Propagande, mensonge, intox : qui va se négliger ?

« En politique, on ne flétrit le mensonge d’hier que pour flatter le mensonge d’aujourd’hui. » – Jean Rostand

Laurent GbagboÀ la guerre comme à la guerre !

Cette maxime du XVIIIe siècle illustre parfaitement la dérive propagandiste qui s’allie au nombrilisme politique et à l’asphyxie économique pour terroriser le peuple ivoirien en 2011.

On connait déjà le leitmotiv des grands médias occidentaux : Laurent Gbagbo est l’unique cause de la crise ivoirienne ; Alassane Ouattara en est l’unique victime. Ce parti-pris purement fantaisiste et délibérément subjectif est la face visible de la stratégie de défense des intérêts françafricains auxquels l’Élysée s’accroche désespérément. Depuis la “Choitification” des élections en Novembre 2010, cette stratégie, savamment orchestrée, connait son apogée avec le lynchage médiatique initié par la cohorte Agence France Presse, Radio France International et France 24 et ses satellites à travers le monde, qui se sont érigés en médias pro-Ouattara.

En réponse à cette communication perfide, les partisans de Laurent Gbagbo, par dépit ou par angoisse, ont décidé d’afficher leur part de vérité, en faisant plein usage des réseaux sociaux tels que Facebook, qui permettent l’exposition de “preuves” audiovisuelles, photographiques et écrites, au grand dam des manipulateurs du siècle dernier, qui préféraient garder la vérité sous scellée.

Moins connue, cependant, est la méthode récemment employée par ce même camp, qui, en l’absence d’une stratégie de communication ordonnée et efficace, a fini par se résoudre à la réponse du berger à la bergère, sans se préoccuper de l’exposition stricte de la vérité. Après tout, « qui va se négliger ? »

Cas pratique, ce document, émanant du camp Gbagbo intitulé “TOP SECRET DÉFENSE : LA GUERRE DE L’ONUCI EN CÔTE D’IVOIRE”, largement publié sur Internet et récemment diffusé sur les ondes de la Radiodiffusion Télévision Ivoirienne (RTI).

L’intention clairement affichée est d’exposer l’Opération des nations unies en Côte d’Ivoire (ONUCI) et l’ensemble de la machine onusienne, dont les missions tournent régulièrement au désastre, partout où les casques bleus apparaissent. Hélas, sur ce point, le cas ivoirien fait effectivement école : l’ONU est la gangrène infectieuse qui a profité des bras ouverts d’un Laurent Gbagbo bien intentionné mais hautement naïf, pour déployer sa stratégie de recolonisation de l’Afrique de l’Ouest, comme l’explique si bien Tierno Monénembo.

Seulement, ce document n’a rien d’un document authentique. D’une part, il ne présente aucun des attributs typographiques des documents officiels de l’ONUCI que les yeux avertis des fonctionnaires onusiens nationaux savent déterminer, depuis mars 2004 que la mission existe. D’autre part, il consiste en sept pages scannées, non signées, non cachetées, que n’importe quelle personne familière avec l’outil bureautique pourrait rédiger. Au mieux, ce document est donc suspect ; au pire, il est un faux, une grosse supercherie, qui pose plus de questions que ne donne de réponses.

En effet, on peut s’interroger, a posteriori, sur l’authenticité des autres récentes informations pro-Gbagbo qui pullulent sur le web. Exemple d’actualité, cette fameuse lettre de Nicolas Sarkozy à Youssouf Bakayoko, Président controversé de la défunte (?) Commission électorale indépendante (CEI), démentie par l’Élysée via son ambassade en Côte d’Ivoire, de même que par la CEI : finalement, devant telles machinations réciproques, que croire ?

Quand on est dans le vrai et qu’on a la légitimité du droit avec soi, quel besoin est-il d’avoir recours à l’intox comme alternative à la falsification médiatique internationale ?

En outre, on peut penser que le camp Gbagbo témoigne d’une certaine fébrilité que personne n’ose avouer. Car la “vérité” qui s’inspire du mensonge est un cinglant aveu de faiblesse. Quand on est dans le vrai et qu’on a la légitimité du droit avec soi, quel besoin est-il d’avoir recours à l’intox comme alternative à la falsification médiatique internationale ?

En guise de justification à ce penchant pour le moins surprenant, les Gbagboistes convaincus offrent plusieurs arguments forts sympathiques mais faiblement critiques. Le plus fréquent est celui qui s’horrifie de l’existence d’une Télévision Côte d’Ivoire (TCI) dédiée à la cause Ouattara, en opposition à la RTI. Pourtant, le fossé entre les deux reste béant.

TCI est une télévision privée clandestine, lancée dans le feu de la guerre médiatique, en dehors de toute conformité à la législation ivoirienne [1], que certains (comme Charles Blé Goudé) accusent d’avoir été mise en place grâce aux moyens techniques de l’ONUCI. En tant que telle, elle ne peut que faire l’apologie d’Alassane Ouattara et de ses soutiens occidentaux.

La RTI, par contre, est un service public légal, taxé d’une redevance mystérieuse [2], qui est sensé projeté le point de vue de tous les Ivoiriens, uniformément, en ouvrant ses plateaux à ces nombreux citoyens qui savent défendre leurs opinions sans passion et sans violence, aussi divergentes soient-elles. Quand le camp Gbagbo justifie la ligne éditoriale de la RTI, par le besoin d’une riposte médiatique conforme et appropriée à TCI, non seulement il confond La Majorité Présidentielle (LMP) et l’État de Côte d’Ivoire, mais en plus il s’exempte de la création d’une télévision privée officiellement LMP, qui saurait certainement satisfaire cette mission.

D’ailleurs, les autres arguments, tels « on est en guerre ! » et « les autres le faisaient avant nous ! » ne viennent que compléter la liste des justifications peu convaincantes. En effet, à moins que la guerre ne soit dirigée contre le peuple, le conflit militaire (qui a bel et bien repris à Touba, Boundiali et dans l’Ouest du pays) n’a nul besoin, brusquement, d’une télévision publique ultra-patriotique, qui polarise les positions individuelles. Le risque, avec cette attitude, c’est de favoriser l’éclosion d’une guerre civile, d’autant plus que pendant ces longues années de crise, on a toléré qu’elle asphyxie le débat intellectuel au profit du triptyque films brésiliens, coupé-décalé, télé-réalité. Mais dans la pratique quotidienne, la RTI est conditionnée à ce fonctionnement antalgique, qui s’oppose à l‘apaisement des esprits.

En outre, pendant la primature Ouattara et la présidence Bédié, la RTI, sous la houlette d’un certain Ouattara Gnonzié, était effectivement allergique à la liberté d’opinion [3]. Seulement, en 2011, s’inscrire dans la continuation, souffre cruellement d’une logique toute simple : si Laurent Gbagbo fait comme les autres, à quoi bon Laurent Gbagbo ?

À terme, la communication actuelle du camp Gbagbo n’a de valable que la vacuité de ses méthodes. En ayant recours à la propagande, à savoir cette technique politico-médiatique cousine du mensonge, Laurent Gbagbo conforte dans leur position ceux qui condamnent son manque d’originalité, dénoncent son laxisme, stigmatisent son immobilisme et suggèrent que sa volonté réelle est, non pas d’en arriver à une résolution pacifique de la crise ivoirienne, mais à un conflit armé.

Pour l’heure, il n’est jamais trop tard de se remémorer ce principe spirituel immuable et incontestable : seule la vérité triomphe du mensonge. Telle est la seule voie que la Côte d’Ivoire devrait emprunter ; telle est son unique chemin vers la vraie liberté.

  • * « Qui va se négliger » est une expression populaire ivoirienne qui justifie la primauté du “moi” sur le “nous” par la difficulté à joindre les deux bouts. Cette expression témoigne de l’esprit profondément égocentrique qui domine la société ivoirienne aujoud’hui.
  • [1] L’autorité ivoirienne en matière de communication audiovisuelle est le Conseil national de la nommunication audiovisuelle (CNCA) dirigé par Franck Anderson Kouassi. Depuis sa “prestation de serment” au Golf Hôtel, Alassane Ouattara a procédé à la nomination d’un nouveau président du CNCA en la personne du mythique Robert Lévy Niamkey. Dans les faits, le CNCA version Franck Anderson Kouassi est celui qui est techniquement détenteur des signaux de diffusion, d’où l’implication du groupe satellitaire français Canal + Horizons pour permettre à la chaine TCI d’être diffusée sur le cable.
  • [2] Une taxe, appelée “redevance RTI” a été initiée en 1994 par l’État de Côte d’Ivoire. Cette taxe, sensée contribuée au développement de la RTI et déduite directement sur les factures d’électricité bimensuelles de chaque abonné de la Compagnie ivoirienne d’électricité (CIE), est aujourd’hui dénoncée pour le manque de visibilité qui l’entoure, d’autant plus que ni l’État, ni la RTI, n’a jamais été capable d’en faire un bilan approprié.
  • [3] Ouattara Gnonzié a été le Directeur général de la RTI sous l’ère Bédié. A l’époque, il avait déclaré que tous les milliards du Front populaire ivoirien de Gbagbo ne lui permettrait pas de passer sur les antennes de la RTI. Depuis 2000, Ouattara Gnonzié a rejoint le camp Gbagbo via le Conseil économique et social présidé par Laurent Dona Fologo, lui-même ancien Secrétaire général du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI). En décembre 2010, Ouattara Gnonzié a été nommé ministre de la communication du gouvernement Gbagbo.

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