Consommer du Marine Le Pen… avec modération

Marine Le PenMarine Le Pen, présidente du Front national (FN) français, a récemment décroché deux uppercuts à Alassane Ouattara, en affirmant sans sourciller, les 27 et 29 mai dernier, sur les plateaux de France 2 et de France Info, que « Monsieur Ouattara doit répondre des crimes qui ont été incontestablement commis par son armée » et qu’elle est « pour la suppression du FMI » vu que « partout où il est intervenu, ça a été un drame économique ».

Sans sombrer dans la naïveté suicidaire qui applaudit, sans crier gare, les propos de la candidate déclarée à la présidentielle française de 2012, il y a lieu de reconnaitre la lucidité de l’héritière de Jean-Marie Le Pen.

L’ancien leader du FN, controversé à souhait, reste surtout mémorable pour avoir donné la peur de sa vie à l’intelligentsia politique française, en noyant durablement la carrière politique de Lionel Jospin au terme du premier tour des présidentielles de 1995, et en créant un vent de panique devenu victoire de type “soviétique” pour Jacques Chirac, au second tour.

C’est du meilleur de ce Jean-Marie Le Pen, trouble-fête par excellence, que sa fille hérite aujourd’hui, comme l’atteste sa position aussi remarquable qu’inattendue, en tête des sondages. En effet, au moment où l’arrivisme de la Droite et la débandade de la Gauche laissent la société française amère et confuse, l’Extrême-droite s’exprime, décontractée, sur toutes les frasques de l’Élysée, dont la Côte d’Ivoire occupe une place privilégiée.

Quand Marine Le Pen estime, en premier lieu, qu’il faut traduire Alassane Ouattara devant les tribunaux internationaux, elle apprécie à sa juste valeur le traumatisme que le peuple ivoirien a subi et continue de subir. Même l’ONUCI, jusque-là bruyamment silencieuse, s’est vue contrainte, sous le tohu-bohu subséquent aux divers rapports internationaux concernant les massacres de Duekoué, de jeter, le 09 juin dernier, un tout petit pavé dans la marre, en se déclarant « particulièrement préoccupée » quant à « la multiplication d’incidents violents et d’attaques conduites par des éléments des FRCI » de Ouattara. D’ailleurs, nombres d’observateurs nationaux et internationaux, dont l’écrivain David Gakunzi, avaient déjà enfoncé le clou, depuis l’arrestation de Laurent Gbagbo, en dénonçant, les « crimes d’Etat, terreur totale et silence complice des médias français » quant au drame ivoirien orchestré de mains d’orfèvre par Ouattara et Sarkozy.

Quand Marine Le Pen explique, en second lieu, que les méthodes du Fonds monétaire international (FMI) ont enfanté des « drames économiques », là aussi, elle émet une opinion politiquement intéressée, qui s’appuie toutefois sur une analyse objective du mécanisme de l’aide, instillé comme bronchodilatateur à toutes les économies asphyxiées. Le leader du FN est rejoint dans cette thèse par un grand nombre d’économistes, que ce soit l’Ivoirien Mamadou Koulibaly, la Zambienne Dambisa Moyo, l’Américain Noam Chomsky ou le Français Emmanuel Martin, ce dernier expliquant à ce sujet comment « l’aide mine l’État de droit, empêche l’établissement d’institutions efficaces, favorise la corruption et les comportements de recherche de rentes, l’attente de charité, même de la part du simple citoyen (plombant ainsi peu à peu l’esprit d’initiative) ».

La réalité donc servie et appréciée, faut-il, dorénavant, consommer du Marine Le Pen ?

Avec modération. Le Pen, némésis politique de Nicolas Sarkozy, ne compte pas lui faire de cadeau, au moment même où l’aveuglement impérialiste du Chef de l’État français l’ont fait dégringolé à 20% d’approbation, selon les sondages TNS-Sofres de mai 2011. Le Pen agit donc sur la base d’une stratégie de conquête de pouvoir, qui se satisfait d’hypocrisie politique et d’affirmations populistes, plutôt que de compassion sincère pour les Ivoiriens.

Néanmoins, ne serait-ce que parce qu’elle a eu le courage de se défaire du bégaiement caractéristique de l’élite politique française, Marine Le Pen gagne en stature, là où la majorité de ses congénères continue de patauger dans les méandres de la couardise politico-raciale.

La question maintenant est de savoir si l’audace du clan Le Pen aura une répercussion sur l’opinion populaire française quant au dossier ivoirien. A défaut de rêver, il faut peut-être croiser les doigts : le peuple français est en train, chaque jour un peu plus, de découvrir les fondements profonds de la crise ivoirienne. C’est déjà bon à prendre, même si la vérité emprunte les sentiers minés du Front national.

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