La Côte d’Ivoire en marche… arrière

Félix Houphouët-Boigny, Henri Konan Bédié, Laurent Gbagbo et Alassane OuattaraLe slogan de tout leader politique briguant le pouvoir a pour but de faire miroiter aux électeurs sa capacité à faire avancer les choses, sa capacité à apporter plus que les gouvernants du moment, et donc sa capacité à marquer sa différence (positive) dans la gestion des affaires de l’Etat. Cet état de fait s’observe partout où un semblant de jeu démocratique à lieu. Les populations sont ainsi appelées à voter massivement pour légitimer des élections, ensuite vient la proclamation des résultats et l’exercice du pouvoir. Le maçon est au pied du mur! Sera-t-il à la hauteur de sa tache?

L’objet de cette contribution est de faire un exposé simple du contexte dans lequel s’opère le choix politique de nos populations africaines, en particulier ivoiriennes, et de jeter un regard critique sur les pratiques de nos gouvernants lorsqu’ils arrivent au pouvoir. Certains se souviendront des textes d’artistes ivoiriens Vive le Maire » par Les Salopards ; « Président » par Yodé & Siro ; « Trop C’est Trop » par Espoir 2000, « Politicien Africain » par Billy Billy, etc.…) qui attiraient l’attention sur les pratiques d’hommes politiques en déphasage avec leurs promesses et la raison. Mais comme le dirait Jacques Chirac, « les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent ».

Dans nos pays africains, le rôle des gouvernants est encore mal perçu par une large partie de la population. Il est stupéfiant de voir que nombreuses sont ces populations qui, vivant dans une pauvreté sans nom, continuent de soutenir des leaders et des partis politiques par appartenance régionale. Bien qu’il leur ait été promis l’émancipation de leur douloureux quotidien, il s’en trouve qui soutiennent mordicus ces bâtisseurs du sous-développement que sont les gouvernants sans vision, sous la tutelle occidentale, qui se succèdent à la tête de plusieurs Etats africains depuis les indépendances. Si la situation en Côte d’Ivoire illustre bien ce fait, le Sénégal d’Abdoulaye Wade respire lui aussi la même hypocrisie politique. On y célèbre ces derniers jours la désacralisation du SOPI! Tandis qu’à Abidjan, certains adeptes de la « Solution » se réveillent de leur sommeil somnambulique. Mais que peut-on faire d’autre lorsqu’on est soi-même dans l’incapacité de percevoir sa propre misère et de penser son émancipation?

Alors que le rôle des gouvernants est de mettre en place des politiques publiques pour sortir les populations de la misère et donc du sous-développement, ceux-ci se définissent d’autres objectifs exclusivement égoïstes, le plus souvent en accointance avec des forces externes dont les intérêts ne peuvent que diverger de ceux du peuple. La dynamique de la géopolitique du moment pousse les puissances occidentales à s’arroger le droit de s’illustrer en brigand là où leurs intérêts futurs ou présents sont menacés. La France de Sarkozy aura vite fait, et c’est de bonne guerre, de plonger dans la désolation tout un peuple par des bombardements qui rappellent une incursion de la Luftwaffe* sous Hitler. Cela faisait sans doute partie de la « Solution ».

Mais un questionnement s’impose: les hommes politiques africains ont-ils pour ambition de sortir leurs peuples du sous-développement? Les populations africaines sont-elles, elles-mêmes en mesure de comprendre la situation dans laquelle elles vivent?

Les récents évènements politiques en Côte d’Ivoire peuvent témoigner de l’aveuglement de certaines populations, notamment d’une jeunesse inféodée qui a démontré son incapacité au détachement et au recul nécessaire pour se faire une idée moins passionnée de la vie politique. La violence des images de la période électorale qui ont fait le tour du monde a achevé de convaincre sur la myopie des populations quant aux vraies motivations des leaders qu’ils soutiennent. Plus cynique fut l’attitude de nombreux dignitaires politiques qui, se mettant à l’abri avec leurs progénitures, instiguaient, selon leur bord politique, la tension pour se garantir leurs privilèges. Des “jeunes patriotes” offrant leurs poitrines pour un pouvoir moribond qui leur promettait un hypothétique mieux-être, et une jeunesse anti-Gbagbo enrôlée au sein des forces rebelles pour le renversement d’un Etat de droit, avec l’aide de la France et un récent appui d’Obama, du fait d’un nouveau partage des cartes de la géopolitique mondiale.

Comment peut-on qualifier le fait de s’adjoindre les services d’une puissance extérieure pour défaire les institutions étatiques et obliger tout un peuple à nous ouvrir les portes du palais présidentiel? Comment peut-on qualifier le fait d’inféoder une jeunesse déjà affaiblie par le chômage et l’oisiveté, pour en faire un bétail électoral ou des chaires à canon, lorsqu’on a les moyens de les mettre au travail? Que représente pour l’homme politique africain le capital humain dans la définition de son programme de gouvernement? Ces interrogations soulèvent la problématique des causes du sous-développement en Afrique. Les conditions de vie des populations africaines sont loin de faire pâlir d’envie quiconque à pu se mettre en position d’apprécier le niveau de vie dans les pays occidentaux. Est-il concevable qu’un pays comme la Côte d’Ivoire, avec toutes ses ressources humaines, cette position géographique stratégique et ses ressources naturelles, soit à ce stade de sous-développement? A qui la faute si nous nous trouvons aujourd’hui dans cette situation?

Les gouvernements post-Houphouët-Boigny successifs continuent de promettre d’améliorer les conditions de vie des populations, mais tout en nourrissant la secrète ambition de s’accaparer le pouvoir dans une logique égoïste et népotiste.

A la faveur du coup d’Etat de 1999, et suite à une transition militaire de 10 mois, le Front Populaire Ivoirien (FPI) arrive au pouvoir avec son armée d’enseignants bardés de diplômes et de théories pour, le croyait-on, améliorer les choses. Après les tribulations que nous savons, la dénonciation d’une Françafrique nuisible aux intérêts économiques des Etats africains, le paysage n’a pas changé, mais s’est même dégradé davantage. Le tissu industriel en Côte d’Ivoire est resté fortement dominé par les grands groupes occidentaux, avec une percé de la Chine et un repositionnement d’industriels libanais. Les mêmes pratiques “douteuses” d’octroi de marchés publiques ont eu cours sans que fondamentalement les choses aient changé. Le développement d’une classe d’entrepreneurs et d’industriels ivoiriens aurait marqué d’une pierre blanche le passage du FPI au pouvoir. Mais l’embourgeoisement des nouveaux dirigeants ne les a pas éclairés dans ce sens. Où est le changement tant promis aux populations ?

Et en 2011, Ouattara arrive au pouvoir avec l’aide des Occidentaux, à savoir le conclave onusien, l’aval d’Obama et le bras armé de Sarkozy. La coalition est gagnante le 11 avril avec la capture de Laurent Gbagbo et un relais médiatique des plus humiliants, non pas seulement pour le Président déchu, mais également pour tout un peuple et pour tout un continent. La suite est on ne peut plus répressive. Et les observateurs les plus avisés de la scène politique africaine en conviennent (cf.  Côte d’Ivoire: l’état des massacres, Michel Galy, 2011). Indépendamment des massacres inévitables pour asseoir son pouvoir, l’endettement à outrance du pays est en cours. Nous nous souviendrons que, jadis, la politique budgétaire mal menée avait été à l’origine des recours malheureux aux institutions de Bretton Woods (FMI & Banque mondiale), qui partout où elles sont intervenues avec leurs plans d’ajustements structurels, ont déstructuré les économies des pays déjà en mauvaise posture (cf. La grande désillusion, Joseph Stiglitz, 2002), et ont ouvert la porte à toute sorte d’abus, tant l’afflux des capitaux sous forme de dettes, avait intensifié la corruption dans un environnement miné par la pauvreté (cf. L’aide Fatale, Dambisa Moyo, 2009). Que dire aujourd’hui si ce n’est que l’avenir est sombre. La construction du sous-développement est en marche. Les populations sont maintenues dans l’ignorance totale, leurs faiblesses sont exploitées pour servir la cause d’une classe politique irresponsable qui ne pense qu’à ses intérêts égoïstes, et les rapaces occidentaux s’en frottent les mains toutes les fois qu’il y a aux commandes d’un Etat aux ressources stratégiques, un individu sans vision politique qui fait l’affaire.

La pauvreté organisée n’a jamais profité à personne et les Occidentaux devraient l’avoir compris. Les rapports sur les causes de l’immigration du Sud vers l’Europe sont formels sur le fait que ce sont les conditions de vie désastreuses des populations d’Afrique qui, en quête d’un mieux-être, sont prêtes à braver tous les dangers pour gagner les côtes européennes. Les soulèvements contre la famine et la hausse des prix des denrées alimentaires en 2008 devraient également mettre la puce à l’oreille des gouvernants qui s’enrichissent et endettent les peuples dans l’indifférence générale.

Le pouvoir Gbagbo n’a pas échappé à l’embourgeoisement et à la gabegie financière au détriment de l’appauvrissement générale des populations qui étaient demandeuses de services publiques correctes et d’un cadre institutionnel qui favoriserait la dynamisation de l’économie, la création d’emploi, et l’amélioration des conditions de vies. Le ras-le-bol général des dérives de la “Refondation” n’était plus un secret pour personne. Certains croyaient trouver l’alternative avec le pouvoir Ouattara ; mais celui-ci, dès ses premiers mois, montrent déjà sa détermination à gérer d’une main de fer, frisant une dictature d’une autre époque. Le népotisme est patent! L’Etat “Dioula” s’installe avec tout ce que cela implique. Mais attention il ne faut pas le dire… au risque de se faire châtier par les nouveaux maîtres.

Tout ça pourquoi? Pour le pouvoir? Qu’en est-il des populations qui souffrent le martyr et la misère, des jeunes diplômés sans emplois qui errent çà et là dans les débits de boissons et autres lieux de loisirs. Si l’oisiveté est la mère des vices, elle a donc un coût social qui pèse inéluctablement sur le quotidien d’un pays. Admettons que cette jeunesse demeure au chômage, qu’une infime partie de la population s’en sorte dans une logique népotiste, que le taux de criminalité s’accroisse, que la sécurité nationale soit défaillante et que la justice perde toute crédibilité, car la corruption aura gangrené davantage nos institutions, et que l’arbitraire devienne la norme. Qu’adviendra t-il si ce n’est une descente aux abimes et vivre, pour des décennies encore, le sous-développement exacerbée par le pourrissement des esprits? A l’allure où les choses vont, l’avenir ne présage rien de bon et la Côte d’Ivoire est en marche… arrière!

  • * Le terme “Luftwaffe” désigne les différentes armées de l’air de l’Allemagne au cours de son histoire. C’était aussi le nom officiel de l’armée de l’air allemande sous le Troisième Reich entre 1935 et 1945.

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