Ordures ménagères à Abidjan : quelles solutions ?

Les campagnes “ville propre” n’ont pas suffi à inculquer un sentiment d’appartenance et une responsabilisation à la population abidjanaise. Il est important que celle-ci comprenne que les déchets qu’elle fustige sont le fait de son mode de vie.

Les ordures ménagères à AbidjanEtat des lieux

Le problème de la gestion des déchets ménagers dans le District d’Abidjan a atteint des proportions inquiétantes. Les montagnes de déchets qui jonchent les abords des rues menacent la santé des populations abidjanaises.

Les risques environnementaux et sanitaires liés à l’existence de ces déchets devraient pourtant faire réagir vigoureusement les autorités politiques en charge de leur gestion. Mais il en est autrement. Et les solutions incohérentes, voire balbutiantes, qui ont été adoptées depuis l’arrêt des activités de la Société Industrielle des Transports Automobiles Africains (SITAF) au début des années 1990, n’ont pas permis de régler la question. Pire, la conjugaison des facteurs sociopolitiques et les difficultés économiques dans lesquelles la Côte d’Ivoire s’est enfoncée ont aggravé la situation.

Abidjan, perle des lagunes! Un slogan aujourd’hui inapproprié et bien loin du spectacle que donne à voir la ville avec ses monticules de déchets. Qu’est ce qui a bien pu contribuer à une telle dégradation?

La problématique de la gestion des déchets ménagers dans les pays en développement (PED), notamment en Afrique subsaharienne, a fait l’objet de plusieurs travaux de recherche. L’analyse socioéconomique qui en découle fait ressortir que les quantités croissantes de déchets produites dans les zones urbaines sont le fait :
1/ des mouvements internes de populations des zones provinciales vers les grandes villes;
2/ d’une corrélation positive entre le niveau des revenus et la production de déchets;
3/ d’une inefficacité des politiques de gestion des déchets.

La Côte d’Ivoire étant un PED où le niveau du revenu moyen par habitant reste faible, il est difficile de comprendre que la production de déchets par habitant soit aussi importante à mesure que les populations s’appauvrissent. Il faut alors chercher les causes de cette production massive de déchets ailleurs que dans la corrélation entre revenu et production de déchets dont fait état l’analyse économique.

Abidjan, capitale économique, subit une forte pression démographique. Pour une superficie de 2119 km², avec une population estimée à 3 796 677 habitants en 2006 (20% de la population ivoirienne), la ville d’Abidjan enregistre une densité de population de 1791,7 hbt/km². Cette pression démographique s’est accrue avec :
1/ la dégradation des conditions de vies des populations des villes de l’intérieur du pays, provoquant un exode vers la capitale;
2/ les mouvements de populations vers Abidjan à la suite de la crise armée du 19 septembre 2002;
3/ un accroissement naturel de la population initiale dans la capitale.

L’accroissement de la population abidjanaise a entrainé le développement de petits commerces informels générateurs de revenus, afin de faire face aux dures réalités de la capitale (crise économique, cherté de la vie, chômage grandissant). A la production classique de déchets des ménages, va donc s’ajouter une production de déchets issue des ces petits commerces informels et de la consommation itinérante qui se généralise. Les sacs plastiques, les emballages de jus de fruits, et les boîtes de conserve connaissent une augmentation en volume dans les déchets.

Face à cette production croissante de déchets, les structures commises à leur gestion sont insuffisantes et défaillantes. Le système de financement est inadéquat et ne permet pas de faire face aux quantités de déchets en présence. En effet, les travaux de recherche menés sur la question (cf. Touré G., 2002* ; Bah R.D., 2009*) montrent que l’augmentation dans le temps des moyens financiers alloués à la gestion des déchets, n’a pas réglé le véritable problème qui demeure celui de l’organisation de la filière déchets.

L’organe de gestion de la filière déchets, le District d’Abidjan, centralise la gestion des moyens financiers issus des contributions des communes composant le District, des subventions de l’Etat (1) et d’une taxe d’enlèvement des ordures ménagères (TEOM) (2) prélevé sur la facture d’électricité des ménages et des entreprises. À côté de cette TEOM, des taxes annexes sont prélevées par le District d’Abidjan sur les taxis, les abattages d’animaux, et la publicité. Mais la TEOM demeure le moyen de financement le plus important, car les communes rencontrent parfois des difficultés à reverser leur contribution au District d’Abidjan.

La TEOM a été instituée depuis l’époque des indépendances et répondait essentiellement à une logique de financement. Le problème qui se pose aujourd’hui est qu’elle ne permet pas de faire un ajustement adéquat et automatique des moyens financiers aux coûts de gestion des déchets en présence. Pour mémoire, la production moyenne journalière d’ordures ménagères à Abidjan est estimée à 3500 tonnes, soit 0,8 kg/habt/jour (cf. Bah R.D., 2009*). Ce ratio est en constante évolution et doit avoir atteint sinon dépassé 1kg/habt/jour. Le montant de TEOM prélevé par ménage est de 2,5FCFA/KWh sur Abidjan, et de 1FCFA/KWh dans les villes de l’intérieur (cf. Touré G., 2002*). Le budget alloué par la ville d’Abidjan à la gestion des déchets au titre de l’année 2000 était de 3 milliards de FCFA. Ce chiffre a triplé à ce jour selon des sources concordantes. En face de ce budget de gestion des déchets, le coût d’enlèvement des ordures est établi selon le poids des déchets pris en charge par les sociétés privées en charge de la collecte. Il apparait dès lors que le principe de financement ne suit pas la production de déchets, dans la mesure où les contributions au budget déchets sont forfaitaires alors que le coût de gestion des déchets est établi au poids des ordures par les prestataires privés. Il faut rappeler qu’après le départ de la SITAF en 1992, le service public d’élimination des déchets (SPED) fut assuré en régie (3) par la Ville d’Abidjan. Les difficultés qui s’en sont suivi avec la multiplication des acteurs privés (dont l’affaire ASH qui a défrayé la chronique en son temps) ont plombé la filière déchets; la question financière étant demeurée au cœur des problèmes.

Les problèmes de la filière ont occasionné l’émergence d’une activité informelle de pré-collecte des déchets, d’abord auprès des ménages des quartiers difficiles d’accès. Ensuite le concept s’est généralisé à tous les quartiers après la défection de la société ASH International Disposal. Parallèlement à l’organisation formelle de la filière déchets, des acteurs nouveaux sont donc apparus au niveau de la pré-collecte. Ils se font rétribuer d’une redevance forfaitaire hebdomadaire ou mensuelle, directement par les ménages bénéficiaires de leurs services. Les déchets pré-collectés seront ensuite pris en charge par la filière formelle pour une évacuation en décharge.

Concrètement le système de gestion des déchets sur le district d’Abidjan se résume à l’enlèvement des ordures dans les quartiers des communes, pour ensuite les déverser dans des sites de décharge à ciel ouvert (Akouédo, Anyama). La décharge d’Akouédo, la plus connue, est saturée. Les risques environnementaux et sanitaires liés à cette décharge se font connaitre à mesure que l’extension de la ville rapproche certaines populations d’Akouédo. La lixiviation entrainant la souillure des sols et la qualité de la ressource en eau menace la santé et l’agriculture dans la zone. Les odeurs nauséabondes et les trainées d’ordures constituent également des nuisances sérieuses. Le risque de développement de maladies telles que le choléra, la fièvre typhoïde et le paludisme est omniprésent. La tension sur l’immobilier à Abidjan atténue néanmoins l’effet de perte de valeur de l’immobilier dans la zone. Bien qu’étant conscients des risques, certaines opérations immobilières continuent de se faire dans les zones environnantes.

L’administration publique ivoirienne a montré ses limites sur la question des déchets. Le principe de financement du service et les installations de traitement sont inadéquats. La population abidjanaise augmente et les comportements inciviques aussi. Il faut trouver les voies et moyens de pallier le déficit organisationnel et financier de la filière.

Que faut-il faire ?

La filière déchets présente un système dual. La pré-collecte est assurée par un secteur informel, tandis que l’acheminement et la mise en décharge est assuré par des sociétés privées du secteur formel. Il est utile de faire en sorte que le secteur informel de la pré-collecte soit repris en main et réglementé. Les petits ramasseurs d’ordures des quartiers sont des micro-entrepreneurs qui ne souhaitent que faire grandir leurs activités. Mobiliser la micro finance pour les soutenir financièrement et leur donner un corps d’activité légal en cohérence avec la politique générale de gestion des déchets (si elle existe) peut permettre de mettre un peu d’ordre dans la chaine logistique de gestion des déchets. La mise en place d’une structure fédératrice de ces petits entrepreneurs peut permettre de les coordonner plus harmonieusement selon la distribution spatiale des gisements de déchets. Cette structure fédérale pourra permettre également d’accroitre les capacités de financement de la filière de pré-collecte pour la rendre plus efficace. Ces activités sont forcément viables, pour la simple raison qu’on ne peut pas ne pas produire de déchets. La pré-collecte des déchets est donc un secteur d’activité qui, bien organisé, peut concourir à absorber une part importante des jeunes au chômage dans les quartiers.

La prise en charge des déchets collectés dans les quartiers ne peut plus se limiter à leur déversement dans une décharge à ciel ouvert. Ce mode de traitement des déchets a montré ses limites en raison des risques environnementaux et sanitaires qui y sont liés. Des études ont été réalisées par le Bureau National d’Etudes Techniques et de Développement (BNETD) pour la construction d’un Centre d’Enfouissement Technique (CET), afin de réduire les risques liés à la lixiviation, aux nuisances olfactives et à la contamination des nappes d’eaux. Les installations de traitement de déchets sont certainement onéreuses et les finances publiques du pays ne peuvent supporter un tel investissement sans recours au secteur privé. Les partenariats publics privés sont la solution au problème de la gestion des déchets à Abidjan. Seulement, certaines conditions sont à observer pour qu’ils se fassent durablement. Partout dans le monde, les conditions préalables pour attirer des capitaux privés demeurent la stabilité politique, la justice et l’Etat de droit, la probité dans la conduite des affaires administratives, et le partage des risques financiers entre le public et le privé. Sans rigueur politique et administrative, il sera difficile de réussir de tels partenariats dans la durée.

Les campagnes “ville propre” initiées dans le temps n’ont pas suffi à inculquer un sentiment d’appartenance et une responsabilisation des populations abidjanaises. Il est important que la population comprenne que les déchets qu’elle fustige sont le fait de son mode de vie. Les déchets ne tombent pas du ciel. Ils sont produits de façon cumulative à la suite de chaque comportement incivique que nous adoptons quand, plutôt que de jeter dans une poubelle installée à cet effet, nous commettons la désinvolture de les jeter dans la nature. Il faut rééduquer la population à ce sujet. Une politique de prévention des déchets peut aider à faire évoluer les comportements des populations vers plus de responsabilité. Il n’y a que cela qui puisse permettre de réduire la production de déchets.

Et enfin, pour répondre financièrement à cette production de déchets, il est important que la contribution au service public d’élimination des déchets soit en lien avec la production de déchets. En réalité, les ménages paient déjà une redevance aux pré-collecteurs des quartiers. La question du niveau des revenus des ménages ne se pose donc pas. A l’instar des systèmes de tarification incitative instaurés dans les pays les plus avancés, il est possible de rattacher la contribution des ménages à l’enlèvement des ordures au volume des déchets qu’ils mettent à la collecte. Une redevance incitative au niveau aval, peut ainsi contribuer à :
1/ introduire un comportement rationnel dans la production des déchets des ménages;
2/ contribuer à la viabilité des activités des micro-entrepreneurs de la pré-collecte;
3/ créer de l’emploi et générer du revenu pour une partie de la jeunesse au chômage.

L’analyse faite ici s’inscrit donc dans une logique de gouvernance territoriale des déchets. La question des déchets est un problème sociétal qu’il importe de penser au niveau global. Elle fait appel à une compréhension des mouvements spatio-temporels des populations et à leur capacité d’intégration des signaux économiques et politiques que leur envoient les gouvernants. Les acteurs en présence dans la filière déchets, qu’il s’agisse du secteur informel ou formel, ont tous un rôle à jouer dans la réussite d’une politique globale de gestion des déchets. Il est maintenant temps de travailler à leur articulation pour arriver à une gestion durable du service public d’élimination des déchets sur le District d’Abidjan. Des efforts de ce type sont de nature à permettre une reprise en main de la politique de gestion des déchets par les gouvernants, une maîtrise des risques environnementaux et sanitaires liés aux déchets, et l’amélioration de l’image de la ville pour tendre vers l’idéal de “perle des lagunes” qui a longtemps habité les esprits en Côte d’Ivoire.

  • (*) Sources bibliographiques :
  • – Bah R.D (2009), Du partenariat public privé à la gouvernance participative : cas du secteur des déchets ménagers dans la ville d’Abidjan, Côte d’Ivoir (Thèse de doctorat);
    – Touré G. (2007), Prévention des risques et gestion des déchets ménagers dans les villes ouest africaines, in Les cahiers de prélude n°10-2007 – Prévention et gestion des risques urbains;
    – Touré G. (2002), La politique de l’environnement dans les capitales africaines : le cas de la ville d’Abidjan en Côte d’Ivoire (Thèse de doctorat)
  • (1) Jusqu’en 2002, l’Etat subventionnait la ville d’Abidjan à hauteur d’environ 300 million de FCFA pour la collecte des déchets ménagers.
  • (2) La TEOM est prélevée sur tous les ménages et les entreprises payant une facture d’électricité. La CIE reverse aux communes une part des sommes prélevées, après déduction des montants dus au titre de l’éclairage public. Les communes contribuent au financement du service de collecte des déchets par un reversement de 10 à 55% de leurs recettes d’impôts à la Ville d’Abidjan.
  • (3) La gestion en régie du service public est une gestion assurée directement par les services d’une entité publique avec les moyens propres de la collectivité. Par opposition à la régie, le service public peut se gérer en délégation de service public. La gestion de tout ou partie d’un service public est alors délégué au secteur privé sous certaines conditions.

#Afrique#Côte d'Ivoire#Société civile

Comments

  1. environnement afrique - 01/05/2011 @ 8:32 pm

    Un excellent article

  2. Mireille Hanty - 28/06/2011 @ 10:15 pm

    Excellent article en effet. Ma contribution serait qu’on puisse se mettre a l’école du Ghana voisin qui lui a réussi a freiner ce phénomène de dépôt sauvage d’ordures ménagères. Si mes souvenirs sont bons, le fait de déverser des déchets dans la rue valait au moins un séjour au poste de police. Pour ce qui est de la cote d’ivoire les campagnes menées doivent aussi prendre en compte les personnes non alphabétisées qui sont pour la plupart de gros pollueurs. Mieux l’état devrait s’approprier le ramassage des ordures en lieu et place des collecteurs privés.

    • Maurice Koffi - 28/06/2011 @ 11:41 pm

      Merci Mireille, en effet il nous revient que l’expérience du Ghana en est une des plus belles en matière de sensibilisation des populations africaines à la salubrité publique. Il faut juste pouvoir trouver la clé, sur un plan sociologique, pour amener les populations alphabétisées ou non, à respecter des principes environnementaux. Et ça, c’est le rôle des pouvoirs publiques. C’est d’ailleurs pourquoi l’une des propositions de cette contribution est de faire en sorte que la jonction se fasse entre le secteur informel et formel. Ou tout simplement une reprise en main de l’activité informelle pour limiter les risques environnementaux qui ne sont pas des éléments dont tiennent compte les pré-collecteurs qui mènent leurs activités dans une logique alimentaire. Aussi, leur arracher cette activité serait créer de nouveaux chômeurs. C’est là où le bat blesse. Tes suggestion nous amène à envisager une suite à cet article. Let’s dig the question!

  3. Manhon Djibli Hermann - 13/07/2011 @ 5:11 pm

    je suis un technicien supérieur en gestion de l’environnement et des ressources naturelles.
    je pense que les politiques de gestion des déchets mises en place ne sont pas durables.Or l’environnement est une valeur économique.l’environnement sain est non seulement un atout pour les activités touristiques mais aussi pour la santé et le développement.

  4. Justin Yeo - 06/06/2013 @ 8:02 am

    j’aime bien “penseesnoires” car elles montrent véritablément les dessous d’abidjan et cela pourrait amener les autorités a avoir plus de solution ou de pression en matière de gestion des déchéts.

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