CPI, Gbagbo : le temps d’un jugement

Laurent Gbagbo à la CPI5 décembre 2011, CPI : la première apparition d’un Laurent Gbagbo visiblement éreinté mais déterminé à jouer son va-tout juridique a clairement requinqué tous ses partisans. Depuis ce jour, la ferveur militante s’est à nouveau emparée des rangs, laissant entendre une pléthore de « ça va aller ! » et de « hauts les cœurs ! » qui en disent long sur la joie de tout ce beau monde à revoir “son Président”.

Précision utile : ça va peut-être aller mais ça ira surtout… lentement. Outre sa fornication procédurale et sa partialité, une chose que la CPI réussit très bien, c’est prendre son temps. Des cinq personnes qu’elle détenait jusqu’alors – Thomas Lubanga (RDC), Germain Katanga (RDC), Mathieu Ngudjolo (RDC), Jean-Pierre Bemba (RDC) et Callixthe Mbarushimana (Rwanda) –, avant d’y rajouter son premier chef d’État en la personne de Laurent Gbagbo, seule Mbarushimana a été remis en liberté après une procédure relativement brève de onze mois, pour insuffisance de preuves [1]. Les autres inculpés n’ont aucune idée du temps qu’ils passeront encore à Scheveningen [2]. Laurent Gbagbo – dont le cas est beaucoup plus sensible, vu les conditions de sa capture – est censé comparaître devant la Chambre de première instance en juin 2012, afin d’être formellement inculpé. Non, il n’y aura pas six heures d’échanges entre défense et accusation, illico. Car, à la CPI, personne n’est jamais pressé : il n’y a que des Africains à juger ; ils peuvent donc patienter.

Pour Gbagbo, l’épreuve de patience commencera réellement après l’audience de confirmation des charges, qui n’est même pas garantie de se tenir effectivement le 18 juin 2012, comme annoncé. Dans le cas Bemba, par exemple, l’audience a été reportée à deux reprises, à la demande de la CPI et du tristement célèbre Ocampo, pour des causes aussi légères qu’un “empêchement familial”. Bemba, arrêté en mai 2008 à Bruxelles et transféré en juillet 2008 à La Haye, a dû, ensuite, attendre que la procédure lassante se mette en place, débouchant sur une ouverture effective de son procès en novembre 2010, soit plus de deux années après son transfert. Idem dans le cas Lubanga : son arrestation a eu lieu en mars 2006 et l’audience de confirmation des charges s’est tenue en novembre 2006, introduisant un procès qui s’est finalement ouvert trois longues années plus tard, en janvier 2009, après un charivari juridique sur la disponibilité des pièces d’accusation [Lubanga a finalement été condamné à quatorze (14) d’emprisonnements en juillet 2012, soit six (6) ans plus tard ; ndlr].

La machine est donc particulièrement lourde. Au fil des mois d’enquêtes et de constitution de dossiers, le séjour à La Haye devient, très rapidement, une véritable affectation diplomatique. Charles Taylor – qui comparait devant le Tribunal spécial pour la Sierra Léone (TSSL) et non devant la CPI, même s’il y est logé [3] – de même que tous les autres inculpés, sont encouragés à recevoir les visites de leurs proches justement parce que le système vise à préparer ses hôtes au marathon de leur jugement. Gbagbo, aux dires de son avocat Emmanuel Altit, espère obtenir une liberté provisoire qui pourrait lui éviter six mois de “patience” : vu son dossier, il a plus de chances d’être invité à reprendre les promenades qui lui manquent tant dans les jardins de la prison ; ou à exercer son dos de 66 ans ; ou à suivre les matchs télévisés de Novak Djokovic (la nouvelle coqueluche de son sport favori, le tennis) ; ou encore à découvrir Fabien D’Almeida… correctement politique et à s’enquérir de l’actualité politique en ligne (si, par chance, l’accès Internet lui est accordé). Une chose qui est sûre, c’est que la CPI lui offre, gratuitement, tout le temps requis…

Et c’est chose voulue. Toute cette lenteur consiste à garantir que le Nègre inculpé perd toute légitimité politique dans son pays d’origine et que son remplaçant, “certifié” par l’Occident, développe sa version de démocratie à lui. C’est que la CPI est beaucoup plus un instrument de mise à l’écart politique qu’une instance de jugement. Ahoua Don Mello, en dévoilant, début décembre 2011, la supercherie du découpage électoral relatif aux législatives ivoiriennes, a bien compris que la précipitation du transfert de Laurent Gbagbo à La Haye escomptait les effets suivants : ulcérer le Congrès national de la résistance pour la démocratie (CNRD) – la coalition des partis pro-Gbagbo –, l’amener à se retirer du scrutin électoral et remplir le Parlement de députés RDR et PDCI, acquis au ouattarisme et à toutes ses inepties. Et c’est ce qui s’est passé. Avec le retrait supplémentaire de certains “petits” partis membres du CNRD, grosso modo, seul LIDER et ses douze candidats se sont opposés au RHDP. Chose précieuse, certes, pour le jeune mouvement politique ; mais chose anecdotique au sein d’une Assemblée déjà prête à valider, à la commande, toutes les farces présidentielles.

Les analyses qui voient donc, en l’épisode CPI, la preuve d’une erreur magistrale du camp Ouattara, souffrent de superficialité. C’est vrai que Gbagbo pourra, enfin, devant les caméras du monde, dire sa part de vérité. Mais il ne faut pas rêver : il lui sera opposé un bombardement médiatique pré et post-audience, nourri d’un révisionnisme terrifiant. En fait, les yeux du monde, surtout ceux de l’Occident, ne découvriront la machination que par à-coups. Par contre, l’empoisonnement des médias mainstream leur sera servi quotidiennement, comme c’est déjà le cas avec Africa 24, chaîne pseudo-africaine, qui a montré Laurent Gbagbo se plaindre de ses conditions de détention à Korhogo (comme pour suggérer que l’homme n’a rien de substantiel à raconter), en faisant l’impasse sur le point focal de sa première comparution : le rôle direct joué par les fameux trois cents légionnaires français dans sa capture. Une vérité sue de tous mais falsifiée depuis le 11 avril par l’Élysée.

Le “traquenard ouattariste” se resserre donc avec la puissance suffocante d’un boa constrictor dont le but est d’étouffer l’opposition jusqu’à ce que mort s’ensuive. Le tout, pendant que se déploie, tranquillement, le règne de la terreur, avec une ou deux couches de bitume, ci et là, pour calmer les esprits. La paix au prix de la peur (et du goudron), comme on l’a déjà dit…

Que fera donc le FPI pendant ce temps ? D’ici à juin 2012 et même au-delà, quelles seront ses actions, pendant que Gbagbo et ses avocats préparent leurs argumentations ? Ces juristes expliqueront-ils enfin, au public, que cette procédure, qui ira certainement d’appels en appels, sera une épreuve de longue haleine, probablement étendue sur trois, cinq voire dix ans ? Les conseillers politiques de Laurent Gbagbo, qui palabrent les caméras et les colonnes de journaux, continueront-ils d’encenser ses sympathisants en donnant l’impression d’une victoire déjà acquise – chose plus qu’incertaine –, à cause de la fébrilité des chefs d’accusation ? Les “patriotes” de Côte d’Ivoire et d’ailleurs réussiront-ils à mener leurs actions de protestation de façon organisée et planifiée, en anticipation d’une course de fond ? Les intellectuels, journalistes et critiques africains, prétendument “engagés”, éplucheront-ils les vrais enjeux à leurs lecteurs, auditeurs et téléspectateurs, au lieu de consolider leurs fan-clubs, par voie de rhétoriques populistes et de récitations ?

Les réponses à ces questions sont déterminantes pour l’avenir politique de Laurent Gbagbo et de son camp. Si le temps est un autre nom de Dieu – comme l’homme se plaît souvent à le dire –, ce temps-là, puisque souverain, est généralement très patient. On l’a déjà montré, il n’annexera pas Laurent Gbagbo du cœur de ses partisans. Mais il l’a déjà annexé, au moins temporairement, de l’action politique à Abidjan. C’est pleinement conscient de ce fait que Gbagbo, dès sa première déclaration, a fait allusion à sa présidence à l’imparfait [4]. Il l’a fait, en évaluant le challenge qui se présente à La Haye : un challenge qui prendra son temps.

/// TEXTE INTÉGRAL DISPONIBLE DANS LE NOUVEL ORDRE IVOIRIEN ///

  • [1] Le 16 décembre 2011, Callixthe Mbarushimana, un rebelle Hutu du Rwanda, soupçonné de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre en RDC, qui avait été arrêté le 11 octobre 2010 à Paris et transféré à La Haye le 25 janvier 2011, a bénéficié d’une ordonnance de remise en liberté de la CPI, pour insuffisance de preuves.
  • [2] Le dossier Thomas Lubanga a finalement abouti, en juillet 2012, à une condamnation à un emprisonnement de quatorze (14) ans, après six (6) ans de procédure. 
  • [3] Charles Taylor, après une procédure de six (6) années – son procès s’est ouvert en avril 2006 et s’est conclu en avril 2012 – a finalement été condamné à cinquante (50) ans d’emprisonnement.
  • [4] Laurent Gbagbo à la CPI, le 5 décembre 2011 : « C’est l’armée française qui a fait le travail, et elle nous a remis aux forces d’Alassane Ouattara, qui n’étaient pas encore les forces régulières de la Côte d’Ivoire, parce que les forces régulières travaillaient avec moi. »

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