FPI : la conscience de l’opposition

Laurent GbagboLe FPI serait-il en train de se réveiller de sa torpeur ? Il y a peu, au constat de la distance inavouée mais belle et bien perceptible qui sépare la base et le leadership du parti, nous nous demandions si ses militants prendraient un jour conscience de sa position actuelle ou bien s’ils continueraient de se dispenser d’une autocritique publique des années de “refondation” de l’appareil politique ivoirien.

Cette prise de conscience est enfin là. Elle aura pris le temps de l’indignation devant la capture inacceptable de Laurent Gbagbo, du refus de porter la nouvelle tenue de l’opposant, du malaise de la direction intérimaire dans ses prises de position, pour finalement se révéler via l’analyse avertie du sociologue Dédy Séri. L’enseignant-chercheur, dans un exposé intitulé Le péché de Laurent Gbagbo : avoir voulu décastiser le monde – datant du 7 août 2011 – se propose, à partir du projet de société du parti, de dresser le bilan du système de la Refondation. Il entend également rendre hommage « aux dignitaires LMP déportés dans le Goulag ivoirien », en argumentant une thèse qui « se veut aussi un rempart contre l’oubli et l’aliénation sous toutes leurs formes, à un moment de l’histoire nationale où, croyant le FPI mort et sur le point d’être enterré, des cannibales de tout acabit jubilent dans le secret espoir de pouvoir s’emparer de son corps ».

Au-delà de ce cannibalisme aux relents ésotériques qui caractérise hélas l’environnement politique ivoirien, la lecture de cet exposé laisse transpirer un sentiment de regret quant à ce que le FPI était appelé à réaliser. Bien que la machine de communication des tenants actuels du pouvoir – aidée par le parti-pris des médias occidentaux – continue de véhiculer, à propos de LMP, l’image d’un camp de “bouffons” avides de pognon, à l’origine, les choses étaient bien différentes. Le FPI était une équipe d’intellectuels empreints d’idées novatrices, peu influencés par la grandiloquence affichée par les gouvernants d’alors et trouvant dans la mise en œuvre d’une vision politique inédite en Côte d’Ivoire toute la raison de leur engagement. Ses membres étaient disciplinés, déterminés et assidus à la tâche. Et cette assiduité a notamment permis la rédaction, pendant trois ans, du projet de société du parti, riche document présentant outre la conquête du pouvoir, mais aussi la vision d’une société ivoirienne véritablement indépendante et prospère.

A l’analyse rétrospective, c’est cette « initiative unique en Afrique » selon Dédy Séri qui aura rapidement séduit l’intelligentsia nationale par sa rigueur critique. Cependant, elle aura également tracé les premières lignes de démarcation entre la tutelle assurée par des élites universitaires et la base constituée, en grande majorité, de classes sociales modestes. Ce décalage initialement anodin a été pendant longtemps compensé par le seul charisme de Laurent Gbagbo qui, alors, montait en puissance. Son rôle était de décliner, avec un langage “terre à terre”, les vastes concepts intellectuels proposés, faisant d’eux des “nutriments” facilement assimilables même par les militants les moins “instruits”. Et ce rôle fut mené avec succès jusqu’à l’accession au pouvoir en 2000. Plus tard, malheureusement, la machine s’est rapidement grippée. Laurent Gbagbo, à force de vouloir “simplifier les choses”, a progressivement transformé la vision initiale du mouvement non plus en une démarche populaire mais en une caricature populiste, diluant de leur teneur les points clefs qui différenciaient ce projet de société de ses concurrents.

Ironiquement, pendant cette même période, Mamadou Koulibaly, l’ex-faucon devenu “ennemi public numéro un”, était de loin celui qui, par ses prises de position courageuses et fréquentes, contribuait à disséquer les théories de la Refondation en principes accessibles au citoyen moyen, sans en perdre ni la substance ni l’intelligibilité. Cette aptitude aussi bénigne qu’elle semble être aujourd’hui est celle qui a entretenu pendant dix longues années les fondements critiques du projet de société aux côtés de la flamme populaire du parti. Mais cet équilibre précaire, au fur et à mesure que la perversité de la crise politique s’est accentuée, a fini par s’éroder, laissant la place à une cacophonie interne longtemps mise en sourdine pour protéger le pouvoir LMP, qui a fini par voler en éclats le 11 avril dernier.

Quatre mois plus tard, c’est peut-être ce qui amène Dédy Séri à reconnaitre, avec précaution, que « le projet de société du FPI n’a pas été un succès ». C’est une lecture honnête qui regarnit un tant soit peu les couleurs du parti et lui redonne une crédibilité… au moins théorique. Car dans la pratique, les choses sont un peu plus compliquées : la relève des universitaires qui ont fondé le parti est assurée par une génération scindée entre des idéalistes révolutionnaires excessivement passionnés et des “jeunes cadres dynamiques” nourris pendant les “Dix Glorieuses” à la gestion laborieuse – voire carrément scandaleuse – de la moitié Sud du pays, cristallisée dans la mémoire collective par la course effrénée aux automobiles de luxe et la construction de résidences démesurément fastueuses.

Aujourd’hui, ces deux groupes d’héritiers ont urgemment besoin de comprendre la mission première que le FPI s’était imposée et de se défaire des règlements de compte intempestifs. C’est cette mise en garde prophétique que feu Harris Memel-Fotê – directeur scientifique du projet de société du FPI – énonçait en 1997 en affirmant qu’« ici en Côte d’Ivoire (…) la confrontation des projets, les débats s’y rapportant et leur remise à jour de temps en temps, doivent concourir à dépersonnaliser les débats politiques (…) ».

L’heure n’est donc plus à la recherche des “taupes” et à la dénonciation des “traitres” mais à la “dépersonnalisation” du débat, via l’étude attentive des dangers du pouvoir corrupteur qui aura semé dans le jardin FPI les graines de son propre déroutement. Espérons que cette prise de conscience, dont le professeur Dédy Séri se fait l’écho, s’élargisse à l’ensemble des militants et sympathisants du parti et que, de façon concertée, ceux-ci trouvent les ressources patriotiques nécessaires pour reprendre les rênes de leur combat initial.

Au grand dam des « cannibales ».

#Afrique#Côte d'Ivoire#Laurent Gbagbo#Mamadou Koulibaly