Au secours, Tidjane Thiam !

« Sur la mort, retenons-nous de commenter… » – Marcel L.

Tidjane ThiamCe samedi 02 avril 2011, après dix-sept heures ininterrompues sans électricité et sans eau, la baraka me permet enfin, puant et suant, de rebooter mon Qosmio. C’est parti, je lance Windows 7, Google Chrome, Facebook tab, et que vois-je ? Monsieur Tidjane Thiam !

Le brillantissime intellectuel Franco-Ivoirien de 49 ans, grand patron de Prudential PLC, surdoué (1er polytechnicien ivoirien à 20 ans), surdiplômé (de l’École Polytechnique puis de l’École des Mines de Paris), surdimensionné (1,95 m), est l’objet d’un tonnerre d’applaudissements virtuels et d’une rafale (tiens, tiens…) de qualificatifs forcément mérités (« excellent », « visionnaire », « exemplaire », « exceptionnel », « modèle », « pertinent »… ouf  !), suite à une de ses récentes interventions sur RFI.

Bon, puisqu’on y est, bercé par le tourbillon incessant d’un MI-24 onusien sur mon toit depuis deux bonnes heures, autant bénéficier de cette aubaine de fraicheur et m’induire de la sagesse de ce technocrate reconnu pour sa finesse d’esprit. D’autant plus que mes bons amis “binguistes-très-très-très-inquiets-pour-leur-pays” semblent me suggérer que la sagesse de Monsieur Thiam, à ce moment précis, vaut mieux que les appels à ralliements du tonitruant Damana Pickass sur les antennes de cette libérée de RTI…

J’écoute donc les 5-minutes-28-secondes de la voix distinguée qui illumine de clarté le micro de Christophe Boisbouvier et découvre, avec stupéfaction, combien Tidjane Thiam, “El Monumenté”… sait aussi exprimer quelques imbécilités.

Non, non, pas vraiment. Tidjane Thiam est tout sauf un imbécile. Directeur du plan puis ministre de la planification et du développement entre 1994 et 2000, à l’époque des petits vins Bédié, puis directeur stratégique chez Aviva avant d’atterrir en tant que premier nègre à la tête de Prudential, Tidjane Thiam, comparé à moi, petit merdeux d’apprenti-communicateur, dans sa jungle abidjanaise à un doigt et demi d’une aggression par un récent “évadé” de la MACA, c’est carrément le jour et la nuit. Franchement, il faut être parfaitement culotté pour oser traiter ce grand TT d’imbécile. Non ? Si. Très culotté, en effet…

Tidjane Thiam est de cette génération de hauts cadres Africains qui forcent l’admiration des uns tout simplement parce qu’ils forcent l’admiration des autres. Nombre de ses inconditionnels ne savent même pas pourquoi ils le sont (hormis que c’est “cool” de l’être et hormis qu’ils n’ont pas nécessairement tort de l’être). Faux ? Allez-y, posez-leur la question. Certains vous diront qu’il est brillant (en effet), intelligent (surement), cultivé (probablement) et que l’Afrique et la Côte d’Ivoire ont besoin d’un cerveau comme le sien (absolument). Ils vous diront, grosso modo, ce que moi-même disait à un ami, au lycée, impressionné que j’étais par notre plus jeune ministre de l’époque. Mais que vous diront-ils d’autre sur leur idole ? En fait, que savent-elles vraiment du grand TT ?

Pas plus que moi, c’est-à-dire, exactement ce qu’il nous montre. Notamment, que le discours intemporel du Martin Luther King auquel il dit se référer, lui est bien étranger. Car MLK parlait de juger les humains « by the content of their character ». Par le contenu de leur caractère, la profondeur de leur personnalité, la dimension de leur tempérament. En clair, par leur valeur intrinsèque, par leur humanité, par leur sagesse. Pas par les attributs de leurs brillantes carrières…

Or, il n’existe pas meilleur moment pour sonder la sagesse d’un Ivoirien, que ce temps de guerre meurtrière qui est en train de balafrer, obus après obus, la capitale abidjanaise et qui endeuille, à jamais, d’innombrables familles ivoiriennes. Au beau milieu de ce tumulte apocalyptique, Tidjane Thiam, de son fauteuil (cuir de buffle fleur corrigée ?) londonien, estime, 42 secondes dans la démonstration publique de son “character”, qu’ « il est très important qu’on accompagne cette action militaire d’un discours d’apaisement et d’union » et que « l’essentiel de [sa] préoccupation porte sur l’après-conflit » vu que c’est « relativement facile de remporter un conflit militaire… ».

Pardon ? J’ai du mal comprendre, raffraîchissons la page, d’autant plus que mon otite d’il y a 72 heures s’est remise à m’embêter :

« Qu’on accompagne cette action militaire [= les crépitements des Kalachnikovs] par un discours d’a-PAIX-sement » ? Really ??
« C’est relativement facile de gagner la guerre… » ? Really ???

Voyez, de Monsieur Thiam, franchement, je n’attendais pas mieux. Bon, c’est faux. En fait, si, j’attendais beaucoup mieux ! Ce discours taillé sur mesure d’une personne habituellement silencieuse sur ces choses (aux dires mêmes du journaliste !) est un de ces cyclones embouteillés qui n’impressiooooooonnnnneeeent que les âmes prédisposées. Car cette analyse, bien que nécessaire, est un pur exercice de communication, de la voix d’un membre du “clan”, qui jamais (oh, que jamais !) n’aurait exprimé, de son siège de la City et sur les ondes de RFI, autre chose qu’une enième justification d’une guerre impérialiste et injustifiable, menée par l’Occident en terre africaine. Vous en doutez ? Demandez à n’importe quel pro-Ouattara ou pro-Gbagbo abidjanais, insomniaque et apeuré depuis trois longues journées, s’il pense que cette guerre est justifiée…

Alors, pourquoi cette tentative d’infantilisation et d’intellectualisation d’un violent conflit armé qui, chaque heure, s’enlise un peu plus ? Pourquoi cette rare démonstration de suffisance (recouverte d’une bonne couche d’intelligence, afin de mieux l’obscurcir) chez une personne dont l’apparente humilité est chantée par la clameur populaire ?

Badigeonner de beurre de karité les questions de vie et de mort, en affirmant qu’il faut « qu’on accompagne cette action militaire d’un discours d’apaisement et d’union », c’est établir ce syllogisme carré du robot technocrate dénué d’empathie, qui caractérise les mercenaires des jeux vidéo de guerre… Sauf qu’il s’agit ici, non pas de missiles virtuels, mais de morts réels…

Monsieur TT, vous dites que vous vous exprimez « seulement parce que l’heure est grave ». Tellement grave, qu’il fallait, ici et maintenant, faire un appel à la réflexion post-conflit, le jour même où les premiers combats ont plongé les Ivoiriens dans un terrible effroi ? Cela ne pouvait-il pas attendre, un tout petit peu, peut-être, le temps d’un appel à la paix, tout simplement ? Apparemment, non… Alors merci ! Merci d’anticiper votre éventuel retour en Côte d’Ivoire, pour établir un nouveau plan d’assainissement de la ville d’Abidjan, afin que les cadavres qui jonchent déjà les rues soient tous jetés dans les cimetières qui attendent impatiemment d’être bâtis.

En fait, vous pensez qu’« il est relativement facile de gagner la guerre… » et vous corroborez ainsi ce sophisme version Georges W. Bush, qui promettait aux Américains, en 2002, que le conflit iraquien durerait quelques semaines… Une décennie plus tard, ça fait long tout de même, non ? Vous le savez bien, pourtant : on sait quand une guerre commence, on ne sait pas quand elle s’achève. À moins d’avoir cru, naïvement, qu’entre le 31 mars et le 1er avril 2011, les dés seraient jetés

Et bien non, tonton, il n’y aura même pas eu de dés, dans cette sale affaire. Primo, il ne s’agit pas de Ludo. Secundo, il ne s’agit pas de Ludo. Tertio, il ne s’agit toujours pas de Ludo ! Il s’agit de la vie de vos sœurs et frères Ivoiriens (17 millions d’entre eux, apolitiques volontaires ou contraints), qui ne souhaitaient rien d’autre qu’un peu de paix. Et qui auraient apprécié, sous l’orage des ricochets, un zeste de votre respect…

J’ai ouï dire que la bonne parole consiste souvent à savoir se taire. Mon pote Marcel L. m’a donné le meilleur conseil qui m’ait été donné en cette année de guerre : « sur la mort, retenons-nous de commenter… ». J’aurais aimé que mon ami puisse parler à TT. J’aurais aimé que TT puisse faire preuve d’un minimum de compassion et d’humanité. Mais bon, Monsieur Thiam a parlé… Et tentant de m’éduquer à la brillance de nos modèles ainés, je constate, non sans surprise, combien certains savent aussi exceller en imbécilités…

Non, non, pas vraiment. Imbécile ? TT ? JDN, t’es culotté !

Peut-être, mais voilà qui est fait. Et là, ça tire, ça tire ; au secours, Tidjane Thiam, je dois me sauver !

#Afrique#Alassane Ouattara#Côte d'Ivoire#Laurent Gbagbo