Le silence des moutons

« Je marche avec les miens / Combien te diront la même chose ? » – Shurik’n (Les Miens, 1997)

Le silence des moutonsL’amitié. Fruit jadis porteur de confiance. Fruit tantôt vecteur de suffisance. On le savait. Ce qu’on savait moins, c’est l’inutilité de l’amitié ou sa fébrilité dans les moments malsains.

Réconcilier les Ivoiriens sans aucune envie de réconciliation est devenu le cri d’alarme. Le saint refrain.

Oublié le tri des armes, le prix des armes, le cri, en larmes, des corps brûlés. Des corps déchiquetés. Reconstruisons. Reconstruisons. Vite, vite, jetons brique, ciment et sable, béton surarmé sur la mémoire du quotidien.

Quel quotidien ? Le quotidien ivoirien. Le quotidien malsain. Le quotidien qui se terre, se tait, qui virevolte en conjectures désodorisantes et qui politique et discoure, marchandant le bien contre le mal, le mal contre le pire, le pire contre lui-même…

Et pendant ce temps, les amis accourent et appellent et parcourent leurs carnets d’adresse, au souvenir d’hier. Hier ? Oui. Ou avant-hier. Avant la guerre, avant les bombes, avant les pleurs, avant les larmes, avant le malheur… des autres, hier, on était voisins. Et amis. Hollywood Boulevard. Cocktails alcoolisés. Ou sans. Cacahuètes. Cornichons. Éclats de rire. Complices. On riait. On riait. Mais today, hey, today, on se tait.

La mort est passée, le pays défiguré, les maisons brûlées, les voitures pillées, les femmes violées, les corps entassés, les cadavres putréfiés. Tout est sombre, tout est ombre. Et pourtant, pourtant, tout cela ne dit rien. Tout cela ? Rien. Et on se tait.

Terré dans un silence d’agneau de mouton, hypocrite jusqu’à la moelle épinière, frileux devant la misère. On se tait. La peur. La peur ! De perdre son boulot. De perdre son pain. De perdre son vin. De perdre son lendemain. Quel lendemain ? Lendemain ivoirien, lendemain ils voient rien. On a peur. De tout. De rien. Et on se tait.

Complice de la radio. Complice des ragots. Complice des traîtres mots. Complice. Complice. Qu’on plisse… la vérité, qu’on la torde, qu’on la vole, qu’on la morde, qu’on la corde et la pende, qu’on la vende, peu importe, peu importe, on se tait.

Et alors…

On rit encore. Rions, rions ! Dérision illusoire, dérisoire devant le tressaillement de l’incertain. Alors on philosophe. Rouge est bleu. Bleu est jaune. On discourt de rien, on constate, mais on se tait. Textos, repos, on boit sa honte, on croit tout ce qu’on montre. Au même instant, les morts empestent. Les civils ? Capturés. Économistes, médecins, physiciens, tous civils, injustement brancardés, vilipendés, traumatisés, brisés, humiliés, éloignés de leurs bien-aimés, et tout cela, ça ne dit rien. Silence. Agneaux. Moutons. On se tait.

Et alors…

Rire. On veut rire. Riiiiiiiiiiiiiire. Fuite en avant. On applaudit, on s’extasie. Quelle Côte d’Ivoire ! En marche. Arrière. Mais on cache le sourire inquiet. Le soupir muet. Le mutisme du niais. De l’imbécile qui pue la haine de tout. Et de rien. On rit de bêtises, de sottises, on rit en public, on déprime impudique, on se ment, on est seul. Et seule. On n’a rien. Pas un pécule de plus. Pas un espoir de plus. Pas un avenir de plus. Mais on rit. Jaune. Ocre. Hypocrite. Menteur. Vaurien. Dur, dur de dormir avec ce branle-bas. Dur de se réjouir devant la folie dont on fait le constat. Mais on oublie. On veut fuir la face révélée des meurtriers, on se bouche les oreilles, on se bouche le nez, on devient bouché. Et boucher. Silence complice. Silence supplice. On voit tout. Mais on se tait.

Et alors…

On répète le refrain, la même chanson, rayée, faussée, chaussée, on répète le même refrain, on vide son venin. Haro sur le vécu. Haro sur les bombes. Haro sur les siens. Haro sur tout. La vie ? Quel sens ? Quelle chance ! Brûlons-tout, tuons-les, humilions les, ces bêtes sauvages, ces voleurs ! On crie en son fort intérieur toute sa haine injustifiée. Pas de respect. Pas d’affliction. Pas de compassion. Pas de pudeur. Pas de candeur. Pas de solidarité. Pas d’humanité. Pas de peine. Pas de gêne. Face à la misère des autres, face à leurs larmes, face à leurs âmes ? Rien. On se tait.

Et ensuite…

On veut revivre, comme avant, comme si de rien n’était, comme si cauchemar il n’y avait pas eu, comme si horreur on n’avait pas vu, comme si mensonge on n’avait pas lu, comme si meurtre on n’avait pas tu. On veut revivre. En avant. Mêmes copains. Mêmes conversations. Mêmes hypocrisies. Mêmes mensonges. Mêmes perfidies. Mêmes folies. Mêmes sorcelleries.

Sorry. Pas avec moi. Plus avec moi…

Tout va mal ? Nah, tout va bien.

Désormais, je marche avec les miens…

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