Crise ivoirienne : conflit politico-spirituel ?

Charles Konan Banny, Nicolas Sarkozy, Alassane Ouattara et Laurent GbagboLe lancement d’une « période de deuil et de purification nationale » décidée par la Commission dialogue, vérité et réconciliation (CDVR) dirigée par Charles Konan Banny vient remettre au centre du débat national l’aspect le plus inconfortable pour les observateurs et critiques se targuant d’objectivité : la spiritualité.

D’entrée, la question mérite d’être posée : y a-t-il une question spirituelle qu’il faut discuter, au sujet de la crise ivoirienne ? Y a-t-il une place, dans le débat intellectuel, pour un argument objectif qui ne cloue pas au pilori tout ce qui semble relever de l’abstrait ?

Il est vrai que, traditionnellement, une critique s’exerce sur la base de faits tangibles. Les causes sont étudiées, les conséquences observées et les relations qui les unissent sont présentées : c’est ce qu’on appelle mener un raisonnement cartésien. Toute approche qui insère des données intangibles dans l’équation intellectuelle est généralement, soit ignorée, soit méprisée, soit reléguée au niveau des “faux problèmes” chers aux “illettrés”, c’est-à-dire ceux qui, déprimés du quotidien, s’abandonnent volontairement à tous les “secours” ésotériques à leur portée. Ainsi, la pensée agnostique, se définissant elle-même comme étant “objective”, est généralement celle qui domine : après tout, il est plus facile d’ignorer l’invisible que de l’argumenter sans preuves palpables.

Toutefois, il devient de moins en moins contestable, à l’observation attentive, qu’il existe sinon un conflit, au moins un volet spirituel à la crise ivoirienne. Hier, la question restait circonscrite aux opinions individuelles de quelques citoyens que l’on disait “illuminés”, parce qu’ils débattaient de “phénomènes spirituels” ambiants, à tort ou à raison, mais certainement de la pire des façons, c’est-à-dire dans un tohu-bohu désorganisé où se mêlaient foi, récupération et manipulation. Aujourd’hui, cependant, la soudaine décision de la CDVR de lancer une « période de deuil et de purification nationale » vient trancher sur la question : la “nouvelle Côte d’Ivoire”, via ses responsables politiques, insère officiellement la spiritualité dans le conflit ivoirien.

La présentation faite par la CDVR est, à ce sujet, sans équivoque. Elle détaille avec une précision rarement vue dans un communiqué officiel, les raisons d’être de son choix, faisant étalage de tout le vocabulaire ésotérique à sa portée. Elle explique ainsi que : « A travers cette initiative qui débute le vendredi 17 mars 2012 [et qui s’étend sur quatre semaines], il s’agit de faire, à l’échelle nationale, le deuil des violences et des tragédies qui ont frappé notre pays depuis plus de dix ans. Notre patrimoine culturel attache un prix particulier à la vie. En conséquence, toute effusion de sang entraînant une mort d’homme est vécue comme une catastrophe dans la mesure où elle conduit à la rupture de trois liens sacrés que sont la relation à la terre forcée d’absorber le sang humain versé, le respect envers les esprits tutélaires profanés, le lien du défunt avec Dieu et l’univers. Rétablir donc cet équilibre du monde perturbé par le crime de sang exige l’observation d’un rituel de purification conformément aux us et coutumes du terroir. Ce rituel, dans nos sociétés traditionnelles, a le pouvoir psychologique d’atténuer les tensions sociales. Il favorise la recherche de la vérité et de la réconciliation en débarrassant la société de ses impuretés spirituelles consécutives au crime de sang… ».

« Impuretés spirituelles » : voilà un terme bien spécifique au processus de réconciliation made in Côte d’Ivoire. En Afrique du Sud (puisque tel est l’exemple choisi en sélectionnant Desmond Tutu comme “superviseur” international), l’accent avait été surtout mis sur la reconnaissance des torts posés, sur la restitution de la stricte vérité puis, enfin, sur le pardon qui pouvait en découler.

A notre connaissance, aucun “rituel de purification” d’envergure nationale n’a jamais été entrepris nulle part en Afrique ou ailleurs, au terme (?) d’un conflit armé, moins d’un an après le crépitement des dernières bombes, au beau milieu d’un bourbier juridico-politique tentaculaire qui est en déphasage avec la notion même de réconciliation. Mais puisque la “nouvelle Côte d’Ivoire” se plait à innover, laissons-là innover ! Seulement, la nature précisément spirituelle des actes recommandés au peuple, individuellement et collectivement, éclaire un tant soit peu sur la médiocrité et la malignité des autorités actuelles.

De médiocrité et de malignité il est question quand, dans un contexte de violences quotidiennes (soulignées, récemment, par un rapport de Human Rights Watch qui confirme qu’en zone CNO, les populations argumentent leurs desideratas à l’arme et à la flamme), l’accent est mis non pas sur la poursuite des coupables, mais sur quoique ce soit d’autre. Dans un tel contexte, les réactions populaires ne peuvent être que de condamner ce qui, effectivement, ressemble fort à une belle fuite en avant, en l’absence de volonté politique réelle de travailler à une réconciliation vraie.

A ce sujet, Shlomit Abel dénonçait récemment la méthode ambiguë du CDVR : « Nous savons ce qu’est un deuil, ce qu’est marquer le deuil. Nous savons aussi, spirituellement, ce que signifie la purification, mais dans le jargon pseudo religieux du nouveau gouvernement qui veut instaurer un deuil national de purification le 17 mars prochain, on découvre une spiritualité de ténèbres, une spiritualité de vaudou, toute imprégnée de magie, à laquelle manque l’essentiel : en effet, comment passer directement au stade de la purification, si on n’a pas constaté que l’on est sale, que l’on est coupable ? Pourquoi se laver quand on n’est pas sale ? […] Enfin cette commission réconciliation et vérité, que fait-elle ? Très concrètement on nous parle d’échéances, fin juillet, fin août, dernier trimestre ; c’est se moquer des Ivoiriens ! J’imagine que [Charles Konan] Banny, même s’il a la volonté d’orienter positivement sa commission, manque totalement de moyens et ne rencontre personne, dans son camp, prêt à dire, “nous avons fauté gravement, nous avons du sang plein les mains, nous avons renversé l’État et nous sommes en pleine illégitimité” ».

Qu’est-ce qui a bien pu inspirer un tel projet ? Si les dirigeants ivoiriens ne semblent pas avoir la moindre volonté de rétablir l’ordre social et colmater les brèches que la rébellion a elle-même créées, ils semblent, par contre, être bien décidés à faire entrer les Ivoiriens dans une ère de plus en plus “spiritualisée”, où le discours politique lui-même vient s’imprégner d’ésotérisme pour justifier quelque manquement ou annoncer quelque projet.

C’est un secret de polichinelles, en effet, que la très grande majorité des acteurs politiques ivoiriens (toutes tendances confondues) appartiennent à des loges ou à des déclinaisons de loges mystiques, se présentant comme des clubs d’amis à vocation sociale. Qu’il s’agisse de rose-croix, de franc-maçonnerie ou de variantes quelconques de ces pratiques, il faut remarquer que, de plus en plus, non seulement le discours officiel, mais même l’analyse journalistique, se permet ce qu’on s’évitait pudiquement il n’y a pas encore dix ans : souligner volontairement l’appartenance sectaire de tel ou tel leader politique.

On se souvient que le fameux documentaire réalisé par Patrick Benquet sur la Françafrique (qui, finalement, servait plus à dédouaner que dénoncer la France politique) présentait, à visages découverts, les hommes politiques français et africains fièrement franc-maçons (à l’exception d’une seule personne masquée, dont la silhouette ressemblait drôlement à un certain chef d’État promu par l’Élysée). De même, un récent article de Jeune Afrique, traitant de la nomination probable de Ahoussou Kouadio Jeannot au poste de Premier ministre (en remplacement de Guillaume Soro) soulignait, justement, que l’homme est un “frère de lumière”, en précisant même la loge ivoirienne à laquelle il appartient.

Simple détail ? Volonté de susciter un lectorat ? Tentative d’influence ? Banalisation d’un fait pourtant exclusif, dans la pratique ? On peut se poser la question. Toujours est-il que le politico-spirituel se retrouve désormais au centre du débat sociétal. Et les critiques qui, il n’y a pas longtemps, le rejetaient du revers de la main, devront désormais en tenir compte dans leurs argumentations.

En Occident, les penseurs engagent déjà le débat de fond. Le philosophe français André Comte-Sponville, dans son ouvrage Le capitalisme est-il moral (paru en 2004), attribue carrément une place de choix au spirituel dans la société française du XXIe siècle, en définissant ce qu’il appelle une “génération spirituelle”. Il explique ainsi : « mon hypothèse, c’est qu’après la génération du tout politique (les soixante-huitards), après la génération du tout moral ou du tout humanitaire, [il] est peut-être en train de se chercher quelque chose qu’on pourrait désigner comme une “génération spirituelle”, disons une génération qui refait de la question spirituelle, qu’on pouvait croire obsolète depuis des décennies, à nouveau sa question* ». Comte-Sponville argumente profusément cette assertion, prenant l’exemple du succès éclatant, à la fin des années 90, du livre L’Alchimiste de Paulo Coelho qui, « dix ans plus tôt, serait sans doute passé inaperçu ».

C’est pourquoi, l’attitude pseudo-panafricaniste exhibée comme un trophée par certains analystes (dont Calixthe Béyala), qui essaient d’enseigner une “déspiritualisation” des occurrences sociopolitiques africaines, au prétexte que les masses s’y perdent inutilement, est doublement erronée. D’une part, elle oublie que la classe politique africaine ancestrale était elle-même déjà ancrée dans le spirituel et que ce n’est pas seulement l’analphabétisme, l’ignorance ou la manipulation judéo-chrétienne (le bouc émissaire par excellence) qui l’imposent aujourd’hui. D’autre part, elle est clairement en déphasage avec l’évolution des sociétés dites “modernes”, où le retour en force de la spiritualité juxtaposée au politico-social, que ce soit à Paris ou à Abidjan, n’est pas à minimiser.

Bien au contraire, si les « us et coutumes du terroir », auxquels fait référence la CDVR, lui permettent d’encourager toutes sortes de “rituels de purification”, c’est certainement parce que l’impossibilité pratique de réparer la déchirure post-guerre à la volée est aussi l’occasion de faire la promotion d’une nouvelle ère “officielle” qui est celle du politico-spirituel.

En cela, les auditions auprès du “grand orient” de France, en janvier 2012, des candidats français aux présidentielles, qui les ont vus se présenter, un à un, devant la principale loge maçonnique de l’Hexagone, afin de défendre leurs projets de société (un fait d’autant plus notable qu’ils ne font pas de même devant les clergés catholique, musulman, etc.), ne font qu’apporter de l’eau au moulin de ceux qui estiment que l’exercice politique occidental est avant tout une conquête spirituelle. Elle serait la première étape d’un processus à partir duquel se dévoile un nouvel ordre politique dominant : celui qui a fait des ravages, en 2011, avec son déferlement successif en Côte d’Ivoire et en Libye et qui est bien parti pour faire de même en Syrie et en Iran.

Une chose certaine, c’est que tous les sous-entendus devenus propos explicites, toutes les images “secrètes” rendues publiques et tous les appels à la spiritualité pour réconcilier le peuple de Côte d’Ivoire ne relèvent pas du hasard. Savoir les traduire, les intégrer à la réflexion et les exposer, au besoin, pour leurs effluences nauséabondes, s’avère donc être plus nécessaire que jamais, afin de maintenir le cap de la contestation.

  • * Comte-Sponville, André. Le capitalisme est-il moral ?. Albin Michel, Paris. 2004.

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