De Cheikh Anta Diop à Sylvia Serbin: quelle réaction au révisionnisme occidental ?

Sylvia Serbin, journaliste et historienne afro-antillaiseL’histoire est à la fois connue et méconnue : une journaliste et historienne afro-antillaise entreprend des recherches sur les femmes noires qui ont vécu de l’Antiquité au début du XXe siècle et qui ont joué un rôle précieux dans l’histoire de l’Afrique, des États-Unis, des Antilles et de Madagascar. Elle en fait un livre unique en son genre, acclamé notamment au Brésil et au Canada et reçoit pour saluer la qualité de ses travaux… le Prix Nobel d’Histoire ? Le Pulitzer ? Le Goncourt ? Non. Sylvia Serbin a récolté, de sa volonté de marquer d’une pierre blanche la place des Reines d’Afrique et héroïnes de la diaspora noire, un revers cinglant fomenté par un son propre éditeur, devenu une épopée judiciaire laborieuse et humiliante.

Bienvenue dans le monde du révisionnisme de l’histoire, de la littérature et de la culture négro-africaine.

Nations Nègres et Culture - Cheikh Anta DiopEn 1954, quand Cheikh Anta Diop publiait Nations Nègres et Culture et démontrait avec brio l’ancestralité nègre des Égyptiens, ses recherches anthropologiques, bien que non-falsifiées, avaient été systématiquement rebutées par l’intelligentsia européenne, jusqu’à ce que le Colloque du Caire de 1974 valide officiellement ses travaux. Malgré cette victoire historique sur les thèses avancées par les chercheurs occidentaux de l’époque, ses découvertes, peu élogieuses pour l’Occident – qui balayaient tous les mensonges institutionnalisés au sujet de l’Afrique noire – ont été méthodiquement estampillées du sceau de la “controverse” et peu à peu soustraites de la culture littéraire et scientifique européenne, exactement comme celle du génie haïtien, Anténor Firmin, l’ont été avant lui. Ce n’est que grâce à l’intérêt suscité au sein de la classe intellectuelle américaine – elle-même tourmentée par la ségrégation raciale des années 1960-1970 – que l’œuvre de Cheikh Anta Diop a été reconnue pour sa qualité scientifique indéniable. Et ainsi, l’anthropologue a été promu au rang d’intellectuel noir le plus influent du XXe siècle aux côtés de l’américain W.E.B. DuBois.

Si l’entreprise du savant sénégalais s’est achevée, contre vents et marées, par une reconnaissance minimale qui n’a fait que s’accroître depuis sa disparition, Sylvia Serbin, pour sa part, n’a pas encore eu cette chance. Ses recherches ont été publiées par une maison d’édition française des plus frileuses (Sepia) avant d’être minées par un éditeur allemand (Peter Hammer Verlag) qui, de lui-même, a décidé d’acheter les droits du livre afin d’en faire un chiffon truffé de contre-vérités. Le tout, en mortifiant le fruit d’un labeur intellectuel de plusieurs années et en impactant de la pire des façons la carrière – et la vie – d’une historienne promise à un avenir radieux.

Quelles leçons tirer de cette mésaventure ?

De Cheikh Anta Diop à Sylvia Serbin, la méthode révisionniste varie dans sa forme mais vise le même objectif : entretenir dans la conscience populaire l’image de sous-hommes Africains incapables de se prendre eux-mêmes en charge, qui n’ont rien apporté de notable à l’Humanité. Bien entendu, ces propos sont aux antipodes des faits historiquement établis. Néanmoins, pour alimenter cette théorie mensongère, des moyens subtils mais efficaces sont mis en place. D’une part, le formatage de l’image du Noir dans tous les canaux médiatiques occidentaux – des émissions télévisées aux films hollywoodiens aux jeux vidéo, faisant de lui la brute, le pauvre, le malade, le sauvage, le violent, l’ignorant etc. – est entrepris afin de vulgariser, par toutes sortes de sous-entendus, une bestialité censée être congénitale. D’autre part, le révisionnisme, en temps réel, de tout ce qui a trait à l’histoire de l’Afrique, est déballé sur les plateaux télévisés, dans les “grands” quotidiens de presse écrite et même dans les librairies et s’affiche désormais sans complexe.

Ainsi, de la destruction de la culture intellectuelle et scientifique la plus avancée de son temps – à savoir l’Égypte ancienne – au comment de la traite négrière – dont les Africains sont miraculeusement devenus les responsables exclusifs – à la race de Jésus Christ de Nazareth – dépeint dans les plus grandes cathédrales du monde comme un caucasien aux cheveux blonds et aux yeux bleus – tout, absolument tout a été méticuleusement réécrit au fils des siècles, de façon à conserver une main de fer sur la conscience nègre et d’en extraire seulement quelques bribes d’informations utiles, si besoin est.

Aux avant-postes européens de cette usine de “massification du mensonge” se distingue la France, pays des Droits de l’Homme et du Citoyen de Peau Blanche. Que dire sur la question que certains critiques engagés, dont Boubacar Boris Diop et Odile Tobner n’ont pas déjà démontré ? Les quintessentiels ouvrages, Négrophobie (2006) et Du racisme français (2007), déchiffrent avec une précision d’orfèvre tous les aspects historiques, politiques, économiques, sociaux, culturels, médiatiques et religieux qui fondent, animent, entretiennent, inspirent et pérennisent le racisme institutionnel typique des descendants de Vercingétorix. De son côté, l’Allemagne n’a pas grand-chose à envier au révisionnisme français. On sait, par le biais de Mein Kampf, ce que le tandem Hitler-Himmler se proposait d’offrir aux Noirs après la Shoah. On sait moins, qu’au sein du peuple allemand, continue de se développer les chambres à gaz intellectuelles de la haine raciale de type hitlérienne, qui travaillent à la distorsion minutieuse et à la réécriture systématique de l’histoire négro-africaine.

Reines d''Afrique version originale et contrefaçonEt c’est précisément dans le piège intellectuel posé par cette coopération franco-allemande que les Reines d’Afrique sont tombées. Résultat : sur quinze (15) textes analysés, plus de quatre cent (400) paragraphes ont été supprimés ou tronqués ; des dates, des faits et des noms ont été modifiés ; des informations ont été falsifiées ; des imageries et illustrations ont été galvaudées et des données importantes ont été remplacées par des allégations fantaisistes ou racistes dont les sources ne sont jamais citées. Vu l’étendue des dommages, ce travail de démolition d’une haute précision n’a pu se faire qu’avec une volonté manifeste de nuire, de corrompre l’histoire et d’empoisonner les esprits. On aurait cru que la justice française constaterait l’évidence de cette sordide entreprise et réagirait en conséquence, mais c’était mal connaître la profondeur du racisme qui y sévit. Paroles de l’auteur : « Jamais de tels actes n’auraient été tolérés à l’encontre de quelque auteur français ou européen […] Et c’est ce mépris envers un auteur Noir qu’une démocratie occidentale, promotrice des Droits de l’Homme, a choisi de cautionner ».

Honteux et scandaleux ! Pourtant, comme si l’histoire n’était pas suffisamment affligeante en elle-même, le combat de Sylvia Serbin est resté largement solitaire et dénué d’un quelconque soutien influent. En effet, aucun écrivain africain de renom n’a jugé nécessaire de dénoncer, par solidarité, les pratiques intellectuellement criminelles des deux éditeurs européens. Qu’est-ce qui explique ce silence ?

On l’a dit, l’Afrique contemporaine est le produit des entrepôts paternalistes occidentaux qui inculquent, par le canal médiatique, une vision unilatérale de ce qu’elle était, de ce qu’elle est et de ce qu’elle peut être. Plus fondamentalement, cependant, c’est le système éducatif occidental (dit “moderne”), imposé depuis la colonisation jusqu’à ce jour, qui pose le vrai problème. Enrichi des clichés occidentaux millénaires sur l’histoire négro-africaine et régulièrement dépourvu des démonstrations littéraires et scientifiques valorisantes pour le continent, ce système, comme les gouttes d’eaux qui, au fil du temps, érodent et réduisent à néant le rocher le plus massif, est en train d’éroder progressivement le peu qui reste de la conscience nègre propre. Pire, il a fini par développer un complexe de supériorité chez ces quelques chanceux qui ont pu “faire des études” et émerger intellectuellement, en créant cette tendance que l’Africain “moderne” a de se désolidariser des siens, pour s’intéresser uniquement à ses propres ambitions.

On peut le minimiser autant que l’on veut, mais les conséquences de cette occidentalisation à outrance parlent d’elles-mêmes : l’Afrique est régulièrement victime de sa propre inaptitude à solidariser ses élites autour des causes transversales et à mener jusqu’à leurs termes les combats qui s’imposent. Quand on note le nombre d’écrivains africains publiés chaque année en France, on se demande comment une coalition d’entre eux n’a pas encore pu se constituer pour dénoncer, partout où l’occasion se présente, ce qui pourrait très bien leur arriver également. Serait-ce que le succès des Reines d’Afrique constituerait, non pas une fierté pour l’ensemble de la communauté noire, mais une cause de jalousie sournoise ? Serait-ce que la valorisation de ces femmes noires, dont le courage s’est révélé largement supérieur à celui des hommes de leur temps, ne mérite pas la même attention ? Si tel est le cas, comment faire avancer une cause commune quand, systématiquement, le travail d’un maillon de la chaîne est soit méprisé, soit ignoré par un autre maillon de la même chaîne censé lui être solidaire ?

L’Afrique intellectuelle doit se re-dédier à l’essentiel et s’organiser en conséquence. Elle a déjà produit tellement de moments clefs dans l’histoire littéraire et scientifique qu’elle ne saurait s’arrêter en si bon chemin. Hier, un certain Senghor avait été instrumentalisé par la France pour ralentir, au Sénégal, l’expansion de l’œuvre de Cheikh Anta Diop, en refusant que celui-ci puisse enseigner à l’Université de Dakar pendant de longues années. Conséquence : plusieurs promotions de jeunes Sénégalais ont été privées de la connaissance profonde, scientifiquement établie, de l’histoire de l’Afrique noire, hors des clichés occidentaux. Aujourd’hui, les intellectuels noirs, au lieu de faire les autruches devant un combat qui urge, devraient être solidaires dans leur opposition à ce que l’histoire, la littérature et la culture africaine soient annexées, banalisées et insultées par la machine révisionniste occidentale.

Certains l’ont compris et ont organisé en septembre 2011, au Zimbabwe, une réunion d’experts chargés de l’élaboration de contenus pédagogiques communs à l’usage des écoles africaines. Leur objectif : harmoniser, à l’échelle continentale, l’enseignement de l’histoire générale de l’Afrique – à la suite de l’encyclopédie éponyme publiée en huit volumes par l’UNESCO. Ce type de projets est de ceux qui sont susceptibles de vulgariser et de valoriser les repères fondamentaux de l’histoire négro-africaine et d’en faire la quintessence de l’éducation des jeunes Africains. Sylvia Serbin s’en fait l’écho quand elle rappelle : « Moi, j’ai eu la chance, dans mon enfance au Sénégal [d’apprendre] l’histoire des grands royaumes africains, du passé de l’Afrique. Aujourd’hui, nos enfants, sur le continent, n’apprennent pratiquement plus cette histoire. Et si, par exemple, des chercheurs, des historiens voulaient utiliser ce travail pour l’intégrer dans les programmes scolaires, effectivement, ça permettrait aux occidentaux de ne plus saboter et étouffer ce travail, et ça permettrait aussi d’apporter au moins un contenu intéressant pour nos enfants et pour nos jeunes générations ».

Simple question d’éducation.

Novembre 2011

Septembre 2011

Février 2011

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