Des “révélations” de mariage chez les femmes africaines

« Dieu m’a révélé qui sera mon mari. »
« Voici le mari que Dieu m’a montré. »
« Un homme de Dieu m’a annoncé que je vais bientôt me marier. »

Mariage ?Les “révélations” prénuptiales supposées être d’essence divine sont en passe de devenir une véritable institution en Afrique subsaharienne.

Dans les communautés religieuses en général et dans les milieux chrétiens en particulier, combien n’ont pas entendu une variante de ces prédictions d’un bonheur conjugal “imminent”, auxquelles souscrivent sans hésitation nombre de nos sœurs en quête légitime d’un “foyer” ? Cette conviction apparemment anodine, répétée comme formule partout et par toutes, et censée justifier une attention particulière pour l’homme sur qui le regard se pose, est devenue un phénomène de mode dont les conséquences tournent souvent au drame.

L’origine exacte de ce phénomène est difficile à identifier. On note qu’il s’est largement amplifié en même temps que les tensions sociopolitiques se sont multipliées, d’abord dans les pays anglophones d’Afrique australe et occidentale, puis dans les pays d’Afrique francophone, au tournant du XXIe siècle. C’est ainsi qu’en République Démocratique du Congo, les “révélations” de mariage se sont accrues avec la guerre entamée en août 1998, tandis qu’en Côte d’Ivoire, on les juxtapose à l’avènement de la crise militaire de décembre 1999.

Et depuis lors, les bonnes vieilles rencontres entre hommes et femmes qui débouchent sur des idylles puis sur des engagements sérieux laissent peu à peu la place à des “ordonnances divines” de mariage par voie de “révélations” directes aux concernés (généralement les femmes) ou à leurs “conseillers spirituels”.

Plusieurs facteurs peuvent expliquer ce phénomène.

Les crises politiques qui se succèdent en Afrique appauvrissent de plus en plus les populations, endommagent profondément les cellules familiales et hypothèquent la possibilité matérielle pour les parents de subvenir aux besoins de leurs familles. Conséquence : la pression de la gestion familiale se transmet aux jeunes aînés appelés à “prendre le relais” et à assurer financièrement le fonctionnement des maisonnées. Pour les hommes, cela résulte généralement en un héritage précoce de lourdes responsabilités difficiles à assumer sans emploi. Pour les femmes, la responsabilité qui leur est imposée – en leur qualité de “nouvelles mamans de la famille” – fluctue généralement entre la gestion du panier de la ménagère et le besoin pour elles de “trouver un mari” qui pourra “soulager” la famille en réduisant le nombre de bouches à nourrir. Cette pression familiale – et culturelle – initialement maternelle, mais à laquelle s’adonnent de plus en plus les pères, influence grandement les demoiselles africaines et s’intensifie au fil des années, au fur et à mesure que l’âge intimement souhaité du mariage se rapproche. Plus tard, elle prend même des allures d’oppression, quand vient s’y greffer l’espoir naturel d’un enfant.

Par ailleurs, la recrudescence des tensions sociales contraint une frange importante de la population à désespérer de la classe politique et à se tourner vers les thérapies spirituelles les plus avenantes pour solutionner ses besoins multiples. Ainsi, les demoiselles envoûtées par leur désir naturel de rencontrer le prince charmant – souvent synonyme de “mari capable” ou de “gars concret” – à même d’assurer leur sécurité et leur bien-être, tombent plus facilement sous l’aura des “hommes de Dieu” qui pullulent sur la place publique et qui “prophétisent” toutes sortes de “bénédictions” et de “grâces de mariage” à qui veut l’entendre. Ainsi, dans la confusion des âmes sœurs à “marier” et des “dons spirituels” à exercer, il se crée le lit de tous les fantasmes que les neurones parfaitement disposés finissent par capter comme étant message divin, et que l’on sanctionne à la hâte comme “révélation”. D’ailleurs, l’on s’arrange pour que ces aspirations soient validées, avec une précision remarquable, par l’adéquation de la décision divine au choix humain. Car à ce stade crucial des choses, plus besoin de s’en référer à l’omniscience et au “temps de Dieu” : on attend du Créateur qu’Il exécute ce qu’on lui soumet, un point, un trait – et gare à Lui s’Il ne le fait…

Chez certaines femmes, probablement moins entreprenantes, même les plus intenses posologies spirituelles n’empêchent que la “révélation” tarde à se matérialiser, que les années passent, que la “brûlure” charnelle s’intensifie, et que le tout résulte en une litanie de frustrations. Chez d’autres, certainement plus expérimentées, la “révélation” se confirme, quitte à ce que d’autres principes religieux clefs, comme la chasteté prémaritale, soient rangés bien loin dans la commode des doctrines arriérées. Il s’en suit toutes les “mauvaises surprises” qui apparaissent inévitablement entre deux êtres humains que le naturel n’a pas rapprochés. Et au moment où la “révélation” du mariage devient réalité, la réalité du mariage se révèle à son tour, résultant en des successions de conflits conjugaux imprévus – des “attaques !” – qui vont crescendo et qui aboutissent parfois au divorce des deux “étrangers”.

C’est le drame des sociétés négro-africaines, victimes d’une forme d’escroquerie spirituelle qui se nourrit des troubles sociaux endémiques et enseigne aux soupirantes des “révélations divines” en temps réel. Ces “révélations” ne fonctionnent plus à l’attente patiente (jugée trop lente) des saints textes anciens : elles sont plus intuitives, plus réactives, plus adaptées à la célérité de l’ère numérique que requiert dorénavant l’être humain. Pourtant, dans les sociétés africaines “traditionnelles”, combien de couples quadragénaires témoins de la croissance de leurs enfants, petits-enfants voire arrière-petits-enfants, ont été le fruit de “révélations” à leurs sujets ? Dans le récit biblique lui-même, combien de femmes ont directement reçu une “révélation divine” annonciatrice de leur mariage et combien d’entre elles, sans “révélations” aucunes, se sont bel et bien mariées ?

L’arithmétique mériterait le détour ! Car le chemin qui conduit au mariage est un qu’il vaut mieux emprunter avec patience et sagesse, au rythme que la vie elle-même assigne à chaque individu. Les recettes toutes faites, chantées à tue-tête, encouragées par des “serviteurs de Dieu” dont les vraies motivations demeurent floues, sont généralement à prendre avec une, deux ou trois pincettes.

L’amour entre homme et femme naît d’une adéquation psychique et physique, prometteuse, pour ceux qui en font le choix, d’un bonheur conjugal. Compliquer inutilement et impatiemment le cycle naturel de l’aspiration sentimentale et faire absolument de lui un test émotionnel d’origine métaphysique est le gage d’un drame sentimental que les “révélations” initiales omettent généralement d’annoncer…

#Afrique#Côte d'Ivoire