Abidjan ville propre : de la théorie à la pratique

Operation de déguerpissement à Abidjan (2011)Les baraquements et autres constructions anarchiques ont longtemps fait l’objet de dénonciation. Les maires ont toujours eu du mal à faire déguerpir les commerçants installés de façon anarchique aux abords des routes en raison des différentes pressions exercées par les mouvements de société civile qui se sont souvent opposés aux opérations de déguerpissement.

En effet, de telles opérations posent toujours un problème social: la gestion des déguerpis, notamment leur recasement sur d’autres sites. Que deviennent ces malheureuses populations une fois déguerpies? Qu’en est-il de leurs capitaux et de leurs fonds de commerce perdus? Quelles solutions d’échange proposer à ces populations pour ne pas faire d’elles des laissées pour compte? Voici en somme quelques interrogations qui reviennent à chaque fois que des opérations d’assainissement des rues ont lieu dans les villes ivoiriennes, en l’occurrence Abidjan.

On a vite fait de se plaindre de la mise à la rue de familles quand ce sont les bidonvilles – quartiers “Sicoboi” – qui sont visés, et on a vite fait de dire aussi qu’on crée de la pauvreté en détruisant des commerces installés de façon anarchiques. Certains diront « ils sont déjà installés, on fait quoi? ». On ne peut y voir là que la manifestation d’une culture de l’urgence. Cette tendance à gérer les situations qui se présentent à nous dans l’urgence sans anticiper les difficultés que pourraient occasionner les installations anarchiques sur l’espace public est source de tensions sociales et d’interprétations de tous ordres. Des rumeurs courent déjà sur les raisons secrètes de l’opération ville propre d’Abidjan menée en ce moment même par la nouvelle Ministre de la Salubrité Publique, Anne Désirée Ouloto. Il semblerait que cette opération cache un « business juteux ». A cela s’ajoute la grogne des déguerpis qui crient à la méchanceté et à la brutalité de l’opération et à sa non-planification, car ils estiment ne pas avoir été avertis à temps et n’ont pas eu le temps de s’organiser en conséquence pour déguerpir de leur plein gré. Certains critiques crient au « terrorisme environnemental ». On peut trouver tous les moyens de se plaindre.

Mais que faire concrètement pour assainir la ville d’Abidjan sans rencontrer des résistances?

La question des constructions anarchiques dans les capitales africaines est aussi vieille que les indépendances. Ce qu’il faut pour résoudre le problème, c’est du courage politique, et de la suite dans les idées pour un usage optimal de l’espace public. Lorsque les rares administrateurs de nos communes qui font preuve de courage et de volonté essaient de résoudre cette question, on s’empresse de les en empêcher. Que voulons-nous à la fin? On se souviendra de la diligence avec laquelle l’ex-Ministre de l’Intérieur sous l’ère de “la Refondation”, feu Désiré Tagro, avait empêché la destruction de “la Sorbonne” au Plateau, alors même que le maire de la commune, Noël Akossi Bendjo, s’était décidé à déguerpir toutes les constructions non-autorisées à cet endroit. Et quand ce n’est pas une haute autorité de l’Etat qui s’en mêle, ce sont les populations elles-mêmes qui, se fondant en pleurnicheries, plaident pour le maintien du désordre. Ces pleurnicheries ont même trouvé écho en musique sur nos ondes radio, avec l’artiste-musicien Bi Séry Zéphirin et son titre “Sicoboi” qui implore le maintien du cafouilage.

Face à ces résistances, les maires ont souvent perçu dans le déguerpissement des constructions anarchiques le moyen de perdre leur électorat. Ce qui peut sans doute expliquer le laxisme de certains maires quant à faire respecter des règles strictes de gestion de l’espace public dans leurs communes. En effet, le manque de courage politique des maires qui  anticipent le besoin d’un électorat pour se faire réélire aux élections prochaines plombe toute politique de rigueur dans la gestion des espaces publics. Aussi faut-il faire remarquer que les commerces qui jalonnent les abords des routes, sur les grands axes et dans les quartiers, payent des taxes municipales et donc constituent une manne financière pour les mairies. Il est par conséquent hors de question pour un maire de se faire harakiri dans un tel contexte.  Dans cette optique, on pourrait effectivement convenir que les constructions anarchiques cachent un « business juteux »

Où allons-nous avec ça?

Il n’est plus besoin de rappeler ici que les constructions anarchiques ont un impact négatif sur le développement de la ville. Et cela à plusieurs niveaux.

Primo, les constructions anarchiques foulent aux pieds les règles d’urbanisme et créent des inefficacités dans les politiques environnementales de la ville. A la pression démographique déjà trop forte de la ville d’Abidjan avec une densité de près de 1800 habitants au km²,  l’encombrement des rues par des commerces qui germent de toutes parts sans respect des règles édictées par les administrations en rajoute à la difficulté de gérer l’environnement dans la ville d’Abidjan. Canaliser et contenir par exemple les eaux de ruissellement dans les quartiers est devenue chose presqu’impossible. Tous les espaces sont occupés de façon anarchique. Les habitations débordent sur le domaine public et gâchent l’harmonie dans les quartiers. Les canalisations sont bouchées par les déchets issus des commerces, mais aussi par les sables qui ne tiennent plus dans les espaces prévus à cet effet.

Les espaces de circulation prévus aux abords des rues, tout comme les espaces verts, ont leur importance dans une ville. Celle de permettre la circulation d’un air pur, l’absorption d’une partie substantielle des eaux de ruissellement, l’existence d’aires de circulation sans créer des accidents, de même que l’embellissement des communes, ce qui constitue une aménité paysagère qui influence la valeur du foncier et du mobilier. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles l’habitat dans les communes les mieux entretenues coûte plus cher… Le beau crée de la valeur! Donc avoir des rues dégagées dans une ville crée inévitablement de la valeur et facilite la gestion de l’espace public pour fournir aux populations un cadre de vie décent.

Secundo, la question des déchets ménagers qui jonchent les rues est aussi tributaire du développement des commerces aux abords des routes, notamment les maquis-bars et autres restaurants de fortune qui occasionnent un accroissement de la quantité des déchets produits dans les quartiers. En y mettant de l’ordre, on maitrise mieux les stratégies de salubrité dans la ville.

Tertio, les nuisances sonores des maquis-bars dans les quartiers constituent un frein à l’épanouissement des riverains. La fameuse « Rue Princesse » à Yopougon en témoigne par le désordre qui y règne et la musique assourdissante qui y est distillée. Combien d’habitants des beaux quartiers de Cocody aimeraient emménager dans cette rue pour y installer leurs familles et éduquer leurs enfants dans ce désordre?  Le contraire, cependant, a plus de chance d’être!

Opération de déguerpissements à Abidjan (2011)De la théorie à la pratique….

Dans la pratique, la mise à exécution d’une vaste campagne de salubrité dans la ville d’Abidjan est la bienvenue et ce, malgré les arguments pourfendeurs de cette initiative.

Il paraitrait que de nombreuses familles ont vu leurs gagne-pains partir en fumée à la suite des déguerpissements. Mais avaient-elles seulement le droit d’y exercer leur commerce? Étaient-elles dans les normes vis-à-vis des règles de gestion de l’espace public. Il se dit également que les déguerpissements se font sans préavis, et avec la plus grande brutalité. Nous nous sommes souvent plaints d’absence d’Etat fort pour faire respecter le droit et imposer l’ordre. Pourquoi se plaindre alors de l’exercice de cette force publique lorsqu’elle entreprend d’imposer l’ordre? Apologie du désordre ou schizophrénie ivoirienne?

Il ne serait pas excessif de dire ici que l’Ivoirien s’est habitué au désordre et au laisser-aller. Plus rien ne choque! Même face à une entreprise énergique et louable d’éradication de la saleté et du désordre, on trouve matière à s’opposer. On trouve à adopter des positions qui vont à l’encontre du bien-être de tous. Et dans le même temps on parle de développement durable. Mais qu’est ce que c’est le développement durable si ce n’est la correction de ce qui ne va pas dans tout processus de développement économique et social? Notamment la dégradation de l’environnement?

Si une activité crée des nuisances et donc des externalités négatives, les théories du développement durable, plus spécifiquement l’économie de l’environnement, nous enseignent de procéder à la réduction de ces externalités, par la force de la loi (solution 1), soit par une solution coasienne [1] de négociation entre pollueur et pollué (solution 2) et par une solution pigouvienne d’incitation économique d’internalisation des externalités négatives (solution 3) [2].

En quête d’un Etat fort pour instaurer un ordre dans un pays ravagé par dix années de guerres et de déliquescence sociale, il va de soi que la combinaison des solutions 1 et 3 (force du droit et solution pigouvienne) fera l’affaire pour gérer la salubrité. La solution 2 se prêtant mieux à un arbitrage selon les règles du marché, notamment selon une fonction d’utilité du détenteur des droits qui n’est autre que le demandeur de la compensation financière (ici l’Etat, la circonscription, ou la municipalité). La force répressive de l’Etat devra donc s’exercer avec, dans certains cas, la possibilité pour les contrevenants de payer une taxe environnementale pour l’occupation du domaine public, quand cette occupation n’entrave pas substantiellement l’atteinte des objectifs de la politique de salubrité publique. Tout compte fait, il s’agit d’abord de faire table rase de cette situation de désordre. Ensuite, les stratégies de pilotage de la politique de salubrité publique pourront tenir compte de ces aspects économiques de gestion de l’environnement dans la capitale ivoirienne.

La question du recasement des déguerpis trouvera solution comme cela a toujours été le cas. Mais la question du dédommagement des déguerpis ne doit pas constituer une condition de succès de cette opération dans la mesure où les contrevenants se sont exposés par eux-mêmes à ces risques de déguerpissement. Nul ne peut se prévaloir de sa propre turpitude. La force publique s’exerce tout simplement et sans contrepartie. Le respect strict des normes d’installation des commerces, et de construction d’habitats ne fera que permettre la définition de plans d’urbanisme qui tiennent la route et qui intègrent une bonne gestion des risques environnementaux.

La théorie, c’est bien… mais la pratique du développement durable requiert du courage dans la prise des décisions. On ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs! Et les victimes de cette campagne qui s’annonce efficace s’en souviendront pendant assez longtemps pour se décider à désormais faire les choses dans les règles. Nous avons besoin d’ordre et de vision. Donnons-nous en les moyens.

  • (*) Il s’agit d’un essai d’application du Théorème de Coase qui propose une solution d’arbitrage sur un problème de nuisance environnementale entre un pollueur et un pollué. Cette solution suppose la répartition préalable des droits des parties, et impose au pollueur de payer un prix équivalent à la valeur de la perte de bien être pour le pollué (le pollué détient ici le droit de vivre sans nuisance).  Dans un second cas, le pollué n’ayant pas le droit d’interdire au pollueur d’exercer son activité créatrice de nuisance, il est amené à payer un prix équivalent à la perte de bien être du pollueur lorsque celui-ci aura fait l’effort de diminuer la nuisance de son activité (Ronald Coase, 1960)
  • Arthur Cecile Pigou, “The Economics Of Welfare” (1921).
  • Article connexe : “Le phoenix abidjanais

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