Abobo la guerre, le journalisme d’investigation… et les pincettes

"Abobo la guerre" de Leslie VarenneLe livre Abobo la guerre ; Côte d’Ivoire : terrain de jeu de la France et de l’ONU de la journaliste française Leslie Varenne n’a pas fini d’atteindre les rayons des librairies, depuis sa publication le 22 février 2012, que la propagande des camps politiques ivoiriens est déjà lancée, chacun essayant de faire dire à l’auteur ce qui lui semble être le plus satisfaisant.

Abobo la guerre, fruit apparent d’une “investigation de terrain” (*), mérite d’être parcouru avec circonspection, justement parce qu’il ne dit pas tout à fait ce que les uns et les autres croient (ou veulent faire croire). Non, le livre ne fait ni l’apologie de Laurent Gbagbo (contrairement, par exemple, au fameux livre Côte d’Ivoire : le coup d’État de Charles Onana, qui prend clairement position), ni celle de Alassane Ouattara.

En réalité, la journaliste, dans la lignée de toutes les investigations du même genre (qui sont présentées, à tort ou à raison, comme s’appuyant sur des “expériences vécues”, des faits, des documents, des entretiens “confidentiels”, mais qui incorporent également une bonne dose de grains de sel propres) espère rendre un témoignage fidèle de la situation particulièrement traumatisante qui a entamé la “bataille d’Abidjan” et s’est achevée par l’action des trois cent légionnaires français qui ont capturé Laurent Gbagbo le 11 avril 2011.

Et de son point de vue, non seulement la complicité de l’ONU et de la France, dans leur mission de déstabilisation de la Côte d’Ivoire, est avérée ; mais la culpabilité des camps LMP et RHDP l’est également : l’auteur les indexe tous les deux comme étant les tortionnaires des populations civiles du quartier abidjanais d’Abobo.

Lequel de ces deux camps acceptera-t-il donc la part de responsabilité que lui assigne Leslie Varenne ? On peut penser autrement, mais la thèse que la journaliste défend est principalement la suivante : tous sont coupables, Ban Ki-Moon, Sarkozy, Gbagbo et Ouattara. Quiconque en doute et envisagerait une célébration prématurée de la sortie de ce livre peut simplement remarquer que l’éditeur et l’auteur le présentent de la sorte, en quatrième de couverture :

« Leslie Varenne révèle dans cet ouvrage percutant les coulisses d’un conflit meurtrier dont nul ne mesure encore les effets. Elle dénonce les innombrables mensonges des autorités. Elle démontre notamment qu’en dépit des multiples dénégations de Paris, Laurent Gbagbo, le président sortant, a bien été enlevé par le GIGN (Groupe d’Intervention de la Gendarmerie Nationale, ndlr) et donc par la France. Alassane Ouattara, globalement démocratiquement élu, mais militairement installé par une armée étrangère, ne voit-il pas sa légitimité entamée ? Ce livre raconte aussi l’histoire tragique des habitants de l’immense commune d’Abobo, quartier déshérité du nord d’Abidjan qui a été au cœur de cette guerre. Depuis ce lieu stratégique, bastion pro-Ouattara, on découvre le jeu cynique des dirigeants, leurs manipulations, leurs trahisons, et comment les deux camps ont délibérément envoyé la population civile à l’abattoir pour servir leurs desseins. »

Leslie VarenneEn clair, pour Leslie Varenne, d’une part, la “victoire démocratique” d’Alassane Ouattara est acquise (ah bon ?) ; d’autre part, les deux camps sont passibles d’investigation, devant la justice internationale, pour avoir utilisé les populations civiles d’Abobo comme chair à canon.

Cette précision est de taille, car le livre fait déjà grand bruit, chacun essayant d’en tirer un quelconque profit. C’est d’ailleurs l’ambition première du journalisme d’investigation que de faire du bruit et l’habitude des chapelles politiques que d’exceller en matière de récupération. A tel point que certains, dans ce métier, dérobent le journalisme de ses nobles intentions et en font un usage commerçant plutôt que d’information.

On se souvient de Stephen Smith, ce journaliste français qui avait publié, en 2003, un best-seller intitulé Négrologie ; Pourquoi l’Afrique meurt, censé raconter le comment et le pourquoi des guerres civiles en Afrique. En réalité, l’analyse était aussi fébrile que puisse être, quand bien même elle avait été présentée par les médias de l’Hexagone comme une “œuvre majeure” (et récompensée comme telle), notamment parce qu’elle dédouanait l’Élysée de ses responsabilités.

Un cas plus récent, mais non moins controversé (même si pour des raisons autres), avait ému la Maison-Blanche en septembre 2011. Le livre Confidence Men : Wall Street, Washington and the Education of a President de Ron Suskind, célèbre journaliste d’investigation américain, avait révélé comment Barack Obama était copieusement manipulé (notamment pendant ses deux premières années de mandat) par les réseaux financiers de Wall Street, représentés au sein de la Maison-Blanche par deux de ses principaux conseillers d’alors, Rahm Emanuel et Lawrence Summers. Confidence Men présentait, témoignages écrits et documents “confidentiels” à l’appui, qui étaient les vrais gouvernants de l’Amérique et comment Obama jouait essentiellement le rôle d’exécutant de la vision oligarchique et ploutocratique américaine. Bien entendu, la Maison-Blanche, fortement vexée, avait d’abord tenté d’empêcher la parution du livre, puis s’était résolue à mener une campagne de diffamation contre Ron Suskind…

Dans les deux cas, la presse proche des camps politiques indexés ou protégés avait rapidement tenté d’influencer l’opinion publique, non pas pour lui faire prendre conscience des précisions et/ou omissions des investigations en question, mais pour lui inséminer un point de vue partisan, donc subjectif par définition. C’est monnaie courante dans ce métier, nous dira-t-on. Mais faut-il, pour autant, ne pas s’en méfier ? La plupart des lecteurs n’ont, ni le recul, ni la connaissance suffisante des arcades journalistiques et littéraires pour comprendre que, finalement, l’enjeu commercial n’est jamais aussi fortuit que l’on veut bien le faire croire, encore moins lorsque le discours “nous” est favorable.

Dans le cas de Abobo la guerre, quiconque est familier du milieu du livre en France remarquera très rapidement que le texte a été publié chez Mille et une Nuits et distribué par un prestigieux éditeur, Hachette. En somme, par une maison très peu connue pour défendre les intérêts des peuples africains, mais qui est plutôt focalisée sur les analyses des sommités de la littérature francophone. On se demande donc quels sont les intérêts que servent réellement les 288 pages rédigées par Leslie Varenne, au point qu’une major du livre français (appartenant au groupe Lagardère) décide de la commercialisation internationale de ce livre dédié à un pauvre quartier d’un pays sous-développé.

Il est bien trop tôt pour le savoir (même si un entretien très récent, donné par l’auteur à Capital.fr, éclaire un tant soit peu sur son opinion de la crise ivoirienne). Mais il n’est certainement pas trop tôt pour naviguer dans ce passionnant récit, avec un bon esprit de discernement. Car il faut le savoir : le journalisme d’investigation est un périmètre plus ou moins formaté, où s’opposent en permanence intégrité et duplicité. La stricte vérité y est rarement gagnante et le résultat final est généralement, soit un compromis plus ou moins acceptable d’opinions personnelles et de faits, soit un chiffon truffé de contre-vérités. Quand, en outre, s’y greffe la récupération des réseaux de presse partisans (connus pour s’engager aveuglément dans la stricte défense de telle ou telle chapelle politique, à condition que le peuple consomme et consomme encore, psychologiquement et économiquement), le lecteur est rapidement esseulé, incapable de se former une opinion saine et éclairée.

Il lui faudra bien, pourtant, s’autodéterminer. Et à ce sujet, une ou deux pincettes, de même qu’une culture propre sans cesse révisée, devraient pouvoir l’y aider.

  • (*) Leslie Varenne s’était déjà illustrée, à propos de la crise ivoirienne, en accordant une interview pour La Tribune de Genève, à Ibrahim Coulibaly dit IB, l’ancien chef de file de la rebellion armée, assassiné en avril 2011.

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