Ushahidi, Akendewa et l’implication citoyenne

Akendewa et UshahidiLa question sécuritaire ivoirienne est fortement préoccupante. Il y a quelques jours, le 24 novembre, le Ministère des Droits de l’Homme et des Libertés Publiques a transmis un courrier électronique qui lisait : « Des cas de vols de voiture sur la route, d’incursion dans des logements avec vol et menaces sont régulièrement rapportés. A cet effet, le  Ministère de l’Intérieur de Côte d’Ivoire vient de mettre en place des contacts d’urgence pour signaler un abus, une violence, une agression : Téléphone : 100. Courriel : 100@interieur.gouv.ci. Merci de faire suivre ce message à vos contacts ».

Voilà qui est fait. Comme quoi, l’insécurité galopante ne peut plus être niée, même pour faire croire en un paradis abidjanais qui n’existe point. D’où vient-elle ? De la violence postélectorale promise aux pays d’Afrique francophone, tant que la France voudra s’infiltrer, “par amitié”, pour “l’aider”. Et, plus directement, d’une prison civile abidjanaise, qui s’est vidée en février/mars dernier, comme par enchantement, de ses six mille locataires. Et qui, malgré les promesses gouvernementales et la fameuse base de données de l’ONUCI, attend toujours de les retrouver.

Hormis les courriers électroniques et la bonne volonté que certains espèrent y déceler, que fait-on pour y remédier ? Que fait le citoyen ivoirien pour tenter de résoudre ce mal social ? La réponse la plus fréquente en Côte d’Ivoire, comme il est de coutume en Afrique occidentale francophone, est la suivante : absolument rien. On subit, on se plaint et on se complaît. Au même moment, en Afrique anglophone, on cherche des solutions et, bien entendu, on finit par les trouver.

L’exemple Kenyan est ici parlant. En 2008, après que les deux “vainqueurs” aux élections présidentielles aient accepté un partage du pouvoir qui a restreint les violences postélectorales à moins d’un mois (malgré un millier de morts), les Kenyans se sont rapidement mis à réfléchir à comment prévenir ces débordements à l’avenir. Est née de cette volonté pleine de bon sens, Ushahidi, une application informatique “open source”, conçue et réalisée en une petite semaine de travail, par une équipe de bénévoles Kenyans. Son objectif : établir une carte des incidents urbains, afin qu’ils puissent être reportés en temps réel par texto ou par email, aux services compétents. Son coût : zéro franc. L’État kenyan, les ONG kenyane, mais aussi n’importe quel citoyen du monde peut, ici et maintenant, télécharger Ushahidi et en faire un usage communautaire, dont les retombées sur l’apaisement social sont inestimables. La preuve ? Ushahidi a été exportée dans plusieurs autres pays, notamment en RDC, en Inde, à Gaza… et a permis de contenir l’insécurité qui s’y trouve.

Comment cela s’est-il fait ? Essentiellement par l’implication citoyenne. Devant le besoin, les compétences locales se sont mises en branle afin de développer un projet qui rend service à tout le monde. Au lieu de passer un coup de fil à l’ancienne métropole ou d’attendre qu’une entreprise française y rajoute sa main exploitante, au lieu de souhaiter que les gouvernants du temps présent se souviennent de leurs responsabilités vis-à-vis de leurs administrés, les citoyens Kenyans, de leur côté, sans arrière-pensée partisane, ont créé leur propre outil innovant, afin de contrecarrer l’insécurité sociale.

La réaction ivoirienne ? Seules quelques rares initiatives locales s’engagent pleinement dans ce type d’innovations. C’est ainsi que l’ONG Akendewa a eu la brillante idée, récemment, d’adopter le programme Ushahidi, afin qu’il serve aux populations de Côte d’Ivoire. C’est la même ONG qui, pendant la crise électorale ivoirienne, pendant que les uns et les autres discutaient des mérites de leurs candidats, pendant que certains promettaient monts et merveilles aux rejetons de ceux qui voteraient pour Ouattara, pendant que d’autres rappelaient le salut éternel qui allait suivre le bulletin de vote Gbagbo, pendant qu’un certain Houphouët-Boigny – bien loin, malgré lui, des céphalées terrestres – était appelé à la résurrection par quelques esclaves du passé, eh bien, Akendewa menait la barque de l’engagement citoyen intelligent et efficace via son civsocial. En quoi faisant ? En mettant en contact les uns et les autres, par le biais d’un centre téléphonique de gestion d’urgences. En concevant des mécanismes simples et pratiques pour que des mères sur le point d’accoucher puissent le faire dans des conditions moyennement acceptables. En développant des initiatives permettant à tous de rentrer en contact avec un corps médical minimal. Etc.

Akendewa offre donc la prévention sécuritaire aux Ivoiriens, par le biais d’une nouvelle plateforme, Stop Braquage, développée via Ushahidi, par des nègres conscients, vaillants et entreprenants, qui se distinguent de la pléthore de mendiants tropicaux qui attendent tout de l’Occident. Bravo ! Akendewa fait sa part, mais où sont les autres personnes physiques et morales, pourtant capables et dotées du minimum financier et technique requis, qui font la leur ? Continueront-elles de confier leur avenir aux classes politiques égocentriques qui palabrent chaque jour leurs ambitions propres ? Ou bien accepteront-elles, enfin, de prendre soin d’elles-mêmes, en s’attelant à la constitution de projets sociaux apolitiques, qui s’attaquent aux problèmes que tout le monde subit ?

Inutile de rêvasser : les chances qu’un projet tel qu’Ushahidi soit soutenu par les autorités gouvernementales ivoiriennes sont infimes. Si les bombardements des hélicos de la Licorne en plein quartier résidentiel font (pour l’instant ?) partie du cauchemar passé, l’asservissement économique, lui, continue de se négocier subtilement entre l’Élysée et les dirigeants publics et privés ivoiriens, comme l’indiquent clairement les rumeurs (fondées ou non) de dévaluation du franc CFA.

Plus fondamentalement, le système qui veut que la France s’infiltre partout où elle ne devrait pas – avec l’aide de ses valets tropicaux, de même qu’avec l’accord tacite des personnes qui prétendent officiellement s’y opposer – est bel et bien en place. Typique d’une Françafrique revigorée qui a “rebrandé” ses offres et qui propose, aujourd’hui, deux services pour le prix d’une même exploitation : l’installation d’un mandant, tout frais payé, qui joue le rôle d’arbitre et de rapporteur (comme c’est le cas sous Ouattara, avec ses “conseillers” politiques français) ; et/ou la disposition servile intarissable chez le néocolonisé, qui ne peut faire sans la France et qui, d’une façon ou d’une autre, requiert son “aide” (comme c’est le cas sous Gbagbo, avec ses conseillers juridiques français).

Dans un cas comme dans l’autre, la formule chiraquienne vaut tout son pesant de matières premières tronquées : les promesses de lutte effectives contre l’ingérence de la France, scandées par les néorévolutionnaires d’un temps, n’engagent que le peuple naïf qui y croit. Et pendant ce temps, quand bien même elle connaît des problèmes similaires à ceux qui existent au Kenya, la Côte d’Ivoire n’arrive toujours pas à fomenter, pour elle-même, des solutions idoines.

L’implication citoyenne individuelle et communautaire en est une. Ushahidi et Akendewa en donnent la preuve, palpable et gratuite, à quiconque en doutait encore. La pensée d’un certain Malcolm X qui estime que « l’avenir appartient à ceux qui le préparent aujourd’hui » signifie, surtout, que l’avenir d’une communauté d’êtres humains constitués en société, appartient à ceux qui ont pleine conscience de leurs conditions de vie et qui tentent d’y remédier. Comment ? Par l’implication citoyenne qui, dès aujourd’hui, prend son propre destin en main. Parce que demain c’est loin.

#Afrique#Côte d'Ivoire#Monde#Société civile