Halte, coupé-décalé ! Enfance ivoirienne en danger…

NOTE DE LA RÉDACTION : l’article suivant a été écrit et publié le 25 mars 2011, soit un (1) an AVANT la publication en ligne des violentes actions commises par l’artiste ivoirien Arafat DJ en mars-avril 2012.

Arafat DJArafat DJ Yôrôbô est un phénomène. Non, pas un de ces phénomènes que l’on trouve aujourd’hui dans nos sauces graines, mais un phénomène de la musique ivoirienne avec tout le fardeau que ce qualificatif revêt. Fils d’une “vixen” de la scène locale et d’un arrangeur talentueux (1), le jeune homme de 25 ans possède cette volubilité juvénile qui l’a rendu populaire. Nombre sont ceux, des enfants pré-pubères aux adolescents indociles aux adultes en collision avec le stress des responsabilités, qui se “retrouvent” dans la mixtion de la voix grave et enrouée sur tempo syncopé à 200 battements par minute du jeune prodige.

Seul problème : Arafat DJ est aussi l’un des plus vulgaires artistes de sa génération. Un de ses succès qui rythme les nuits endiablées du Millenium à Yopougon, de l’Alizée à Paris, du Griffe à Londres ou encore du Crystal à DC, entonne sans hésitation : « on mousse pas un peu ; on b..se pas un peu ; on j..it pas un peu […] », dans la plus totale des élucubrations fantasmées…

Une rose née dans le bitume

Yôrôbô et avec lui les innombrables DJ’s de la génération coupé-décalé (2) ne sont pas les ignares que leurs textes pourraient laisser croire. Ils sont des jeunes Ivoiriens débrouillards qui ont trouvé en la « chose musicale » dont Roger Fulgence Kassy parlait, un moyen de “se chercher”, de s’en sortir, en aidant leurs congénères à évacuer l’anxiété maladive des années d’apoplexie politique, économique et socioculturelle que la Côte d’Ivoire leur a léguée (3).

En fait, le coupé-décalé ivoirien, en tant que musique urbaine, se rapproche du hip-hop américain : il mime avec précision sa culture vestimentaire, son affront perpétuel, son ras-le-bol insolent et sa volonté intrinsèque de s’exprimer librement, sans censure aucune. Comme les stars actuelles du néo-rap américain (dont l’excentrique Lil Wayne, 28 ans), la génération coupé-décalé s’inspire de l’environnement dans lequel elle est née et aspire à l’excès que la société lui fait miroiter. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, la symbiose d’un milieu défavorisé et d’une cellule familiale instable produit, en Amérique ou en Afrique, des « roses nées dans le bitume », selon la formule du légendaire Tupac Shakur (4). À savoir, des bambins qui n’ont connu d’enfance que l’âpreté du quartier, le manque d’opportunités et le cadre domestique au mieux durablement infecté, au pire totalement fracturé. Et qui, pourtant, finissent par éclore…

Ces facteurs sociologiques contraignants sont béants dans l’inspiration artistique de cette génération sacrifiée. Las de gesticuler sur eux-mêmes (afin de gagner l’attention de leurs aînés trop condescendants pour daigner leur tendre l’oreille), ces jeunes se sont résolus d’abord à hurler leurs exaspérations puis leurs aspirations puis leurs dérisions, sur une rythmique au vitriol qui a su capturer l’esprit des enfants dans l’indifférence parentale.

Familles et médias complices

La fonction de parent est toujours très ardue, notamment pendant la fameuse “crise d’adolescence” qui transcende dorénavant la période de 12 à 18 ans et inclut les “pre-teens” de 10 ans (trop vite exposés au désordre adolescent) et les “post-teens” de 21 ans (peu enclins à affronter la cruauté adulte). Conséquence locale : les enfants Ivoiriens nés pendant la crise sont les premières victimes de cette déferlante sonore vorace et contagieuse, bien aidés, par ailleurs, par des parents “trop occupés” qui ont fini par confier l’éducation de leurs progénitures aux nounous et aux émissions télévisées.

Les premières sont généralement indisposées ou incapables de s’occuper d’un enfant en bas âge : elles travaillent strictement pour pouvoir joindre les deux bouts. Les secondes sont le fruit d’un manque absolu de vision et d’une insouciance patente des médias publics. Ceux-ci ont créé des canaux spécialement conçus pour décimer le peu de bonnes manières que les parents trouvent à prodiguer. Comment ? En multipliant, recto, les plages musicales matinales adultes et, verso, les programmations pour enfants sur fond musical clairement inapproprié.

Les effets de cette priorité à la distraction démesurée (mais rentable) sont à la fois connus et insoupçonnés. Il se raconte le cas de ce petit garçon de 6 ans qui ne trouve le sommeil qu’au travers d’une berceuse inspirée du récent « Kuitata » (5), une bruyante ode au postérieur féminin proéminent. Un exemple, parmi tant d’autres, d’un grave déficit de conscience parentale dans l’éducation des enfants.

Éviter la dérive

Le sujet de l’éducation est vaste et dépasse largement le cadre de l’influence de la musique populaire sur les plus jeunes. Les séries télévisées animées sont elles aussi devenues tendancieuses, combinant intentions sordides et imageries suggestives. Faut-il pour autant succomber à la fatalité ? Bien au contraire, ces faits devraient doublement inspirer aux parents un minimum de fermeté et d’engagement dans l’éducation de leurs héritiers.

Ces actions en appellent, préalablement, à une cellule familiale reconstruite qui ne succombe pas à toutes les modes héritées de l’Occident. Depuis deux décennies, celles-ci tendent vers une singularisation de la vie parentale, comme il est de cette génération de demoiselles ivoiriennes, adolescentes et adultes qui; avant toute chose, désirent “faire leur bébé”. Elles excluent ainsi, dans la foulée, la présence permanente d’un conjoint légal et d’un père, prérequis naturel donc forcément utile.

En outre, un contrôle parental assidu des programmes télévisés, radiodiffusés et d’Internet s’impose, si le but est de forger des êtres humains responsables et responsabilisés, en lieu et place de ces machines frigides, mystérieuses, renfermées sur elles-mêmes, qu’il faudra bien élever.

Enfin, une éducation religieuse s’avère être indispensable, sinon à l’école, au moins à la maison. Elle a fait ses preuves dans toutes les sociétés qui l’ont expérimentée, car servant de contrepoids aux effets pervers de l’évolution sociale. Là où il y a absence totale et volontaire d’adéquation à un Créateur, il se développe une décadence notoire. C’est le cas, par exemple, de cette France d’aujourd’hui, allergique et antipathique aux deux tiers à l’idée d’un être suprême, dont les médias défendent largement que l’intelligence se révèle dans le refus du divin. Ironiquement, ce pays est aussi l’une des sociétés les plus désespérées et suicidaires au monde…

Relever le défi

Il est donc essentiel pour les parents Ivoiriens de reprendre les choses en main. Arafat DJ, l’enfant terrible du coupé-décalé, n’est pas seul responsable de ce dangereux penchant pour la médiocrité. D’ailleurs, dans l’euphorie des francs CFA flatteurs, lâchés à souhait dans le public en délire et sous la double inspiration de l’alcool et de la drogue, quel temps a notre idole de s’inquiéter des effets de ses compositions sur ses petites sœurs et petits frères admiratifs ? Adulte et adulé, pourquoi porterait-il la croix du “role model” responsable en s’autocensurant et en s’encombrant de nobles intentions, au risque de perdre célébrité et crédibilité ? (6). « On ne change pas une équipe qui gagne », dit l’adage. On ne change pas non plus une stratégie qui paie comptant et libère des tréfonds de la misère sociale.

Sommes-nous donc condamnés à couper, à décaler et à voir nos enfants singer toutes nos imbécillités ? Non. Nous pouvons nous indigner. Nous devons nous réveiller. En admettant, franchement, qu’ayant nous-mêmes été adolescents et passionnés, l’on peut concéder aux jeunes artistes ivoiriens un bref moment d’immaturité. Au-delà, nous devons comprendre, sur la base d’une introspection personnelle et collective, que nous serons responsables du triste devenir de nos enfants, si nous continuons à admettre tout ce qui, au fond, est conforme à nos aspirations cachées et à nos passions immodérées.

Tôt ou tard, notre fuite en avant sonnera le glas de nos irresponsabilités. Alors, l’évaluation (prévue dans une courte décennie), révélera peut-être des enfants adultes sur papier mais complètement “coupés” et “décalés” de la réalité…

  • (1) Arafat DJ, de son vrai nom Ange Didier Houon, est le fils de l’artiste Tina Glamour (ex-Tina Spencer) connue pour ses performances à la limite de la décence et de l’arrangeur Houon Pierre (Wompi). Les deux parents sont divorcés depuis de nombreuses années.
  • (2) Le coupé-décalé est né en 2002, avec la crise militaire ivoirienne, sous l’inspiration du défunt et mythique Douk Saga.
  • (3) La crise ivoirienne est également une crise culturelle et artistique. La valorisation de la culture ivoirienne est en pleine escapade depuis que les armes ont commencé à crépiter en 2002. Avec le zouglou né en 1990, la rythmique, bien que populaire, offrait des sonorités traditionnelles (toujours utilisées aujourd’hui) dans la forme originelle du “wôyô”, avec instrumentation faite de bouteilles vides, de sifflets et de l’incontournable tam-tam. Le coupé-décalé, par contre, est une sonorité presque obligatoirement synthétisée dans un studio d’enregistrement qui demande nécessairement un arsenal musical “moderne”, dont l’indéfectible “autotune“, cousin du vocodeur, logiciel de correcteur de gamme qui transforme des vocalistes médiocres en des soloistes acceptables. Ainsi, dans sa texture sonore aussi bien que dans son approche lyrique et thématique, le coupé-décalé s’éloigne largement du culturel-traditionnel ivoirien. Pis, avec l’avènement des outils de production musicale informatisés (tels que FL Studio de Fruity Loop) n’importe quel jeune passionné d’informatique et de musique peut apprendre, sans connaissance de solfège, à produire un son qualitativement passable voire remarquable. Le coupé-décalé est donc un espace ouvert à quiconque ne sait rien de l’art de la musique, mais veut “percer” via le business de la musique.
  • (4) En anglais, « The Rose That Grew From Concrete » est un recueil poétique autobiographique du rappeur, acteur, activiste Tupac Shakur, publié en 1999, trois ans après sa mort.
  • (5) Titre d’une chanson populaire de l’artiste Pipi Lewis entre autres.
  • (6) Il faut remarquer qu’Arafat DJ prône également dans ses chansons une certaine unité et réconciliation, notamment entre artistes musiciens. Ces messages positifs et bienvenus sont malheureusement très rares et dilués dans le flot lyrique standard, qui met en avant richesse matériel et perversité.

#Afrique#Côte d'Ivoire#Monde#Société civile