Du mépris papal en Afrique noire

Benoit XVISimple coïncidence que le Pape Benoît XVI effectue sa seconde visite africaine au soir d’une année particulièrement douloureuse pour le continent noir ? Et que, de Cotonou, il demande à l’Afrique « d’entrer dans la modernité », un peu, comme hier, le “bon samaritain” Nicolas Sarkozy appelait l’Afrique à entrer dans l’Histoire ?

Voici ce que nous offrent deux hommes, deux professions, deux visions que l’on disait bien distinctes : une même affliction de circonstance qui lamente les dégâts visibles et fait l’impasse sur les causes profondes qui ont mené le continent où il est.

Certains organes de presse ivoiriens ont déjà tenté une récupération hasardeuse des déclarations apostoliques sur la Côte d’Ivoire, y voyant précipitamment un désaveu de la méthode ouattariste. Ce n’est que pur opportunisme journalistique ; mais surtout, ces analyses taisent ce que personne en Afrique ne veut accepter : comme Obama, comme Sarkozy, comme l’ensemble du système néocolonialiste clairement “dopé” depuis janvier 2011, Benoît XVI, tout Pape qu’il est, n’en a cure du sort des Africains.

Bien sûr, tous ceux qui retrouvent du leste dès qu’une autorité caucasienne débarque avec des “solutions sur mesure” pour l’Afrique récuseront d’emblée cette thèse. Cependant, quand bien même le Vatican a organisé un synode “dédié à l’Afrique” en 2009, le Pape n’a jamais témoigné d’une véritable appropriation de la cause noire qui différencie son action des discours creux et suffisants typiques des leaders occidentaux. Sinon, comment comprendre qu’au terme d’une funeste année qui a vu les Africains bombardés, insultés, méprisés, dévalisés et assassinés, tout ce que le “Saint-père” trouve à formuler, c’est que l’Afrique s’engage « au délicat passage qui s’opère entre la tradition et la modernité » ?

Il faut lire entre ces lignes une définition parfaitement subjective du concept de “modernité”. Ici, il signifie “développement à l’occidental”, c’est-à-dire, Wall Street, Disneyland, CNN, Chanel, Hollywood, MTV, la NASA et les universités européennes qui enseignent “les bienfaits de la colonisation”. Et pourtant, ce modernisme-là signifie également pollution, luxure, perte des valeurs morales, esseulement social, divorce, définition virtuelle du moi, déprime professionnelle et suicide à répétition. Mais puisque “moderne” signifie “blanc” et “occidental”, eh bien, battons en brèche ce qui est tradition nègre et faisons croire que cet héritage culturel est insignifiant.

Or, il n’y a rien de plus faux. La valorisation de leurs traditions ancestrales est l’approche qui, très bientôt, fera des sociétés chinoises et indiennes les deux premières puissances mondiales – selon les prédictions d’une Banque Mondiale très occidentale. En fait, c’est précisément leur refus d’obtempérer devant la machination occidentale qui les a propulsés au sommet de la hiérarchie économique mondiale. Quand donc le Pape encourage pieusement l’Afrique « au délicat passage » vers la « modernité » et insiste sur le fait que cette « modernité ne doit pas faire peur », il prêche, en réalité, le rejet des traditions africaines et l’acceptation du mondialisme comme étant la panacée. Conséquence : l’Afrique arrête de s’émanciper et conserve son éternelle disposition à la mendicité.

Ce cadre posé, le cours magistral du “Saint-Siège” (débuté en Angola et au Cameroun en 2009 et perfectionné au Bénin en 2011) peut continuer : « La soumission inconditionnelle aux lois du marché ou de la finance [de même que] le nationalisme ou le tribalisme exacerbé et stérile qui peuvent devenir meurtriers […] » sont à rejeter. On a presque envie de dire évidemment, mais attention : nationalisme et tribalisme seraient-ils devenus synonymes ? L’expression « soumission inconditionnelle » ne rappelle-t-elle pas la fameuse menace sarkozyste de 2009* : « On ira ensemble, vers ce nouvel ordre mondial. Et personne, je dis bien personne, ne pourra s’y opposer » ? Les sous-entendus contenus dans ces propos, qui noient toutes les aspirations nationalistes et africanistes, ne sont-ils pas, précisément, ceux que tous les Africains devraient récuser ?

On le sait, l’endoctrinement politique véhiculé par le canal religieux n’a apporté que malheurs sociaux, politiques et humanitaires à l’Afrique. La méthode a fait toutes ses preuves depuis la traite négrière. À l’époque, les écrits d’un obscur Père Jean-Baptiste Labat influençaient grandement les défenseurs de “l’esclavage nécessaire” du XVIIIe siècle et expliquaient, à propos des Africains, que « ce n’est que l’extrême nécessité de chercher de quoi vivre qui les oblige à travailler »**. Parce que, outre « l’inclinaison que tous les Nègres ont au larcin », leur « naturel porté au libertinage » est « ennemi de la contrainte ». Aussi, faut-il « exploiter les immenses riches qui sont renfermées [en Afrique] et qui demeurent presque inutiles dans les mains de ses habitants ».

Voici, en partie, comment l’Occident (et donc le Vatican) a acquis sa “modernité”. Et voici comment, pour se donner bonne conscience, les missions catholiques ont construit des dispensaires, ont bâti des écoles, ont cultivé des terres et ont financé bon nombre d’administrations publiques africaines. Grand merci au Vatican ! Néanmoins, le discours actuel de Benoît XVI s’inscrit dans la continuité d’une entreprise dite “missionnaire” qui a débuté au XVe siècle, avec les premiers navires qui ont accosté en Afrique occidentale à la recherche de Nègres à “civiliser”. Le mensonge contenu dans ce “devoir de civilisation” persiste encore, dans des formes plus subtiles, dont les discours paternalistes censés “venir en aide” aux Africains. Et ce, malgré l’hypocrisie qui, en 2003, “a demandé pardon” pour la traite négrière, sans jamais réclamer, à l’égard des Africains, un seul kopeck de dédommagement – contrairement au peuple Juif qui, lui, récolte toutes sortes de compensation pour “réparer” la Shoah.

C’est ainsi qu’une autorité aussi instruite que le Pape n’a d’autre encouragement à formuler aux Africains que la bonne vieille recette de la culpabilisation du bon Nègre, seul responsable de ses malheurs et de sa condition. C’est qu’il joue son rôle, le “Saint-père” ! Il compense le tort impérialiste occidental par la transposition de sa responsabilité aux peuples opprimés. Car, même s’il est clair que les rebelles africains sont bel et bien ceux qui assassinent leurs propres frères, qui donc les entraînent et leur vend des armes de guerre ? Qui a conçu ce système qui promeut, par la manipulation médiatique, la logique même de la rébellion armée comme solution aux crises politiques africaines ? Cela, quand les troubles sociaux que l’on rencontre en Afrique sont similaires à ceux qui existent partout où des êtres humains vivent en société ? Quand, en Côte d’Ivoire ou en Libye, l’action des rébellions officielles est clairement minimale comparativement à l’offensive militaire des puissances occidentales, que dit le Pape Benoît XVI à ce sujet ? Il émet, au mieux, un désaccord pudique qui condamne le meurtre avec le sixième commandement des Écritures saintes, mais il va rarement au-delà : il refuse d’indexer les États criminels occidentaux qui, pourtant, répandent à visage découvert une barbarie sans nom dans les pays africains.

Le mépris papal est donc particulièrement vicieux. Et il l’est, d’autant plus que nombre d’Africains ont encore beaucoup de mal à l’accepter comme tel. Le Figaro, quotidien français, cite le cas d’une jeune camerounaise qui estimait lors de la visite de Benoît XVI à Yaoundé que : « En Afrique, quand quelqu’un est âgé, c’est beaucoup. Quand quelqu’un est prêtre ou évêque, c’est beaucoup. Alors pour le Pape… Il ne peut pas y avoir de mal en lui : notre vie va changer au Cameroun .

Ah bon ? Qu’est-ce qui donc n’a pas marché depuis cinquante ans ? Pourtant, Angelo Giuseppe Roncalli (Jean XXIII), Giovanni Battista Montini (Paul VI), Albino Luciani (Jean-Paul Ier), Karol Józef Wojty?a (Jean Paul II) et Joseph Alois Ratzinger (Benoît XVI) se sont tous bien succédé à la tête de la richissime Cité du Vatican, de 1958 à ce jour. Mais puisque dans l’entendement catholique, le Pape est, en fait, « le doux Jésus sur Terre », puisque la faillibilité humaine du souverain pontife est elle-même écartée, alors, tout ce que l’homme prononce relève forcément du sacré. Et ainsi, 150 millions de Catholiques africains entendent son message doucereux et repartent compter leur misère, en maudissant ou en adorant leurs propres médiocres dirigeants.

C’est un peu le drame de ce continent que d’être tellement ignorant de ce qu’il est, qu’il est convaincu d’être, en réalité, ce qu’il n’a jamais été. Aussi, quand le cours magistral tend vers sa fin et que les derniers foyers d’émancipation mentale ont été défaits, on peut alors, librement, prononcer un message d’espoir réconfortant :

« Vous pouvez transformer ce continent, libérant votre peuple du fléau de l’avidité, de la violence et du désordre, en le conduisant sur le chemin indiqué par les principes indispensables à toute démocratie civile moderne […]». Lesquels ? « Le respect et la promotion des droits de l’homme, un gouvernement transparent, une magistrature indépendante, des moyens de communications sociales libres, une administration publique honnête, un réseau d’écoles et d’hôpitaux fonctionnant de manière adéquate […] ». Et quoi d’autre ? « La ferme détermination, basée sur la conversion des cœurs, d’éradiquer une fois pour toutes la corruption […] ».

C’est beau, le mépris, n’est-ce pas ?

/// TEXTE INTÉGRAL DISPONIBLE DANS LE NOUVEL ORDRE IVOIRIEN ///

  • NB : les différentes allocutions du Pape au Bénin sont disponibles ici.
  • * Nicolas Sarkozy, Présentation des vœux du Corps diplomatique, Palais de l’Elysée, 2009
  • ** Père Jean-Baptiste Labat, Nouvelle relation de l’Afrique occidentale, 1728

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