aux États-Unis. Il a travaillé sous les ordres directs de trois présidents américains. Le premier, John Fitzgerald Kennedy, est le “bien-aimé” adulé même par la communauté noire, en grande partie parce que beaucoup notent ses belles intentions mais ignorent ses vraies actions, notamment sa surveillance maladive de Martin Luther King, Jr. via le Cointelpro. Le second, Lyndon B. Johnson a été l’instigateur des réformes sociales à l’avantage des minorités (une action à saluer d’autant plus que personne après lui n’a jugé nécessaire de le faire, pas même Barack Obama). Mais il s’est également impliqué dans l’oppression organisée par le FBI contre les Afro-Américains. Le troisième, Richard Nixon, est l’ex-président déchu au sujet de l’affaire du Watergate, instigateur de multiples projets aussi macabres les uns que les autres – dont celui qui fonde la théorie de moins en moins folle de la création (hasardeuse ? volontaire ?) des virus du Sida et de l’Ebola (cf. Emerging Viruses : AIDS And Ebola ; Nature, Accident or Intentional ? par Dr. Leonard G. Horowitz).
  • [3] George Zimmerman n’est pas le “tueur présumé” comme l’explique notamment la presse francophone. Il est le tueur tout court. Il reconnaît entièrement les faits, mais plaide une légitime défense sur la base de la loi “Stand-Your-Ground” (cf. ci-dessous), en dépit des nombreux témoignages qui l’accablent.
  • [4] Le “Patriot Act” est une loi américaine passée sous Georges W. Bush après les attaques du 11 septembre 2001, qui permet à l’État américain de détenir sans limite et sans inculpation toute personne soupçonnée de “projet terroriste”. Elle est jugée dangereuse voire anticonstitutionnelle par un grand nombre d’observateurs, car elle fait largement entrave à la liberté civile des personnes vivant sur le territoire américain.
  • [5] En 2011, selon les statistiques policières, 685 724 personnes ont été “arrêtées et fouillées” (“stopped and frisked”). 84 % d’entre elles sont Noires et Hispaniques, bien que ces deux communautés représentent respectivement 23 % et 29 % de la population de New York. En 2011, 88 % de ces arrestations se sont avérés être entièrement inutiles, les personnes “fouillées” n’ayant commis aucun acte illégal. 2 % (deux pour cent) seulement des cas se sont avérés être “à succès”.
  • [6] Michelle Alexander, The New Jim Crow : Mass Incarceration in the Age of Color Blindness, The New Press, New York. 2010.
  • [7] “Stand-Your-Ground” est une loi qui propose une “légitime défense civile” équivalent à une “liberté de tirer en premier” quand une personne se sent menacée.
  • [8] cf. “Prison Slave Labor : Fascism U.S.-Style“, 2008.
  • [9] cf. “The prison industry in the United States : big business or a new form of slavery?” par Vicky Pelaez.
  • [10] En Afghanistan, la barbarie sous mandat international est le seul quotidien que connaissent les populations locales, en plus du mépris afférent. En avril 2012, par exemple, des jeunes soldats Américains ont jugé bon de célébrer leur “victoire” de la façon la plus morbide qui soit : en prenant des photos devant des corps amputés d’Afghans…
  • [11] cf. Phil Angelides sur Tavis Smiley Show on PBS, le 14 février 2011.
  • [12] Les statistiques sont celles du très officiel Census Bureau américain, en décembre 2011. Lire à ce sujet la brillante contribution du prix Nobel d’économie, Joseph Stiglitz, publiée en mai 2011 “Of the 1%, by the 1%, for the 1%“.
  • [13] Les statistiques par têtes d’habitants (qui sont de 700 prisonniers pour 100 000 habitants aux États-Unis) placent également l’Amérique à la première place devant les régimes dits “dictatoriaux” de Russie (2e place), d’Iran (33e place), de Chine (71e place) et de Cuba (155e place).

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• APPROFONDIR LA RECHERCHE SUR LE CAS “ANGOLA THREE” ET LE SYSTÈME CARCÉRAL AMÉRICAIN EN CONSULTANT LES VIDÉOS CI-DESSOUS :

1) Les limites externes de l’isolement : un séminaire organisé par la Coalition International pour la libération des “Angola Three” à San Francisco le 6 avril 2012. Robert King, libéré après vingt-neuf (29) d’isolement, est un des principaux intervenants (en anglais).

2) L’esclavage demeure dans les prisons américaines : une interview avec Robert King, libéré après vingt-neuf (29) d’isolement (en anglais)

3) L’esclavage dans les prisons américaines : une interview réalisé en octobre 2009 à Oakland avec Robert King, libéré après vingt-neuf (29) d’isolement (en anglais).

4) Libérez les Angola Three (en anglais)

5) Conférence de presse du 18 février 2010 pour la présentation du livre “The New Jim Crow : Mass Incarceration in the Age of Color Blindness”, publié par Michelle Alexander (en anglais).

#Afrique#Barack Obama#Martin Luther King / Frederick Douglass / Malcolm X#Monde#Société civile