L’émergence au galop

Alassane OuattaraFaut-il croire les dirigeants ivoiriens quand ils ambitionnent de faire de la Côte d’Ivoire un pays émergent à l’horizon 2020 ? L’idée est séduisante et la communication encore plus alléchante mais, dans le fond, est-ce vraiment envisageable ? L’analyse suivante étudie la question en analysant les contraintes et les conditions de l’émergence.

Le terme “pays émergent” qualifie l’essor fulgurant des pays que l’on disait hier “en voie de développement” qui sont arrivés, dans un laps de temps relativement court, à poster des taux de croissance comparables à ceux des pays développés. Ces pays – notamment la Chine, l’Inde, le Brésil, le Mexique, l’Indonésie, le Chili etc. – sont souvent cités comme étant ceux où les États ont réussi à engager des réformes structurelles efficaces qui ont résulté en une industrialisation notable de leurs économies et en l’accroissement qualitatif de leur niveau de vie.

La Côte d’Ivoire, forte des nombreuses ressources naturelles dont elle dispose et en dépit d’un climat sociopolitique pour le moins imprévisible, veut croire, elle aussi, que l’heure de son émergence n’est plus très loin. On ne peut que s’en réjouir ! Seulement, faire de ce rêve le partage des Ivoiriens suppose apprécier froidement un certain nombre de contraintes, à la fois multisectorielles et transversales, qui ont déjà fait l’objet d’études prospectives menées notamment par le secteur privé et qui ont permis d’identifier des brèches précises qui ne demandent qu’à être colmatées.

Quelles sont-elles ?

Premièrement, la Côte d’Ivoire vit principalement de l’exportation de ses matières premières. Or, cette activité historiquement profitable est aujourd’hui limitée dans un contexte de mondialisation qui voit les pays émergents exporter des produits manufacturés en très grande quantité. La transformation locale étant quasiment inexistante, le pays est continuellement à la merci de l’effondrement des cours des matières premières et il est donc incapable de faire des prévisions fiables sur le long terme.

Deuxièmement, le contexte socioculturel de la Côte d’Ivoire présente un faible degré de transformation structurelle des ressources humaines, avec environ 2/3 de la population active dans les métiers agricoles. Conséquence : le secteur industriel est atrophié et les services connaissent une domination sauvage de l’informel, entretenu par l’incapacité actuelle du secteur formel a donné des emplois aux Ivoiriens. En effet, seulement 8,8 % des besoins d’emplois ont été satisfaits de 1960 à 2008 dont 2,3 % pour la fonction publique et 6,5 % pour le privé. Toutes choses qui diminuent l’investissement déjà au ralenti, du fait de banques excessivement prudentes et réfractaires au risque – bien que surliquides. Cette méfiance est tributaire des conséquences de la pauvreté endémique qui, en s’accroissant, développe une mentalité subordonnée à la facilité, au non-respect des engagements, au marchandage et à la corruption. Aussi, l’investissement, sur la période 1960-2008, n’a pas excédé 16 % – comparé à 43 % en Malaisie, 35 % en Corée du Sud et 24 % en Tunisie – ce qui favorise une prépondérance des choix à courts termes, détruit l’épargne nationale et entretient le cycle de l’endettement non remboursé et de l’investissement non rentabilisé.

Troisièmement, le cadre institutionnel est pour l’heure antipathique à l’investissement. L’État de droit reste une gageure et l’efficacité de l’administration publique dans sa gestion des questions relatives à la justice, au droit des affaires et au droit des propriétés laisse toujours à désirer. En outre, l’État monopoliseur qui a traditionnellement mené les rênes de l‘activité économique ne devrait plus être d’actualité dans un pays qui envisage d’émerger. Seulement, les réformes passées tendant à la libéralisation des marchés ont été mal maîtrisées. Aussi, l’État dominateur s’est pérennisé, avec sa fiscalité menaçante et sa parafiscalité quasiment officielle, qui ralentissent l’activité économique et atomisent l’entreprenariat. Cela, au moment où il aurait fallu mettre en œuvre des politiques de crédits incitatives composées de produits financiers plus attrayants, à faibles taux d’intérêts, permettant la création, la croissance et la survie des TPE/PME.

Voici quelques contraintes parmi tant d’autres qui devraient être l’objet de dispositions conséquentes de la part des gouvernants actuels. Elles exigent la mise en œuvre d’un État véritablement de droit qui repose sur des institutions fortes et qui travaille, dans un partenariat gagnant-gagnant avec le secteur privé, à relever le niveau de l’investissement privé en réduisant la cherté du crédit. Dans ce type d’État, le leitmotiv du peuple est le travail acharné de tous (aussi bien des autorités que des administrés), afin que soit impulsée la compétitivité des entreprises locales et qu’il se crée un regain de productivité.

Malheureusement, force est de reconnaître que la satisfaction des conditions de l’émergence de la Côte d’Ivoire ne semble pas être la priorité des acteurs ivoiriens. La folie des grandeurs demeure, la lourdeur administrative se perpétue et la fraude institutionnalisée – visible, par exemple, dans la recrudescence du racket routier – reste de rigueur. Or, il est difficile de concrétiser une vision de cette ampleur, en moins d’une décennie, sans politiques sur mesures pensées pour le mieux-être commun, qui dépassent le cadre d’une campagne électorale – dont la priorité inavouable reste la satisfaction des ambitions politiques individuelles.

Par ailleurs, la route de l’émergence se trace sans grands heurts quand un État sort de son adoration de lui-même pour se mettre au service des populations et pour répondre aux attentes des citoyens. Alors et seulement alors, il est capable d’engager les réformes structurelles fondamentales qui impactent tous les secteurs, de l’agriculture, aux services, à l’éducation, à la santé etc. En lieu et place, la Côte d’Ivoire actuel offre le spectacle ahurissant de dirigeants déjà convaincus d’avoir réussi ce qu’ils ont de la peine à entamer!

Il faut mettre balle à terre. La bonne gestion des affaires appelle à un minimum de circonspection dans les ambitions et les propositions. L’État “bling-bling” expérimenté par Nicolas Sarkozy en France, qui promet monts et merveilles et n’accomplit que très peu, est un exercice de marketing encore plus coûteux pour un pays comme le nôtre qui n’arrive même pas à sortir de l’engrenage de la dette publique pernicieuse et qui prévoit, d’ores et déjà, une croissance négative en 2012.

Aussi, quelles sont les chances que la Côte d’Ivoire devienne un pays émergent en 2020 ? Elles sont infimes. Oui, nous voulons tous émerger. Mais nous voulons y arriver avec patience et diligence, dans un climat social effectivement et durablement apaisé, par le mécanisme du travail fédérateur et du changement radical des mentalités, sans nous précipiter en avant, tentant d’atteindre l’émergence… au galop.

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