L’ignorance : la vraie tragédie négro-africaine

« De l’ignorance naît l’inconscience. » – Victor Hugo [1]

L'ignorance des AfricainsL’ignorance rampante des populations africaines “modernes” quant à leur culture et leur histoire est une des causes principales de la pauvreté, de la fragilité et des difficultés que connaît le continent à s’autodéterminer.

Les chiffres n’éclairent pas suffisamment ce sujet. Le taux d’alphabétisation en Afrique noire (variable selon les pays, mais généralement admis comme étant insuffisant) masque un obstacle plus fondamental, difficilement quantifiable, mais clairement observable. Il n’est pas l’illettrisme en tant que tel, conséquence d’un système éducatif inadéquat ; il est l’ignorance qui habite les Africains bel et bien instruits mais réfractaires à la connaissance profonde de l’histoire de leur société.

Ces Africains, lourdement installés dans les sphères les plus favorisées de leurs communautés et jouissant d’une “expérience occidentale” qu’ils brandissent comme étant la preuve de leur érudition, sont fiers de se présenter en tant que “citoyens du monde” parce qu’ils possèdent, eux aussi, un compte Facebook, qu’ils peuvent s’offrir le dernier iPhone ou qu’ils peuvent entreprendre un périple à Barcelone. Aussi mènent-ils une guerre souterraine contre tout schéma d’éducation non formaté sur les thèses eurocentristes traditionnelles. Ils s’irritent des enseignements fidèles au scientifico-factuel africain, qui ne prend pas pour référentiel Paris, Londres ou New York, mais Alexandrie, Mutapa ou Tombouctou, symboles parmi tant d’autres de l’Afrique ancienne et prospère absente des livres du primaire et du secondaire, que Cheikh Anta Diop et tous les honorables savants africains ont pris grand soin de déterrer.

C’est qu’apparemment, le modeste sacerdoce de rééducation des masses auquel se dédient quelques bonnes volontés, ne fait pas l’affaire des néocolonisés méprisants à qui, selon Césaire, on a « inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme [2] » et qui continuent de s’y prélasser. Leurs excuses ? Il ne faut pas “pleurnicher sur le passé” ; il faut plutôt “avancer”.

Or, collectivement ou individuellement, “avancer” procède justement d’une volonté sérieuse d’apprentissage du passé. L’Afrique n’est pas née en 1960, avec l’avènement des pères des indépendances bienfaiteurs plus au service des anciennes métropoles que des leurs. L’Afrique n’a jamais été une seule et même jungle aride soumise au gré du hasard, incapable « de sortir de la répétition pour s’inventer un destin » (comme Sarkozy le prétend [3]), attendant impatiemment l’arrivée des premiers colons.

Pourquoi donc l’Afrique noire prospère de l’architecte égyptien Imhotep, qui a vécu plus de 2 500 ans avant JC, ou celle résistante de la reine angolaise Anne Zingha au XVIe siècle, devrait-elle rester méconnue des Africains aujourd’hui ? Pourquoi les recherches profusément documentées du Guyanais Ivan Van Sertima [4], sur la présence de communautés négro-africaines dotées d’imposantes flottes navales en Amérique, au XIV siècle, bien avant Christophe Colomb, devraient-elles être dissimulées au profit de la fiction enseignée dans les écoles africaines qui veut que l’Amérique ait été “découverte” en 1492 ? Pourquoi cinq millénaires d’histoire chinoise sont-ils donc synthétisés et intégrés à l’éducation des jeunes Chinois ? Pourquoi plus de trois mille (3 000) ans d’histoire du peuple Juif constituent-ils le socle de l’éducation des enfants Israéliens ? Pourquoi Vercingétorix, Charlemagne et Napoléon Bonaparte, du Moyen-Âge jusqu’à la Révolution française, continuent-t-il d’être enseignés avec force détails aux jeunes Français ?

Essentiellement, parce que l’ignorance du passé contraint toute prospective éclairée du lendemain. Pourtant, certains Africains croient juste de suggérer “l’oubli” du passé comme meilleur moyen “d’avancer”. C’est plus ou moins la thèse que défend un intellectuel pourtant crédible, le Camerounais Jean-Paul Pougala, qui trouve fort inutile de parler Afrique antique. En étalant ce qu’il appelle « les erreurs de nos prédécesseurs », il s’interroge :

« Cela a-t-il un sens pour la Grèce d’aujourd’hui de passer son temps à revendiquer la paternité de la démocratie si elle croule sous les dettes […] ? De même, quel sens cela a-t-il pour les intellectuels africains de magnifier les pyramides de l’Égypte antique pour ensuite aller mendier la construction d’une minable salle de classe dans le Sahel ? »

En vérité, la Grèce contemporaine n’a rien à revendiquer parce que rien ne lui a été subtilisé, bien au contraire ! On lui a même attribué un savoir que ses propres savants (Hérodote notamment) reconnaissent comme étant d’origine égyptienne. En quoi rétablir une vérité historique revient-il donc à « magnifier les pyramides » de façon insensée ?

Plus crucial encore, ce point que Pougala omet : c’est justement parce que les Européens (et les Asiatiques) ont, depuis leur enfance, une éducation tendant à célébrer leur génie créatif et leurs réalisations passées, qu’ils grandissent convaincus d’être capables de surpasser le travail de leurs aînés. D’où l’interrogation suivante : les Africains du XXIe siècle, que l’on dit prêts à s’autodéterminer, n’ont-ils pas urgemment besoin de savoir qui ils sont, d’abord, afin de savoir où ils veulent aller ?

Réfuter cette thèse, c’est manquer cruellement de lucidité. En faisant abstraction totale du contexte historique (favorable et défavorable) qui prévaut aux faits sociaux contemporains, on ne peut proposer qu’une vision prospective fébrile, abondante dans les séminaires de formation à l’intention des “cadres d’aujourd’hui et de demain”, mais relégable au rang de bavardage surfacturé.

En fait, si les mutations sociétales sont si lentes en Afrique, c’est bien parce que l’élite politico-intellectuelle africaine contemporaine – dont on attend toujours des projets de société réalistes et non des vagues concepts populistes – est coupable d’ignorance et de caution d’ignorance, préférant caricaturer, banaliser et travestir l’histoire des sociétés négro-africaines afin de commercialiser quelque remède occidental est à la mode cette année.

Or, en niant les recherches de Ivan van Sertima précitées, en taisant volontairement les études de George Ayittey sur l’organisation économique des sociétés africaines du XVe siècle, en réservant l’œuvre de Joseph Ki-Zerbo à quelques facultés universitaires sous-équipées, en cachant même les idées de Pougala en matière de géostratégie africaine et en promettant aux générations actuelles un avenir radieux dans l’univers des jeux vidéo et de la télé-réalité, l’on baigne la société entière dans un océan d’ignorance qu’aucun budget à l’éducation ne peut réellement combler.

Est-ce vraiment le meilleur moyen de se développer ? On pourrait nous opposer les statistiques publiées par la Banque mondiale souvent clamées par des financiers africains qui notent des tendances positives en matière de croissance économique à travers le continent. Il est vrai que certains pays africains (Ghana, Angola, etc.) sont effectivement sur la bonne voie. Seulement, les statistiques ne peuvent pas, à elles seules, atténuer la réalité du terrain. Vivre au sein même des communautés africaines permet un verdict que les chiffres les plus encourageants à l’échelle macroéconomique peuvent difficilement contester : la grande majorité des Africains continuent de patauger dans les eaux troubles de la pauvreté et, grosso modo, seul le besoin de ne pas sombrer dans un fatalisme démotivant appelle un espoir difficile à conserver au quotidien.

Toute analyse honnête et indispensable sur le sujet, peu importe le domaine, est une qui remarque les enjeux auxquels l’Afrique doit faire face et remet l’actualité africaine dans un contexte historique indubitable. En mille mots comme en un, ce contexte négro-africain a trait à tout ce qui précède et suit les points saillants de l’histoire du continent que sont la traite négrière et la colonisation.

Toutefois, il demeure un malaise africain sur la question. Une tendance grossière mais populaire est bien cette propension que certains Africains (en conflit avec leur héritage ?) ont de se convaincre de la seule et unique responsabilité des leurs quant au commerce triangulaire des Noirs, quatre siècles durant. Ce crime est devenu l’occasion de toutes sortes de boniments afro-africains sur lesquels s’agglutinent les cancans de quelques pseudo-spécialistes occidentaux de l’Afrique qui gazouillent à l’unisson :

« Quand est-ce que l’Afrique arrêtera-t-elle de blâmer l’Occident pour ses maux ? La colonisation et autres, tout cela appartient au passé ! Les Africains perdent trop de temps à accuser les autres de leurs malheurs au lieu de se préoccuper de leur avenir ! ». Etc.

Au pire, on fuit le sujet, au  mieux, on produit les “preuves” historiques de l’existence de pratiques esclavagistes antérieures à la traite négrière, de façon à stigmatiser tous ceux qui continuent de s’indigner – pourtant, à juste titre ! – de six cents ans d’occidentalisation musclée.

En réalité, même si peu vulgarisés, les études historiques sérieuses n’ont jamais nié l’existence de pratiques esclavagistes graves et indéfendables en Afrique noire. Seulement, de même que l’esclavage qui se pratiquait en Israël sous domination romaine, en 63 avant JC, ne sert pas à minimiser l’Holocauste des Juifs mené par Hitler pendant la Seconde Guerre mondiale, de même l’esclavage des Noirs organisés notamment par des peuplades arabo-musulmanes – pendant quatorze (14) siècles, selon certaines estimations [5] – ne peut pas tempérer quatre cents (400) ans de traite négrière transcontinentale. Encore moins quand ce commerce triangulaire a circonscrit des “êtres inférieurs” à un rang animalier afin de construire, fleur de coton après fleur de coton, les États-Unis d’Amérique qui tiennent en laisse, notamment, les États désunis d’Afrique.

La question essentielle demeure donc celle-ci : comment l’hypothétique Afrique proactive et entreprenante du XXIe siècle peut-elle penser ses projets d’avenir sans panser son passé ? Comment saurait-elle panser ledit passé si elle refuse systématiquement de le penser, profondément, en le partageant à tous ses enfants, sans faux-fuyants ?

Les systèmes éducatifs des pays africains, généralement pondus par des élites fatigués de réfléchir mais décidés à s’enrichir, sont en déphasage avec le besoin de valorisation des accomplissements africains. Conséquence : ils entretiennent une ignorance têtue qui maintient les peuples africains dans l’obscurité, dans la haine de leur passé, dans l’inconscience de leurs possibilités et dans la négation de leurs opportunités.

De cette façon, il y a peu de chances qu’une communauté même bien intentionnée et motivée puisse apporter des solutions durables à ses maux. En refusant de s’approprier toutes les facettes de leur histoire, d’intégrer dans leur cortex les valeurs de leur ancestralité et de faire de ceux-ci des piliers incontournables de leur éducation, les Africains se refusent le plus important : leur liberté. Ils peuvent néanmoins y remédier, en faisant un choix tout simple : sortir du cloisonnement racialiste des officines d’éducation occidentales et s’engager dans une rééducation totale, en commençant par l’histoire de l’Afrique écrite par ceux qui n’ont aucun intérêt à la réviser [6].

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