Le Grand Oral des présidents ivoiriens

Félix Houphouët-BoignyJour J de Grande Audience
C’est au tour des présidents ivoiriens
« Entrez donc à votre convenance
Tenez-vous là, vite, qu’on évalue votre destin
Qu’avez-vous à dire pour votre défense
Qu’avez-vous à justifier devant Mes chérubins ?
Parlez ! Et que Je n’entende ici mensonges
Que votre nature ne pollue ce Lieu Saint ! »

Le premier s’approche, alerte, pressé de prendre de l’avance. Il veut hausser les épaules, mais au regard de Gabriel, rapidement, il renonce. Il arrive en zigzagant, de part et d’autre, il se fraie un chemin. Il se présente devant le Tout-Puissant, se racle la gorge, et déroule son baratin :

« Vous savez, Divin, moi, j’étais un affairiste de type américain. Quand on m’a fait une promotion, j’ai décidé d’en faire mon gagne-pain. J’étais loin, auparavant, je savais peu de ce que le pouvoir était. Un beau jour un Blanc m’a appris qu’un vieillard, bientôt, m’appellerait. »

« Il m’a remis un passeport, et une femme, il m’a donné un terrain. En bon arriviste que je suis, j’ai attaqué, j’ai foncé droit sur le butin. Que voulez-Vous, Divin, ils étaient un peuple de fiers malheureux. Passant leur temps à rêvasser de paix, croyant que la vie était un jeu. »

« Leur terre, leur sous-sol, riche et fertile, qui s’en souciait ? Même l’or noir que Vous leur aviez donné, personne ne l’exploitait ! C’est vrai, j’ai concocté un plan d’austérité peu ou prou fameux. Comme premier des ministres, j’ai fait un deal pour moi car eux ne savaient pas mieux. »

« C’était de bonne guerre… et oui, parlant de guerre, je l’avoue, je l’ai menée. Et conduite, et financée, enfin pas seul, avec mes Blancs de bonnets. Que voulez-Vous, Divin, tout était prêt, ils avaient tout planifié. J’ai bien cru qu’on paierait un jour, mais ils m’ont dit “telle est notre destinée”. »

« Donc ce pouvoir moribond, c’est vrai, c’est vrai, je l’ai bel et bien frappé. Et celui d’après également, oh oui, celui-là, je l’ai carrément décimé. Enfin, ils l’ont fait pour moi, j’étais à l’affût, je n’étais qu’un simple valet. Et ils m’ont promu, gouverneur, carte d’appauvrissement à exploiter. »

Et le Divin de s’étonner d’entendre délire si mesquin :
« Qu’on l’enferme avec les autres qui ont assassiné leurs semblables pour l’amour du gain ! »

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C’est au tour du second, la démarche lente, le moral à la main. Hésitant, il trottine et titube sur un nuage planté dans le coin. Il s’avance, pétrifié, au souvenir de sa fortune exposée sans réticence. Exposée jusque dans les détails que lui-même avait oubliés avant qu’il ne lance :

« Grand Roi, j’ai été le plus noble et le plus valeureux d’entre eux tous. J’ai dirigé en paix, avec tous ceux qui remplissaient ma bourse. Faible, incompétent et ivrogne, telle était, paraît-il, ma renommée. Mais ce n’était par manque de volonté, j’avais un plan, un éléphant, j’avais douze chantiers. »

« Mais Vous savez, ô Grand Roi, je n’ai rien créé de mes propres mains. J’ai occupé toutes les fonctions de l’État et je me suis habitué à ne servir à rien. Cette fête aux milliards, en son temps, oh, comprenez, il fallait bien ! J’étais ministre des finances, pourtant aux chiffres, je ne connaissais rien. »

« Donc ambassadeur j’ai été, à l’Assemblée, j’ai essayé de paraître. Je n’en pouvais plus de ce travail, j’attendais mon heure, avec ma bouteille de Moët. Ah, Grand Roi, dure, la vie passée à n’avoir rien à faire. Même ma présidence était héritage que m’avait préparé le père ! »

« Oui, je le reconnais, moi aussi j’ai rusé, moi aussi j’ai trahi. Je suis même devenu président aux prix d’une ou deux mesquineries. Que voulez-Vous, Grand Roi, je ne savais pas que je pouvais faire mieux ? Tous ces spiritueux me rendaient l’incompétence et l’estomac heureux. »

« J’avais le feu vert et le soutien de tous ceux qui comprenaient mon chagrin. Chaque belle idée, chaque ivoirité, je validais, de sorte à faire le malin. Tandis que l’andouille, ô pardon, l’un des autres vauriens… Enfin les deux autres, ou les trois… enfin, il me faut mon vin ! »

Et le Grand Roi de perdre patience à l’écoute de ce cancan malsain :
« Qu’on l’enferme avec les autres qui ont noyé dans l’alcool le destin des Ivoiriens ! »

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Place suivante au plus ancien de tous les conjurés. Petit de taille, loquace, après lui, pénitence ne saurait durer. Il est barbon, de l’âge de ceux qui ont parcouru toute la terre. Et devant ces vingt-quatre vieillards, il décide de ne point se taire :

« Yahvé, je Vous appelle ainsi, car tel est Votre Nom véritable. La tradition m’a formé à ne rien faire sans Votre accord vital. J’ai lutté, travaillé dur, très dur, pour mes enfants Ivoiriens. Ils étaient pauvres, je les ai sortis du trou, je leur ai donné ce qui était mien. »

« Vous savez, entre sages, on discute souvent de nos nombreux sujets. Ceux-là ne connaissaient pas leur histoire, donc une il fallait que je crée. J’ai été leur guide, j’ai annulé le travail forcé, j’ai offert l’indépendance ! Enfin De Gaulle l’a fait, mais c’était bien d’accepter de faire allégeance ! »

« Et j’ai développé tout ce pays, moi seul, moi, Votre apôtre de la paix. Je l’ai bâti, je l’ai poli, j’en ai justement fait un havre de paix. Toute l’Afrique enviait ce joyau que mon savoir avait su construire. Et il était mien, et il était sain, et jamais personne ne pouvait en rire. »

« Mais je l’avoue, j’ai malmené mon héritage, je ne l’ai même pas préparé. Comprenez-moi, j’avais le choix entre un ivrogne et un mal intentionné. Et en face ? Maïs ! Rien d’autre qu’un enseignant, bougre et bruyant. Vous savez un de ces jeunes qui pourrissent votre vieillesse et vous irritent en parlant. »

« Donc j’ai laissé faire, Yahvé, mais admettez quand même que j’ai bossé dur. J’ai fait des routes, des ponts, des écoles, j’ai doté ce pays d’infrastructures. J’ai même pensé à Vous, tiens, j’ai juré de Vous suivre en toute fidélité. Et je Vous ai construit une demeure afin que dehors jamais Vous n’habitiez ! »

Et Yahvé de sourire de dépit devant telle vanité :
« Qu’on l’enferme avec les autres qui manipulent leurs peuples au nom du Sacré ! »

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Le quatrième trépigne d’impatience, tentant de paraître hilare. À l’appel de son nom, il veut jubiler, insouciant, un peu trop peinard. Surement pour masquer sa hantise, il préfère fredonner. Qui plus est, avec les anges, au risque de s’oublier :

« Éternel, les autres-là, Toi-même Tu sais ce qu’ils ont fait. J’ai étudié les peuples du monde et compris chacun de leurs méfaits. J’ai su combien le bonheur des hommes résidait dans leur conquête de liberté. Mais le terrain, vraiment, le terrain était devenu trop compliqué. »

« Traites à gauche, maîtresses à droite, impossible de se concentrer. Bon, j’admets, moi-même, je n’étais plus si motivé. Mais comme le temps est Ton autre nom, j’ai cru en ce que Tu allais créer. J’ai négligé le présent, mais j’étais sûr que Toi-même tu allais gérer. »

« J’ai souffert, harcelé, et le peuple-là, son affaire n’est pas simple. Bon, à vrai dire, quelquefois, j’ai tenté quelques feintes. On m’a comparé au congolais, mais lui-même, pour lui n’était rien. Seul contre le monde, j’ai résisté, mais les gens ont chaviré mon destin. »

« C’est vrai, cependant, que j’ai fini par m’embourgeoiser. Je ne veux rien dire sur les autres, sur tous ceux que j’ai aidés. Et Tu sais qu’une fois Président, on oublie d’où l’on vient. On aime le peuple hein, mais vraiment, on a trop de choses en main. »

« Mais Tu as raison, mes gars-là, ils n’étaient pas honnêtes. Je savais qu’ils ne travaillaient pas, ils cherchaient des occasions de fêtes. Aujourd’hui je regrette, ah, vraiment, j’aurais pu faire sans. Mais c’est Toi qui vois oh, hmmm, moi-même là, c’est comment comment ? »

Et l’Éternel de refuser ce plaidoyer sans empathie :
« Qu’on l’enferme avec ceux qui Me tutoient et négligent les missions que Je confie ! »

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Et c’est ainsi que prit fin le Grand Oral des présidents ivoiriens
Il fut un cinquième, mais le Maître décida, exténué, d’y mettre fin
Et Michaël, de demander, « Très-Haut, que fait-on de ces autres deux ? »
« Qui ? Chirac et Sarko ? Qu’on les jette dans l’étang de feu ! »

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