Côte d’Ivoire : pauvreté et responsabilités individuelles

Pauvreté en Côte d'IvoireLa Côte d’Ivoire court, depuis plusieurs années, derrière la reconnaissance internationale de son statut de pays pauvre très endetté, afin d’obtenir, dit-elle, les moyens de renouer avec la croissance et d’impulser son développement [1].

Si le qualificatif “très endetté”, qui figure clairement dans cette appellation, n’arrive toujours pas à convaincre les autorités politiques de l’incongruité du mécanisme de la dette publique auquel elles souscrivent, le terme “pauvre” ne semble pas non plus amener les gouvernants ou même les gouvernés à véritablement sonder les nouvelles réalités qui s’imposent à eux.

Qu’est-ce que la pauvreté en Côte d’Ivoire ?

La pauvreté n’est pas le seul fait des bidonvilles tels que Petit Ouaga, Gobélé et tous les autres en phase brutale de déguerpissement. La pauvreté est devenue le vécu quotidien de la grande majorité de la population, bien au-delà des 49 % d’Ivoiriens qui vivent avec moins de 660 francs CFA par jour. Elle s’exprime à chaque fois qu’une Ivoirienne est obligée de faire un choix entre le lait de son nourrisson et le traitement médical dont il a besoin. Elle s’exprime à chaque fois qu’un Ivoirien, conscient des dangers des médicaments de la rue, ignore les recommandations en matière de santé publique, faute de moyens. Elle s’exprime à chaque fois qu’un Ivoirien implore son locataire de « faire à cause de Dieu » et de ne pas l’expulser pour loyers impayés. Elle s’exprime à chaque fois qu’un Ivoirien négocie avec la CIE comment « payer un peu, un peu » sa facture d’électricité. Elle s’exprime à chaque fois qu’un Ivoirien obtient d’une banque un “prêt scolaire” pour faire face, non pas à la rentrée des classes, mais à ses dettes. Et ainsi de suite… Toutes ces occurrences, qui meublent le quotidien de la plupart des résidents de Port-Bouët, de Treichville et de tous les quartiers “populaires”, mais aussi des Deux-Plateaux, de la Riviera et de tous les quartiers “résidentiels”, sont des variantes du phénomène de la pauvreté : elles ont pour fondement la pauvreté, pour enzyme la pauvreté et pour conséquence encore plus de pauvreté.

La plus innocente des logiques voudrait donc que l’effort politique soit concentré sur le fléau de la grande pauvreté et que la stratégie de lutte contre la pauvreté émanant du Document éponyme soit déployée en urgence [2]. Malheureusement, ce n’est pas le cas : nos gouvernants semblent avoir mis ce projet sous l’éteignoir sous les regards “affamés” des populations qui subissent en silence.

Cette vision atrophiée des priorités en matière de programmes sociaux ne date pas d’aujourd’hui. Depuis 1960, la fracture sociale ivoirienne sépare les classes favorisées héritières de l’houphouëtisme grandiloquent et les classes défavorisées qui espèrent en tirer les quelques miettes restantes. Avec la conjoncture des années 1980 et la succession des crises politico-militaires depuis 1990, les maux sociaux ont été répartis de part et d’autre des frontières politiques engendrant une négation des urgences pourtant statistiquement établies. Résultat : le régime en place, bouture de la classe riche, ranime la politique de l’apparence qui, au mieux, minimise (au pire, méprise) les réalités prolétaires. Pendant ce temps, entre riches et pauvres, il n’existe une classe “moyenne” que de nom. Professionnellement active, elle partage la folie des grandeurs des classes “supérieures” ; mais surtout, elle partage avec les classes “inférieures” le vertige de l’inflation galopante et l’impossibilité pratique de balancer les charges et les ressources du mois. Il n’y a qu’à regarder au nombre des familles que l’on dit “confortables” – celles dont le revenu mensuel varie plus ou moins entre 500 000 et 1 000 000 de francs CFA – pour s’en convaincre. Combien d’entre elles sont capables, régulièrement, de pourvoir aux dépenses de leurs familles nucléaires et élargies ? Combien d’entre elles – qui ne se refusent pas le minimum de confort (abonnement aux chaînes de télévision privées, connexion internet à domicile, etc.) sans lequel elles seraient le sujet de questionnement dans le voisinage – ne quémandent régulièrement des avances sur salaire leur permettant d’anticiper les “virements” de fin de mois ?

Le diable est dans les détails, dit-on. Et ce sont ces détails qui rendent le taux de pauvreté de 49 % bien courtois. En réalité, seul un cercle plus ou moins restreint de grands entrepreneurs et autres connaisseurs de la “chose politique” ne se moque des hausses intempestives des prix des denrées alimentaires et du carburant : tous les autres groupes de travailleurs et de chômeurs ivoiriens sont en mode survie de facto.

Seulement, la plupart des analyses n’abordent la question de la pauvreté endémique qu’en termes de conséquence de l’échec du jeu démocratique sur les populations les plus démunies. C’est une caricature qui prend pour point focal l’urne électorale et qui fait l’impasse sur au moins deux réalités :

– primo, nulle part la démocratie n’a réussi à endiguer le fléau de la pauvreté. En décembre 2011, 146 millions d’Américains ont un revenu jugé très faible et 49 millions d’entre eux vivent carrément en deçà du seuil de pauvreté (fixé à 2 dollars américains par jour). En somme, 48 % de la population du pays le plus industrialisé du globe – celui qui se targue d’être la première démocratie au monde – est plus ou moins pauvre, ce qui constitue un record depuis cinquante ans [3] ;

– secundo, nombre de pays qui ont effectivement réussi à faire front à la pauvreté ne sont pas ceux que l’Occident appelle “États démocratiques”. La Libye, par exemple, avait un taux de pauvreté de 7 % en 2010, avant que l’OTAN ne décide en 2011 de la mise à l’écart définitive de Khadafi et renvoie ce pays à l’âge de pierre économique.

La démocratie n’est donc pas la panacée. Mais l’Afrique inféodée politiquement et culturellement ressasse en permanence tout ce que lui dicte l’Occident, sans parer au plus urgent. Et ce constat amène à se demander ce que les Africains veulent réellement : s’agit-il pour nos pays d’essayer de porter des labels nous permettant d’espérer une visite officielle de Barack Obama ? Ou bien, s’agit-il pour nos populations de vivre décemment ? Si le véritable enjeu réside dans le mieux-être des citoyens, que faisons-nous dans ce sens ? Où sont les autorités africaines qui, passées les longues études surfacturées aux contribuables, prennent à bras-le-corps le fléau de la paupérisation des populations dont les statistiques les plus récentes font état d’une recrudescence furibonde à l’échelle mondiale ? Où sont les sociétés civiles qui s’organisent d’elles-mêmes pour imposer à leurs États de s’attaquer, en priorité, aux vrais problèmes, via des réformes afférentes ? Quand les populations ivoiriennes subissent le monopole d’une CIE, qui vend une électricité produite localement à un coût de plus en plus élevé, sans justification rationnelle (en faisant varier l’index de facturation en fonction des quartiers où elle estime pouvoir tirer le plus de profit), que disent les ménages concernés?

Rien. Que ce soit au nom de la lutte combien nécessaire pour la souveraineté pleine et entière du pays ou que ce soit au nom d’un militantisme aveugle qui salue toutes les inepties gouvernementales, la misère sociale a été oblitérée et passe dorénavant au second plan. On veut se battre pour la liberté, mais de quelle liberté s’agit-il ? Il s’agit prioritairement de la liberté de vivre selon l’axiome incurable qui veut qu’un homme qui a faim ne soit pas un homme libre. C’est conscient de ce fait que ceux qui ont conçu l’acronyme PPTE cherchent à maintenir nos pays dans les geôles de la pauvreté et de l’endettement : ils imposent des diktats politiques dont la légitimité se trouve d’abord dans les palais présidentiels occidentaux ; ils créent une dépendance économique et monétaire quinquagénaire et nous la font célébrer comme indépendance ; ils promeuvent les tares sociales du capitalisme qui voient des populations consommer à crédit et sans modération. Et cette machine bien huilée d’appauvrissement accouche d’une injustice sociale durablement établie qui s’apparente à une forme vicieuse d’asservissement.

Comment donc s’en sortir ?

Toutes les volontés d’émancipation nécessitent un préalable de base : l’admission d’un état de servitude complètement insupportable. Quand l’abolitionniste américaine Harriet Tubman disait : « j’aurais pu libérer un millier d’esclaves en plus si seulement j’avais pu les convaincre qu’ils étaient des esclaves », elle exprimait l’inutilité de prétendre à un quelconque changement de statut, sans qu’il y ait conscience personnelle dudit statut. C’est cette prise de conscience qui permet de faire face à un problème donné et d’envisager les voies et moyens pour y remédier.

En Côte d’Ivoire, on l’a vu, la question de la grande pauvreté n’est malheureusement pas la priorité. Les dirigeants actuels qui n’ignorent pas que la méthode du surendettement massif est une hérésie économique génératrice de misère (d’ailleurs battue en brèche par plusieurs analyses pointues sur la question [4], dont certaines financées directement par les bailleurs de fonds), ne rechignent quand même pas à l’appliquer, dénués qu’ils sont du minimum empathique que requièrent leurs fonctions. Ceux donc qui attendent des « solutions » quant à l’amélioration de leurs conditions, de la part de cette classe politique narcissique et réfractaire à la critique, risquent d’attendre encore longtemps.

De façon plus réaliste, les populations ivoiriennes devraient plutôt évaluer les circonstances qui s’imposent à elles présentement et s’adapter en conséquence.

Cette adaptation est, avant tout, un exercice individuel d’introspection. Le temps du “boucan” inspiré de la mode du moment est révolu. Les dépenses superflues en maroquinerie, en vêtements et en gadgets électroniques flambant neufs, auxquelles l’on souscrit par envie de paraître, sont un investissement à perte. La culture de la mesure et de la rationalisation s’impose, aujourd’hui, avec une batterie de contraintes : réviser à la baisse les charges courantes, limiter la dimension de la famille nucléaire, éduquer les enfants dans l’austérité, éviter les endettements sources de stress en continu, etc. Toutes ces actions peu plaisantes et difficiles à ordonner sont les nouveaux points saillants de la discipline financière réorientée qu’il faut savoir accepter et appliquer en toute responsabilité.

S’adapter aux circonstances consiste, également, en une interdépendance de toutes les communautés vivant sous le joug de la pauvreté. Cette interdépendance se réalise dans l’engagement social solidaire qui s’organise par petits et moyens groupements dans les cités, les quartiers ou les cercles restreints de personnes décidées à se prendre en charge. Parallèlement au lobbying mené par la société civile auprès des décideurs, les communautés ivoiriennes gagneraient à s’inspirer des modèles maliens et sénégalais, en matière d’entraide mutuelle : elles ont réussi à impliquer leurs diasporas respectives dans le développement d’activités entrepreneuriales à financement privé et accroissent sensiblement les revenus locaux des leurs, en générant des profits destinés à l’épargne.

Ces propositions non exhaustives ont prouvé leur profonde utilité sous des cieux encore moins cléments que ceux de la Côte d’Ivoire. Sans la combinaison d’une reformulation expresse des priorités individuelles et d’une interdépendance communautaire nourrie de solidarité, le peuple ivoirien continuera de boire, jusqu’à la lie, sa déférence à des acteurs politiques aux paroles mielleuses mais aux actions aveugles. Il va sans dire que le temps n’attendra pas : changer la Côte d’Ivoire commence d’abord chez soi.

/// TEXTE INTÉGRAL DISPONIBLE DANS LE NOUVEL ORDRE IVOIRIEN ///

#Afrique#Alassane Ouattara#Côte d'Ivoire#Société civile